dimanche 4 mars 2012

Au bout de la nuit – Journal de Genève – 26 avril 1969

Le matin du 1er juillet 1961, Céline annonça à sa femme que Rigodon était achevé. Il en avertit son éditeur, Gaston Gallimard et, le soir à 18 heures, il était mort. Ce dernier livre auquel il avait travaillé avec acharnement pendant plusieurs mois marquait la fin du singulier « voyage » de Céline dans la vie et dans la littérature. Les difficultés de mise au net du manuscrit ont retardé la publication de Rigodon, impatiemment attendu par les admirateurs de l’écrivain, « désireux de pouvoir entrer en possession de cet héritage », comme l’écrit Alain Hardy dans une étude des Cahiers de l’Herne (qui ont consacré deux importantes livraisons à l’œuvre et à la personne de Céline). Ils ne seront pas déçus, car Rigodon, en dépit de ses redites, de ses lenteurs, de ses violences calculées, ne le cède en rien aux meilleures pages de Guignol’s band, du Pont de Londres ou même du Voyage. Le livre dont il se rapproche le plus, à cause des thèmes traités mais aussi à cause de l’humeur et du style, est D’un château l’autre (1957), lui-même suivi de Nord (1960). Ces trois romans forment une trilogie, la grande épopée burlesque des malheurs, revers et fureurs de Céline au cours des dernières années de la guerre, au moment de la défaite nazie, quand il fuit à travers l’Allemagne bombardée jusqu’au Danemark où il trouvera un précaire refuge en prison. L’intérêt de ces livres n’est ni politique, ni psychologique, ni moral, ni même historique, bien qu’ils constituent à maints égards un extraordinaire document. Document et non témoignage : Céline se refuse à tout ce qui serait susceptible de donner un sens et une intention à son expérience. Celle-ci est au premier chef une expérience de l’absurde, du monde absurde et des circonstances les mieux accordés à son délire et à sa monstruosité, les plus dignes de les éclairer. Bruit et fureur de la guerre, mouvements imprévus des armées et des événements, menaces et châtiments suspendus d’un bord à l’autre de l’Europe, d’une frontière à l’autre : Céline ressemble à son tour à l’un de ces juifs traqués sur lesquels il appelait imprudemment de mystérieuses vengeances, emporté par l’élan d’un ressentiment incontrôlé. « Où finit la plaisanterie ? Où commence l’indélicatesse ? », écrivait Mounier en 1938 (article d’Esprit cité dans les Cahiers de l’Herne) à propos de Bagatelles pour un massacre. « Céline est-il un sceptique qui s’amuse ou un obsédé soumis à son délire ? »
La lecture de Rigodon permet de répondre à cette interrogation ancienne. Céline, s’il combine évidemment les deux, est plus près du premier que du second, plus sceptique et plus lucide que délirant. A cette cadence le délire ne serait guère supportable et ne formerait pas une œuvre littéraire. Ce sont la malice, la ruse, l’humour noir de l’auteur qui assurent à Rigodon sa structure, sa force et son étrange séduction. Le titre du roman correspond parfaitement à son rythme discontinu, mouvements rompus et recommencés, à son allure saccadée et tournoyante. Le rigodon (ou rigaudon) est une danse vive et gaie en vogue au XVIIè et XVIIIè siècles ; le mot désigne également la musique à deux temps sur laquelle on la dansait. Dans son étude des Cahiers de l’Herne, Alain Hardy fait un minutieux recensement des divers emplois du mot « rigodon » dans l’œuvre de Céline où il apparaît plus de quarante fois dès Mort à crédit. Il montre comment le sens du mot se transforme et s’enrichit jusqu’à une signification assez complexe qui réunit les trois idées de vivacité, de mouvement et de mort (une balle mise en pleine cible s’appelle un rigodon : au début de Guignol’s band, le bombardier, « le terrible avion », s’acharne sur les villes et sur les hommes : « Dans l’atmosphère une friture ! Des rigodons pleins les pavés !… »). « Rigodon » en vient à signifier une danse macabre, la vivacité et la gaieté s’associant librement sous la plume de Céline et dans sa vision du monde au sentiment de la mort et de la catastrophe. Apollinaire écoutant le chant des obus qui « miaulaient un amour mourir », il admirait les trajectoires des balles lumineuses dans le ciel de la guerre comme un beau feu d’artifices, mais pour Céline la guerre (la seconde après la première que le cuirassier Destouches vécut à l’âge de vingt ans) n’est pas « jolie », elle a le visage fascinant du désastre et de la destruction, « un grand amas d’horreur et d’ombre ». Rigodon est le récit d’une traversée de ce monde hors des gonds.
Après un préambule d’une quarante de pages où il est question de la NRF, de la vie de Céline en 1960, de visiteurs, de journalistes indiscrets, pages d’humeur analogues à une sorte de mise en train, de musique de tam-tam préparatoire, commence le récit proprement dit, la chronique de l’hiver 44-45. « - Allons Céline !… vos lecteurs ont un petit peu le droit que vous cessiez de faire le pitre… vous aussi ! » Hommage au lecteur ! s’écrie Céline, Révérence ! Il cesse de faire le pitre en effet dans la mesure où son récit s’attache aux événements eux-mêmes, oubliant son personnage et n’étant plus occupé que de figurer une réalité à l’aide du langage le mieux approprié. Céline prête l’oreille à ses mots, à ses phrases, il s’efforce de traduire fidèlement le plus grand désordre du monde : « … Le vrai sens de l’Histoire… et où nous en sommes ! sautant par ci !… et hop ! par-là !… rigodon ! » Céline aime beaucoup l’expression « de l’un à l’autre », qu’il simplifie en « de l’un l’autre » comme on le voit par le titre D’un château l’autre. Elle représente assez bien son refus de choisir, sa passivité, sa manière d’exprimer à la fois le changement et l’équivalence. La vie, l’histoire sont faites de ces passages et de ces renversements continuels : pendant l’exode, tel médecin se faisait insulter, dans un camp de réfugiés, « d’une baraque l’autre… » Plus tard, à Rostock, en compagnie de sa femme Lili, il attend pendant la nuit le retour des avions, le déclenchement des sirènes, « une minute, l’autre !… ». Au ciel, le regard se perd « d’un nuage l’autre… » à travers l’Allemagne le voyage connaît des épisodes multiples : « Tout de même ça faisait des mois que nous nous promenions, si j’ose dire… est… nord… et zigzag d’un aiguillage l’autre et voies coupées et tortillards et trains spéciaux… » et cet Italien, Felipe, rencontré par hasard près de Hanovre, et qui est fier de ses papiers avec tampons, visas et photos, mais qui a trop de papiers, qui ne s’y trouve plus. Il fallait une heure pour les rassembler, pour les mettre en liasse, « et d’une poche dans l’autre !… »
Les trains jouent un rôle important dans Rigodon, trains bombardés et gares détruites, les arrêts en rase campagne ou à l’abri d’un long tunnel, les paniques, les attentes interminables, les rencontres hasardeuses, un convoi de lépreux ou ce groupe d’enfants perdus que Céline aidera à passer enfin la frontière. Le lecteur a quelque peine à suivre les itinéraires sans cesse coupés et croisés des émigrants. Céline est accompagné de sa femme, de l’acteur Le Vigan dit La Vigue et de son chat Bébert généralement enfermé dans un sac ou une musette. Rostock est le point de départ, puis Warnemünde, la plage à la mode, l’endroit « le plus ultrachic de l’Allemagne du Nord… » déserte et abandonnée. Quelques mots suggèrent la tristesse particulière des lieux de plaisirs devenus soudain solitaires, cette plage nu et vide sous le ciel, casinos et chalets fermés : « … Alors nous là à regarder le ciel et les mouettes planer, à espérer quoi ?… » Peut-être l’espace ouvert du ciel et de la mer suggère-t-il l’espoir de quelque chose, mais c’est une pensée fugitive. Rigodon est un livre privé d’espoir, voué à décrire la suite et l’enchaînement des gestes immédiats de survie, au ras des jours et des instants. Un « train de marée » emmène Céline et ses compagnons dans la direction de Berlin. Puis ils descendent vers Ulm et Sigmaringen, remontent (mais sans La Vigue qui essaie de gagner l’Italie) vers Hanovre et Hambourg. D’un train l’autre ou d’un « dur » l’autre ! La description de ce trajet Hanovre-Hambourg est inoubliable, de même que celle des villes en flammes : « … Il faut avoir vu… chaque maison juste en son milieu… entre ce qu’étaient ces quatre murs, une flamme qui pivote, jaune… violette… tourbillonne… s’échappe !… aux nuages !… danse… disparaît… reprend… l’âme de chaque maison… »
Ce sont vraiment les désastres de la guerre peints par un visionnaire amer, méprisant et fasciné. L’écrivain s’écarte spontanément de tout parti pris, de tout jugement, il est tout entier requis par le besoin de communiquer ce qu’il a vu et vécu, mêlant les épisodes comiques ou minables et les moments les plus difficiles en une grande fresque baroque, familière et sauvage. Comment isoler dans ce flux telle ou telle image privilégiée ? Le discours de Céline ne s’interrompt jamais, c’est un murmure violent et continu, le passage incessant des paroles changée en écriture. « Moi, j’ai fait passer le langage parlé à travers l’écrit. D’un seul coup », déclarait-il à Claude Sarraute au moment de la publication de Nord (cf. Le Monde du 1er juin 1960). Langage transposé, on le sait, avec un soin extrême, avec une attention portée aux nuances les plus fines des mots et de leurs rapports. La grossièreté et la truculence sont douées, si l’on peut ainsi dire, de leur rayonnement propre, elles ne sont pas réduites à elles-mêmes et bornées à leurs premiers effets. Rien n’est moins improvisé qu’un texte de Céline, rien n’est moins calculé que ses redites, ses digressions, ses brusques coupures. Toutes les richesses du langage populaire se rencontrent dans un style magnifiquement inventé. L’usage répété des points de suspension (« mes trois points d’abord… soi-disant renouveau du style !… ») assurent une transition continuelle, un passage, une ouverture vers ce qui ne saurait jamais être complètement dit. La parole de Céline ne s’arrête pas, à la fois hésitante et obstinée, non pas interrogative mais comme suspendue entre la menace et la supplication.

Georges ANEX
Journal de Genève, 26 avril 1969.

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