samedi 3 mars 2012

Helga Pedersen, Karen Marie et Ella par Bente Johansen-Karild

Suite des souvenirs de Bente Johansen, 18 ans en 1945, qui rencontra le couple Destouches à Copenhague durant leur exil danois. Episodes précédents : I - Les Destouches à Copenhague, II - Ma première rencontre avec Céline, III - Céline à Copenhague, automne 1945, IV - Exil à Copenhague. V - De Copenhague à Nice, été 1946 V - « Une petite bécasse » suivi de « Karen Marie » - VI - Karen Marie et Birger Bartholin


Helga Pedersen, Karen Marie et Ella
par Bente JOHANSEN-KARILD

En 1972, Karen Marie vint comme d’habitude passer Noël au Danemark. Le « Club du Ballet danois » organisa une très sympathique soirée chez Vibeke Rørvig. Il y avait là Karen Marie, alias Karen Taft et Rigmor Strom, alias Nina Stroganova. Elles parlèrent de leur carrière de danseuse à l’étranger. A ce moment-là, Céline était mort depuis plus de dix ans. Karen Marie avait vieilli et ne répugnait plus à parler de Céline. Nous fûmes, l’une et l’autre, pressenties par Helga Pedersen (1), à qui je rendis plusieurs fois visite dans son appartement de Copenhague. Karen Marie, ma mère et moi, fûmes invitées à déjeuner dans sa propriété de campagne, non loin de klarskovgaard, en juillet 1976.

Je m’en souviens comme si cela datait d’hier. C’était une grande ferme avec de nombreux cochons et de nombreuses vaches, et par conséquent quantité de mouches. Tous les mets étaient protégés par des émouchettes, y compris les desserts, qui était de la « rødgrød med fløde », de la gelée de fruits à la crème. Nous prîmes le café à l’extérieur.
Helga Pedersen était une charmante hôtesse. Ensuite, nous allâmes nous promener à Klarskovgaard, où nous rencontrâmes un artiste connu, le professeur Hjorth Nielsen, qui bénéficiait alors d'un séjour à la Fondation Mikkelsen. Nous rîmes beaucoup en entendant Helga Pedersen nous raconter qu’un jour où Céline devait se laisser photographier pour un journal français, il était passé de l’autre côté d’une clôture de barbelés et avait dit : « Voilà comment les danois me maltraitent ! ». La clôture avait été installée pour empêcher un vieux cheval à demi aveugle de tomber du haut de la falaise.

Karen Marie fit, comme de coutume, le tour des membres de sa famille et de ses amis. Je l’accompagnai au studio de danse de Bartholin, où je pris une photo à laquelle je tiens beaucoup. Là, il n’y a pas de pose, simplement des vieux amis qui se tiennent affectueusement par la main.
A cette époque, on parlait beaucoup de Céline dans la presse aussi bien danoise que française. Je demandai à Karen Marie s’il nous fallait mettre les choses au point en écrivant à notre tour. Helga Pedersen nous conseilla de ne pas le faire.
Sur ces entrefaites, François Gibault pris contact avec Karen Marie et moi. Je le rencontrai à Copenhague et à Paris. Je me souviens de lui avoir dit : « Il est, selon moi, plus intéressant de lire les livres sur Céline que les siens ». Je crois que notre dernier entretien téléphonique eut lieu en 1992, à un moment où j’étais de passage à Paris.
En 1979, je rendis visite à Else et Henning Jensen (2) dans leur maison d’été, à Mols. Depuis qu’ils étaient rentrés de France, nous nous étions vus régulièrement. En 1977, pour mon cinquantième anniversaire, ils étaient naturellement là.

Après le séjour habituel de Karen Marie au Danemark à l’été 1981, je reçus la visite de Henri Thyssens et de sa femme. Je les accueillis dans ma maison de campagne à Aashøj et à Copenhague. Henri Thyssens me raconta qu’il avait payé dix fois plus cher les lettres de Céline adressées à moi que j’avais vendues en 1973. Je le présentai à Birger Bartholin, à Madame Lindequist et à Madame Madsen Mygdal, dont le défunt mari avait aidé Karen Marie à vendre Cathrinebjerg (3).
J'ai toujours les lettres qu'Henri Thyssens m'a envoyées. Dans la première, datée du 15 mai 1981, il écrit : « Je les éditerai d'abord en édition de luxe à tirage limité... »
En 1982, me rendant d'Angleterre à Paris, je fis, à la demande de Henri Thyssens, halte à Liège pour aller voir une exposition sur Céline. Plus tard, cette même année 1982, je fus pressentie par François Marchetti, qui m'encouragea à écrire des articles pour préciser les rapports qu'avait eus Céline avec le Danemark. Il me fit également savoir que Philippe Alméras allait prendre contact avec moi. En 1991, Marc Laudelout me demanda d'écrire pour Le Bulletin célinien, mais dix ans allaient se passer avant que je m'attelle à ce travail.
Beaucoup de céliniens n'ont qu'une image déformée des Danois que Céline a connus ou rencontrés. Pour moi, ce sont des êtres bien réels, dont j'ai connu certains aussi loin que remonte ma mémoire. Mes premiers remontent à 1932, et même avant. Mais je me souviens en tout cas qu'en 1932, je suis tombée pour la première fois amoureuse d'un petit garçon aux cheveux noirs à l'école de danse. Je me rappelle aussi, plus tard, cette même année, l'odeur spéciale qu'il y avait dans la chambre de la mère de Karen Marie : atteinte d'une maladie rénale, elle était alitée à Cathrinebjerg. Elle mourut l'année suivante.

Lorsque Céline vint en visite à Cathrinebjerg en 1935, je ne trouvai aucun intérêt à entendre une langue que je ne comprenais pas, tant y avait d'autres choses à voir pour une petite fille de huit ans : des cochons, des vaches, des chevaux, sans compter un petit lac éloigné en pleine nature sauvage, qui était pour moi comme une forêt magique.
En 1939, je pris des leçons de natation chez Liss Burmester. Par la suite, j'allais suivre chez la même, des cours de gymnastique et de danse moderne. Parallèlement, je commençai à m'initier à la méthode Mensendieck (5) et à la danse classique.
Au bout de dix ans, la fortune immobilisée de Karen Marie put être transférée en Espagne, eu égard à l'âge et à l'état de santé de sa bénéficiaire. L'argent servit à restaurer et à agrandir le centre de danse fondé par Karen Marie et dont Juanita avait à présent repris la direction.

En 1981, il y eut une grande fête d'inauguration, à laquelle participa aussi une proche ami de Karen Marie, Grete Evendt. Mon frère et ma belle-soeur rendirent visite à Karen Marie en août 1982. Elle était encore à l'époque une remarquable automobiliste. La maison au 31, Nuria se composait de trois étages, l'étage inférieur étant habité par Karen Marie, les deux étages supérieurs par Juanita, Jaime et les enfants.

Karen Marie, qui pensait toujours au bien de Juanita, l'aidait autant qu'elle pouvait en s'occupant des enfants, Karne et Oscar. Elle savait par expérience combien Juanita pouvait être fatiguée après de nombreuses heures d'enseignement. En 1982, elle fut très fière de voir qu'Oscar voulait apprendre le danois, et elle demanda à mon frère de lui faire parvenir quelques manuels.
L'aide-ménagère de Karen Marie, Antonia, que j'avais rencontrée à Maestro Chapi en 1955, continuait à l'aider deux ou trois fois par semaine, même si elle aussi avait vieilli.
Qiand la vue de ma mère eut baissé à cause de la cataracte, au point qu'elle ne put plus conduire, elle se sentit comme prisonnière. Je ne sais pas quand cela se produisit pour Karen Marie. En ce qui touche la période 1983-1986, je ne me rappelle que le travail que me donnaient mes multiples conférences, ainsi que la grave maladie de mon mari et la mort de celui-ci en 1986.

Cependant, je me souviens nettement qu’en 1988, ma mère me dit un jour : « Karen Marie ne répond pas au téléphone. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé ! Il faut que tu appelles Juanita ». Quand j’eus Juanita au bout du fil, celle-ci me dit : « Maman a été transférée dans une maison de retraite, où j’ai interdit qu’on lui donne la moindre goutte d’alcool. Cela vaut également pourle vin qui accompagne les repas ».

Dès son jeune âge, Karen Marie s’était habituée à prendre un cocktail avant le dîner, généralement un gin-tonic ; dès 1982 elle avait écrit à ma mère qu’elle ne buvait plus de boissons fortes, mais qu’un verre ou deux de vin soulageait ses douleurs aux jambes. Dans les maisons de retraite danoises, on dit que boire du vin aux repas réduit la consommation de somnifères et d’analgésiques.
Karen Marie était malheureuse et écrivait : « Mais qu’est-ce que je fais donc au milieu de ces vieux gâteux ?! »
En apprenant qu’elle ne reviendrait jamais à la maison, elle tomba dans un tel désespoir qu’elle fit la grève de la faim pour pouvoir mourir rapidement. Ses anciens élèves continuaient à aller la voir dans sa retraite et faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour lui remonter le moral.

Le maître de ballet Agustin Velasquez, qui avait sa propre école de danse à Madrid, était le plus fidèle. Karen Marie le connaissait depuis 1956 et le considérait pratiquement comme un fils. Juanita avait fait construire une villa somptueuse dans les montagnes, mais Karen Marie n’y faisait que de brèves apparitions. En septembre 1989, ma mère décida elle-même de s’installer dans une maison de retraite, tout en conservant son domaine de Aashøj. Pendant mes vacances d’été, elle venait m’y rejoindre pour y passer tout le mois de juillet. En 1990, j’y invitai aussi Karen Marie. Une aimable directrice l’avait conduite à l’aéroport. Nous fûmes effrayées de la retrouver si maigre et si vieillie.
Je m’étais cassé le poignet dix jours auparavant : je ne pouvais donc pas m’occuper des deux femmes à Aashøj, mais je pus m’arranger pour que Karen Marie fut logée dans la maison de retraite de ma mère. Elles vinrent prendre un déjeuner à la maison en compagnie de Vibeke Rørvig. Bartholin téléphona à Karen Marie, à qui sa famille rendit visite dans la maison de retraite. C’est la dernière fois que ma mère et Karen Marie se virent.

A Noël 1993, passé à la maison, ma mère soupira : « Il y a malheureusement encore loin d’ici à Pâques ! ». Elle mourut en février 1994. Mes frères et moi, nous nous relayâmes pour la veiller. Pour Karen Marie, ce fut un terrible coup de perdre Ella. J’estimai alors qu’il fallait que je remplace ma mère, et je rendis visite à Karen Marie en Espagne en 1995 et 1996.

Je fus très déçue de voir la maison de retraite où elle vivait. Karen Marie, dans es lettres, n’avait parlé que des beaux couchers de soleil sur les montagnes. Or, la maison était coincée entre deux routes, où régnait un tapage infernal. A présent, Karen Marie ne voyait presque plus, mais à aucun moment elle ne tomba dans la sénilité. C’est ainsi qu’en 96 elle se souvenait parfaitement de ce que je lui avais raconté de ma vie en 95.

A mon retour d’Espagne en 1995, mon frère et moi avions envisagé de la faire opérer de la cataracte au Danemark ou en Espagne. En 1996, Karen Marie parlait beaucoup de la mort. Elle voulait être enterrée à côté de son père à Elseneur. Je lui dis : « Si cela ne peut pas se faire, veux-tu une stèle sur la tombe de Maman ? » Et il en alla ainsi. Karen Marie mourut le 26 juillet 1997. Sa famille danoise et ses amis danois se réunirent pour une cérémonie commémorative, d’abord à Jacobys Allé, puis sur la tombe de ma mère au Vestre kirkegaard (Cimetière de l’Ouest, à Copenhague). Agustin était venu de Madrid. C’est lui aussi qui commanda une messe mortuaire dans la capitale espagnole le 26 septembre, à l’occasion de laquelle pratiquement tous les anciens élèves de Karen Marie vinrent rendre à la défunte un ultime hommage.

Bente KARILD


Traduction et notes de François Marchetti


Notes
1- Helga Pedersen (1911-1980) fut ministre de la Justice au Danemark de 1950 à 1953. Elle a consacré à l’exil danois de Céline un ouvrage : Le Danemark a t-il sauvé Céline ?, Plon, 1975, pour l’édition française, dont on peut espérer qu’il sera bientôt réédité.
2- Couple d’artistes qui prêta l’appartement de Kronprinsessegade à Céline. Henning Jensen avait rencontré Céline à la Vestre Faengsel, où il était gardien.
3- Vaste propriété de campagne appartenant au père de Karen Marie Jensen et dont celle-ci avait hérité.
4- « Les » renvoie aux lettres adressées par Céline à Bente Karild.
5- Bess Mensendieck (1862-1957), femme médecin américaine, d’origine hollandaise. Ayant beaucoup voyagé dans son enfance, elle avait été impressionnée par la plastique des statues grecques anciennes. Elle fit sensation en 1905 en créant une méthode de gymnastique nue, qui s’inspirait du modèle grec. Cette méthode fut introduite au Danemark en 1922. Bess Mensendieck elle-même passa deux ans dans ce pays (1953-1955), dispensant son enseignement à deux équipes, une en Seeland, l’autre à Aalborg, en Jutland.

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