mardi 22 juillet 2014

« La Bretagne de Céline » : deux photographies de la commission Rockefeller par Gaël RICHARD

Autour de « La Bretagne de Céline » : deux photographies de la commission Rockefeller de lutte contre la tuberculose en France
par Gaël RICHARD

Le 18 juillet 1947, Céline recommandait dans une lettre à Milton Hindus, « un jour si vous voulez rigoler vous trouverez à la Bibliothèque de Washington – (Qui se flatte d’avoir tous les livres du monde !) une thèse de Doctorat en médecine – français de la faculté de médecine de Paris – d’un dénommé Dr Alexandre Bruno – vers 1920. Cette thèse a trait à la mission Rockefeller contre la tuberculose en France de 1917 à 1920… Dans les pages de cette thèse (que vous trouverez sans doute aussi à la Bibliothèque de la Fondation Rockefeller à New York) vous trouverez une photographie, un groupe où je figure en Officier américain ! Avec un ordre de mission de Pershy [Pershing] s’il vous plaît ! Toute la farce ! J’étais le chef de ce groupe de propagandistes, conférenciers etc. Du Charlie Chaplin ! Mais me reconnaîtrez-vous ? J’avais 22 ans ! » (1)

Ce cliché avait en effet été publié par Alexandre Bruno dans Contre la tuberculose, la mission Rockefeller en France et l’effort français (1925), mais dans un si petit format qu’il était impossible d’y reconnaître Louis Destouches, qui venait de débarquer à Rennes comme conférencier, le 10 mars 1918. Une épreuve originale mais mal légendée (2) de ce cliché vient d’être retrouvée aux archives municipales de Rennes, et publiée en grand format dans la revue Place Publique Rennes (n° 28, de mars-avril 2014, page 100) : elle permet pour la première fois d’identifier les traits des personnalités qui posèrent ce jour-là devant l’hôtel-de-ville… Soixante-quinze personnes posèrent : outre le Dr Follet, président du comité local de lutte contre la tuberculose, futur beau-père de Destouches, le général d’Amade, commandant la Xe Région militaire, le préfet Juillard et le docteur Léon Bernard de l’Association nationale d’assistance aux anciens militaires tuberculeux, toutes les principales notabilités de la ville étaient réunies : Perrin de La Touche (encore directeur de l’école de médecine), Desgrée du Lou (Ouest-Éclair), les docteurs Le Normand, Perrier, Huchet et Camuzet, etc... Certains membres de la Mission se reconnaissent par leurs uniformes américains comme les docteurs Selskar Gunn et Alexandre Bruno au premier rang ; l’on peut également voir les représentants de la Croix-Rouge américaine, Frances Elisabeth Crowell, les docteurs Wing et Bakler, et surtout à la place d’honneur, à la droite du maire, Jean Janvier, le président de l’université du Colorado et directeur de la mission, Livingstone Farrand, accompagné de son épouse. Mais, hélas ! difficile d’identifier clairement Louis Destouches dans ce groupe compact, dont quelques visages à l’arrière-plan sont
Céline en mars 1918 à Rennes ?
occultés par les chapeaux… tout au plus, devine-t-on la silhouette du complice de Louis, Albert Milon, en haut au centre… mais que penser de cet autre individu, un peu en retrait, à gauche, visiblement peu concerné par la solennité du moment, et le regard distrait ?

Rien de bien convaincant, certes, mais Louis Destouches se tenait sans doute là, peut-être en uniforme, comme sur cet autre cliché fort connu [voir ci-dessous], mais qui n’a pas été reproduit dans la thèse signalée par l’écrivain à Hindus, trente années plus tard, dans son exil danois…

La bibliothèque et les archives de la Fondation Rockefeller, à New-York, renferment encore nombre de clichés inédits, au milieu desquels un chercheur qui ne déclare jamais forfait aura peut-être le bonheur de retrouver le portrait de groupe que décrit Céline. Nos maigres moyens ne nous ont permis que d’analyser les documents numérisés par la Fondation, et notamment les collections mises en ligne en 2013 à l’occasion de son centenaire, « 100 Years, The Rockefeller Foundation »(3). À défaut d’un portrait inédit de Louis, on peut y admirer celui de son compagnon de route, le modèle du grand Courtial des Pereires de Mort à crédit : Henry de Graffigny lui-même, posant fièrement devant son Guignol, à Clermont-Ferrand, en 1919 !

Raoul MARQUIS en juillet 1919 (portrait inédit)
Raoul Marquis (1863-1934), alias Henry de Graffigny, qui dirigeait alors à Paris la revue Eurêka, modèle du Génitron, n’avait rejoint l’équipe n°2 de la commission de lutte contre la tuberculose sur les routes de Bretagne que bien après la cérémonie rennaise : début octobre 1918, il remplaça le chauffeur-opérateur cinématographiste et ne mit au point son « Guignol prophylactique » qu’en avril 1919, après le départ de Louis Destouches, qui avait donné sa dernière conférence à Nantes en décembre 1918 (4). La première séance à l’attention des enfants des écoles de Clermont-Ferrand date, selon le journal tenu par un membre de la commission américaine, du 14 avril 1919. (5)

Daté de juillet 1919, à l’usine Michelin de Clermont, ce portrait inédit est d’autant plus émouvant qu’il nous montre les traits de Graffigny à l’époque de ses premières déconfitures, après la mort d’un fils sur le front, après la fin de l’épopée d’Eurêka… au moment précis où Destouches le perdant de vue, va bientôt conseiller à leur ami commun Albert Milon de se défier de « cette vieille épave »… On sait que Céline, en décembre 1935, peu avant la parution de Mort à crédit, tenta de retrouver « ce vieux petit bonhomme pour lequel il a travaillé autrefois, auteur de petits manuels scientifiques », en demandant son adresse à Max Fischer, directeur littéraire chez Flammarion. Sans doute aurait-il aimé, alors, revoir le regard de celui qui avait accompagné ses premiers pas dans le cercle des petits inventeurs qui lui étaient si chers… En vain. Il ne trouva au cimetière de Septeuil que sa tombe : Raoul Marquis était mort et enterré, depuis août 1934…

Céline concluait dans une lettre adressée à Fischer le 7 janvier 1936 : 
« Il m’a donné de bien cocasses leçons de vivre et de ne pas vivre. Il était bas et universel, astronome et mesquin, inventif et désespérément maladroit. Il avait tout pour lui et tout contre lui. À présent c’est fini. » (6)
Quatre mois plus tard, avec le retour de Courtial des Pereires dans Mort à crédit, tout recommençait…


Gaël RICHARD
Le Petit Célinien, 22 juillet 2014. 


Louis DESTOUCHES & Raoul MARQUIS


Notes
1 - Cahier Céline, N.r.f., n°11, p. 80, cité par G. Richard, La Bretagne de L.-F. Céline, 2013, page 39.
2 - L’auteur de cette découverte, David Bensoussan, a daté par erreur ce précieux document du 29 octobre 1911, de l’inauguration de la statue célébrant l’union de la Bretagne à la France, alors qu’il s’agit bien de la cérémonie d’accueil de la commission américaine le 10 mars 1918, comme l’a signalé l’historienne rennaise Sophie Chmura dans le numéro suivant de Place publique Rennes (n° 29, mai-juin 2014, page 103) et dans son article « Patriotisme et hygiénisme, la carte postale outil de propagande », également dans Place publique Rennes (n° 30, page 35).
3 - RF War Relief Commission, “Michelin factory in the province of Auvergne,” 100 Years: The Rockefeller Foundation. http://rockefeller100.org/items/show/1980. Voir également le dossier consacré à Selskar M. Gunn, http://rockefeller100.org/biography/show/selskar-m--gunn.
4 - Voir G. Richard, « Henry de Graffigny », dans L’Année Céline 2009, et La Bretagne de Céline, 2013, pages 42-45.
5 - « About 300 school girls ; forceful lesson by Miss Villain ; Mr. Graffigny gave Guignol show. This was the first introduction of the Guignol into the educational program; made a great impression on the children ; emphasized each of the points brought out in the preceding lecture. Mr Milon held conference for boys ; the Guignol introduced again with great success ». Rockefeller Foundation records, officers' diaries, RG 12, Box 415, Reel M Ros 1, Frame 295. 
6 - Etudes céliniennes, n°8, printemps 2013, page 123.

3 commentaires:

  1. Formidable cette photo d'Henry de Graffigny ! Comme si on avait la photo du modèle de Jean Valjean ou d'Ulysse... Dauphin doit se remuer dans sa tombe ! Gaël Richard est vraiment le meilleur.

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  2. Gael Richard is back ? Je le croyais perdu pour Céline. Si c'est pour mieux nous envoyer de tels documents : Gaël, restez caché, et revenez avec de tels inédits. Graffigny dans son jus, ça c'est merveilleux.

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  3. Photo historique ! Inauguré en 1911, le monument du "Rattachement de la Bretagne à la France" est dynamité dans la nuit du 7 août 1932.
    Cet attentat est revendiqué par une mystérieuse organisation Gwenn ha Du (Blanc et Noir, couleurs du drapeau breton). Les auteurs de cet acte ne seront jamais identifiés. La niche de l'Hôtel de Ville de Rennes est restée vide ! Pour paraphraser Céline, nous pouvons dire : "Ça a terminé comme ça."

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