samedi 18 février 2012

Rigodon par Alain Hardy (1963)

Dans cette étude, parue dans les Cahiers de l'Herne, Alain Hardy nous présente la définition et les différentes acceptions du terme "rigodon" dans l'oeuvre célinienne.

« Joyeux compère macchabée gaudrioleur à fantômes ! Ménestrel pour tous précipices, lieux envoûtés, abords maudits ! Le premier bonhomme Casse-la-Pipe n'ayant pas vécu pour de rien, ayant enfin surpris, compris toutes les grâces du Printemps ! le renouveau de l'oisillon ! du Pinsonnet au bocage, emportant le tout au-delà ! Révolutionnaire des Ombres ! Trouvère aux Sépulcres ! Baladin faridondant aux Antres du Monde !... Je voudrais être celui-là ! Quelle ambition ! Nulle autre ! Pardi ! Bougre, Mille grâce le futé !... Mieux rigodon d'Éternel qu'Empire humain calamiteux taupinière mammouth à complots... Croulant mirage à gogos !... Salut aux monarques ! Ravigoter les sujets ? les faire gigoter en mesures ! Quelle histoire !... Fou qui se donne aux Éphémères !... Mille fois mieux périr gentiment emportant la flûte !... Mais encore faut-il le moment d'extase ravissante Ne part pas qui veut de musique ! Le moment choisi Il faut durer en attendant. »

Depuis que Céline modulant sur sa flûte son « rigodon d'Éternel » a déserté cet « Empire humain calamiteux », ses amis, les fervents de son art, héritiers d'un Rigodon, attendent impatiemment de pouvoir entrer en possession de cet héritage et ne dissimulent pas leur curiosité de connaître le contenu de ce livre inachevé auquel il consacra les derniers jours de sa vie. Tant que ce roman ne sera pas publié nous devrons nous contenter de conjectures. Et bien que l'on ne puisse inférer le contenu d'un livre d'après son titre — que d'exemples pour le prouver, à commencer par la célèbre boutade de Tristan Bernard conseillant à un jeune écrivain d'intituler Sans tambour, ni trompette un roman dans lequel ne figuraient ni tambour, ni trompette —, du moins peut-on s'efforcer d'en déterminer à partir du titre la tonalité, l'atmosphère générales, en s'appuyant toutefois sur des considérations tenant compte de l'ensemble des écrits de l'auteur.
Dans le cas de Rigodon, nous sommes favorisés, car ce mot peu fréquent dans la langue revient dans l'œuvre de Céline avec une constance et une abondance remarquables. Absent du Voyage au bout de la nuit, le mot Rigodon apparaît pour la première fois dans Mort à crédit, puis revient régulièrement : deux fois dans Bagatelles pour un massacre, cinq fois dans Les Beaux Draps, trois fois dans Casse-pipe augmenté du chapitre publié par R. Poulet dans ses Entretiens familiers avec Louis-Ferdinand Céline, onze fois dans Guignol's Band, sept fois dans Le Pont de Londres, deux fois dans le ballet mythologique Foudres et Flèches, quatre fois dans Féerie pour une autre fois, six fois dans Normance et trois fois dans Nord. On nous pardonnera l'aspect rébarbatif de ces précisions chiffrées qui vont nous permettre certaines conclusions intéressantes. Nous avons trouvé dans l'œuvre entière de Céline quarante-cinq exemples du mot rigodon et de ses dérivés, total qui dépasse largement celui auquel on parviendrait en relevant toutes les occurrences du mot dans la littérature française depuis son premier emploi par Mme de Sévigné en 1673. Selon toute vraisemblance, Céline éprouvait une dilection particulière pour ce mot ; son août prononcé pour la danse (cf. ses arguments de ballets) qui peut-être naquit d'un goût non moins prononcé pour les danseuses peut en rendre compte en partie, en partie seulement. Nous verrons que cette dilection plonge en fait des racines beaucoup plus profondes, plus intimement enfouies dans la personnalité de Céline.
Pour qui ne serait pas encore convaincu de l'importance de ce mot dans le vocabulaire célinien, il suffira d'ajouter qu'il est le centre d'une intense création lexicologique. A partir de rigodonner, verbe relevé par Littré, qui n'en fournit pas d'exemples, Céline forge cinq néologismes : un verbe riguedonner (P.L. ; Norm.) obtenu par altération phonétique et quatre hapax (mot dont on ne trouve qu'un seul exemple dans la langue) à savoir le substantif rigododant (B.D.) formé par dérivation impropre sur le participe présent de rigododer et les verbes rigodonner (G.B.), riguedodonner (Norm.) et riguedondonner (G.B.). Ces formations toutes aberrantes découragent toute interprétation philologique tant elles sont écartées des normes qui régissent la création de mots nouveaux. Tout au plus peut-on les rapprocher de formes similaires inventées par Céline, comme les verbes diguedonner (Norm.), diguedondonner (Norm.) formés sur l'onomatopée ding ! dong !, et dont le sens est tantôt agiter une cloche, tantôt s'entrechoquer et résonner (en parlant de bouteilles). De toute façon il ne faut pas trop s'attarder sur ces formations isolées qui s'insèrent naturellement dans le style de Céline, délibérément néologique, tant par souci expressif que par frénésie stylistique.
Il faut enfin souligner que le mot montre une répartition irrégulière dans le temps et présente un maximum de fréquence pour les oeuvres des années 40, à tel point que Guignol's Band et Le Pont de Londres offrent à eux seuls 40 p. 100 des exemples.

Il s'avère donc que le mot rigodon, confiné dans les ouvrages de critique et d'histoire chorégraphique, assume dans l'œuvre de Céline un rôle particulièrement important. C'est indéniablement un mot clef, surtout pour ses livres écrits entre 1942 et 1948. Une étude attentive des diverses acceptions dans lesquelles Céline utilise ce mot nous permettra de découvrir les raisons profondes de ce phénomène.
Chacun sait confusément ce qu'est le rigodon : une danse particulièrement prisée sous les règnes de Louis XIV et Louis XV. Mais cette définition reste trop sommaire pour expliquer les différents sens que prend le mot dans la langue d'une part, chez Céline d'autre part. Ajoutons donc que cette danse provençale, vraisemblablement d'origine populaire, fut adoptée par la scène et par la Cour dans le courant du XVIIè siècle. Elle se dansait à deux, sur une musique rapide à deux temps. Son pas, décrit par Rameau (que cite Littré) dans son Maître à danser, 1725, puis par Compan dans son Dictionnaire de danse, 1787, est remarquable puisqu'il se fait « à la même place, sans avancer, ni reculer ». Pieds assemblés au départ, le danseur plie les genoux, saute, en lançant de côté la jambe droite tendue, retombe en assemblé ; nouveau plié, puis sauté avec jetée de la jambe gauche ; assemblé ; enfin dernier plié et saut à l'issue de quoi le danseur retombe pieds assemblés dans la position de départ. Il s'agit donc d'une suite de flexions de jambes et de sauts sur place, qui constitue une danse vive et alerte, particulièrement propre à exprimer la gaieté. C'est dans cette acception précise que Céline emploie quelquefois le mot rigodon ; notamment dans son argument de Ballets, sans musique, sans personne, sans rien, « Foudres et Flèches » : « Il (Jupiter) ne peut résister à l'envie de grimper là-haut sur les planches et danser avec cette effrontée petite saltimbanque un petit rigodon, vis-à-vis... » et encore : « Il (le Cyclope) va esquisser dans son petit coin de la scène quelques ronds de jambes, menuets, passe-pied, rigodons galants... Puis il se même à la ronde... » ; et aussi dans des oeuvres n'ayant aucun caractère chorégraphique telles que Les Beaux Draps : « Il faudrait apprendre à danser. La France est demeurée heureuse jusqu'au rigodon. On dansera jamais en usine on chantera plus jamais, non plus. Si on chante plus on trépasse... » ou Guignol's Band.

Mais Céline semble avoir sur le langage l'opinion de Humpty Dumpty qui déconcerte tant Alice en lui répondant avec un souverain mépris : « Moi, quand j'emploie un mot, il signifie ce que je veux qu'il signifie, ni plus, ni moins » (Lewis Caroll, Through the looking glas). Et si Céline ne va pas aussi loin que Humpty Dumpty qui donne au mot « gloire » le sens d'« argument péremptoire », du moins ne se prive-t-il pas de considérer que l'essentiel dans « rigodon » c'est la notion de danse vive et que toute danse un tant soit peu alerte peut être appelée rigodon (voir P.L.), « Il ressaute tout haut de l'escalier... d'un seul bond... d'un trait... cabriole... Il nous mime un petit rigodon... comme ça descendant les marches... Ah ! c'est l'espiègle, le zigoto... Il se donne à fond notre putride... », n'hésitant pas à l'occasion d'employer ce mot pour désigner une danse quelconque avec un sens propre comme dans Les Beaux Draps : « Au lieu d'apprendre les participes et tant que ça de géométrie et de physique peu amusante, y a qu'à bouleverser les notions, donner la prime à la musique, aux chants en choeur, à la peinture, à la composition surtout, aux trouvailles des danses personnelles, aux rigodons particuliers, tout ce qui donne parfum à la vie, guillerette, jolie... » ou bien avec un sens figuré : « ... mais elles sont revenues à leurs places, leurs exactes places ! elles, maisons ! elles sont redescendues du ciel... ce qu'elles se sont payé comme rigodon c'est extraordinaire !... » (Norm.) Ce traitement n'est d'ailleurs pas l'apanage du seul rigodon. Tout nom de danse précise s'affaiblit et se généralise chez Céline au point de ne plus recouvrir que la notion plus vague de danse. Ainsi gigue, sarabande (Norm.), tarentelle (P.L), gavotte (P.L.), farandole (Norm.), danses pourtant bien caractérisées et distinctes s'amalgament en un seul concept dans l'écriture célinienne, se transforment en mots vagues synonymes de danse. Des multiples aspects du rigodon, Céline retiendra surtout qu'il s'effectue par une succession de pliés et de sauts, qui, s'ils ne sont pas dénués d'élégance, sont pour le moins amples et rapides. Tout mouvement un tant soit peu vif devient susceptible d'être qualifié de rigodon, qu'il s'agisse d'une chute : « Il (le capitaine Dagomart) dit rien, il se porte près de la barre, il attend que tout le monde y passe à la catapulte, que toute la clique démantibule, s'emporte, écroule la balustrade, que la viande folle chavire en vrac dans la sciure. Quand c'est fini les rigodons, qu'on est tous épars dans le pétrin, pagaye sens dessus dessous, bonshommes, bourriques embringuées en méli-mélo, pas regardable, il clame un coup... » (ch. inéd.), d'un saut : « Et toc ! il (Sosthène) raccroche ! ... Il jubile ! il gambille ! il saute de joie, riguedonne... à poil comme ça là tout loustic... autour du tapis... la gigue... de victoire bramine ! » (P.L.), ou de tout autre mouvement que le contexte permet de comprendre, mais avec une précision insuffisante. Voyez par exemple dans Normance les pages 46 et 211 : « ... surtout qu'on tangue en plus ! riguedodonne! toute la piaule roule, houle, redresse ! » et : « ... le parquet resecoue... le mobilier de Mademoiselle Zeusse cahotait, entrechoquait... mais à la porte crevée arrachée obstruait bien... nous, on était passé !... comment ?... à présent ça rigodonnait ! bibelots !... fauteuils !... tout allait polker au couloir !... » Dans Guignol's band également : « Surtout après l'hiver 15-16 si impitoyable rigoureux... Ce fut un renouveau terrible !... Douceur éperdue de nature, un épanouisse ment du bocage à faire éclater les cimetières ! à faire rigodonner les cierges !... » Ici, encore, le cas de rigodon n'est pas isolé. De même que la langue populaire emploie le verbe valser pour exprimer un mouvement brusque quelconque (cf. les expressions « faire valser quelqu'un », « envoyer quelqu'un valser », « filer une valse »), de même Céline utilise les verbes de danse avec un sens élargi identique : giguer (G.B. ; Norm.), polker, dérivé de polka (Norm.), et aussi valser (Norm.). Cette extension de sens à laquelle la langue invitait Céline s'explique surtout par sa biographie : il a vu danser le rigodon, et cela seul a pu lui permettre d'en abstraire l'idée de mouvement, la description la plus précise restant bien incapable de la suggérer.
Et c'est peut-être aussi parce qu'il a vu danser le rigodon, qu'il a su en retenir toute la vivacité, l'allégresse, sens que prend parfois le mot dans ses romans, comme on peut s'en rendre compte dans cette phrase : « ... Et puis on se marre... C'est l'entrain... Mais oui, c'est ma fête ! Y a de l'humour !... du rigodon !... tant et plus !... de la fantaisie. Tirelo Youp !... die !... » (P.L.) et dans B.D., ainsi que dans Féerie I.: « ce tout très rigodonné, enlevé » où le verbe intransitif rigodonner (= danser le rigodon, se livrer à une folle joie, d'après Littré) voit son participe passé utilisé transitivement en fonction d'adjectif, avec un sens bien éloigné de son sens primitif (cf. aussi P.L.), où le verbe rigodonner employé transitivement a encore un sens différent.
Le mot rigodon désigne aussi, selon Littré et Robert (in Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris-Casablanca, 1953-1964) la musique très animée sur laquelle se dansait le rigodon. Il semble que ce soit dans cette acception précise que Céline emploie rigodon lorsqu'il écrit à propos d'un article de journal : Il donne assez bien le "la" général de cette grande musique, tantôt symphonique, tantôt rigodon... plus tard Carmagnole. » (B.M.) On ne peut l'affirmer formellement ; contentons-nous de souligner l'emploi adjectival du nom, auquel Céline a renoncé à donner une forme féminine, rigodonne. Littré ajoute que par extension le mot signifie « tout air propre à une danse vive ». Céline ne néglige pas ce sens qui apparaît à plusieurs reprises. Air de trompette : « D'à côté, du quartier de la cavalerie, on entendait toutes les trompettes. Il savait par coeur, Arthur, tous les rigodons. » (M.C. et C.P.) ; de piston (M.C.) ; de piano « ... tintant coquin au coin des squares !... au bord des "Pubs" l'aigrelet, nerveux rigodon... à la pédale et hop-là sec !... » (G.B., C.F. aussi) ; ou tout simplement musique indéterminée comme on peut le constater dans la citation liminaire et dans G.B., B.D., ainsi que sur cet exemple du P.L.: « Elle m'invite... je peux pas refuser... Nous voilà partis... J'aime pas beaucoup la matchiche... C'est trop compliqué pour moi... Je m'embarrasse... je voudrais qu'ils changent de rigodon... — Polka! je réclame... Polka ! ... — Ça va... Prosper change d'air... non c'est une valse... Tant pis !... » Céline joue ici sur les deux valeurs du mot — cela lui arrive fréquemment, et le rigodon est ici à la fois la danse et la musique.

Avant de quitter le domaine musical, il convient de mentionner deux expressions curieuses ; la première a été trouvée dans G.B.: « affairé dans sa musique, à taper sur son rigodon, à la cadence aigrelette, à la berceuse rémoulette... » Ici rigodon équivaut formellement à piano ; mais compte tenu de l'effort de Céline vers la concision de l'expression, on peut traduire cette locution par « affairé à taper sur son (piano son) rigodon ». La seconde expression se trouve dans G.B. et, tronquée, s'énonce : « la rengaine... riguedondonne » ; le verbe riguedonner (= résonner, retentir) vaut en particulier par l'harmonie imitative de ses deux syllabes « don » qui évoquent les notes basses du piano. Ces deux exemples, tout isolés qu'ils soient, valaient tout de même qu'on s'y arrêtât, car ils soulignent quelques procédés de l'art de Céline.
Et si Céline est créateur, la langue, ou du moins la collectivité des sujets parlant l'est autant, et c'est elle qui, par une extension de sens, va attribuer au mot rigodon une signification des plus inattendues : « Dans un exercice de tir, batterie, sonnerie ou signal fait avec un fanion pour indiquer que la balle a touché le centre de la cible. Par ext., Balle mise en pleine cible. Faire un rigodon. » (Robert, s.v. rigodon). Ce sens nouveau, ignoré par Littré, n'est pas attesté avant 1907, date à laquelle il entre dans le Larousse accompagné du verbe rigodonner : tirer des balles au centre de la cible. Ce dernier sens du mot rigodon est peu connu de nos contemporains. On doit supposer qu'il est rapidement tombé en désuétude, ce que confirme d'ailleurs l'article Rigaudon du Grand Larousse Encyclopédique (1964), qui commence ainsi: « Ancienne batterie ou sonnerie... » Comment est-on arrivé à ce sens exclusivement militaire à l'origine ? Nous sommes réduits à émettre des hypothèses. Au cours d'un exercice, le soldat à qui un signal indique qu'il a fait mouche, bondit de joie, danse sur place ; il danse un rigodon ; moins précisément il fait un rigodon, l'expression désignant à la fois la manifestation de joie et ce qui l'a provoquée, puis exclusivement le signal et le fait de placer une balle dans la cible. Ce sens a dû naître d'actes de parole individuels, puis, ayant plu, il s'est propagé ; peut-être a-t-il été quelque temps cantonné dans l'argot du troupier avant de passer dans le parler militaire. Toujours est-il que le cuirassier Destouches, engagé volontaire en 1913, combattant en 1914, n'a pas manqué d'être en contact avec cette expression dont la saveur ne lui a pas échappé. En portent témoignage les nombreux exemples de cet emploi relevés tout au long de son oeuvre de Casse-pipe à Nord. Il suffira d'en citer quelques-uns pour lesquels Céline, négligeant la situation particulière dans laquelle le mot est employé (au champ de tir), ne retient que l'idée essentielle de « faire mouche ». « ... Le bleu qui fait le Jacques, qui lambine, il a droit au redressement d'autor, à la galoche rigaudon. Ça y arrive en pleine poire, au vol. Meheu, il y va pas de main morte. C'est un artiste pour la mouche » (ch. inéd.). On remarquera la formation « galoche rigodon » que l'on peut interpréter soit comme un nom composé soit comme un groupe dans lequel rigodon deviendrait adjectif (cf. l'exemple de B.M. commenté plus haut). Si l'on examine attentivement toutes les occurrences du mot rigodon dans cette acception on remarquera que dans la très grande majorité des cas Céline emploie ce mot comme interjection. «— Entrez fainéants ! Un qui savait pas... il osait... un nouveau... La petite croisée... Une enjambée... alors pfluf ! pfloc ! Fers ! cannes! bouteilles ! poire du mec ! Ah ! Hi ! Ah ! Hi ! Cul-de-jatte le Jules mais pas manchot; l'adresse même !... une adresse de singe!... terrible !... rigodon chaque projectile... » (Féerie I), puis plus tard dans Normance. « ... l'immeuble entier incline... houle, vogue... et l'immeuble d'en face pire que nous !... tout un balcon lui pend, balance... un obus y a arraché sec ! j'ai vu ! rigodon ! cette trépidation, vous pensez ! plein fouet ! », et dans Nord: « ... et dans les branches quelques "tireuses de précision" ... elles devaient repérer les officiers... et pteuff !... elles n'avaient droit qu'à une seule balle !... repérées, rigodon !... culbute, les demoiselles ! » Voyez aussi Féerie I, Normance, Nord. Ainsi isolé, mis en évidence, le mot rigodon prend un relief propre à renforcer l'expression. Ce qu'elle perd en volume, elle le gagne en force impressive. Dans ce cas, rigodon n'est plus qu'un signe indiquant qu'un projectile a touché son but. Il n'est pas différent des interjections diverses (Boum !, Broum !, Baoum !, Ptaf !, etc.) dont Céline use et abuse. Cet emploi du mot isolé hors-phrase, nous le trouvons dans d'autres pages où il est très difficile d'en donner une définition précise. Une première fois dans un contexte musical de G.B. : « Ainsi de suite jusqu'au dîner, des fois, trois, quatre heures à la file ! à la bagotte ! à la galope ! d'octaves en ré !... ding ! dim ! brim ! à la moustille !... à la remoule cinq ! trois ! quatre ! Dzim ! une pluie de dièzes !... triste à liesse rigodon !... » ; puis plus tard dans P.L. : « Promis, craché, on se serre les poignes ! Un fier matelot ! Je serai là eight fifteen ! Huit heures et quart ! Départ ! C'est juré o'clock et tout ! Hurray ! Vie nouvelle ! Maintenant c'est pas tout ! Mademoiselle, le vioque, voltige ! Au diable les crampons ! Rigodon ! Merde pour le vieux ! Merde pour la petite. Ils iront se baiser ! La vie nouvelle ! On liquide. Du nerf c'est réglé !... » Dans ces deux exemples que veut dire rigodon ? Le meilleur équivalent que nous ayons trouvé est « Valsez ! » ; au reste Céline avait-il une idée bien définie de sa signification dans ces contextes ? Cela reste à savoir.

Nous l'avons vu plus haut dans le parler des soldats une balle mise en pleine cible s'appelle un rigodon. « Voilà, vous avez compris caporal Peugeot ?... Ainsi dès l'ouverture du prochain stand "Pour la libération des Peuples", pour la France toujours plus libre et plus heureuse, eh bien vous vous précipiterez !... Le premier rigodon, comme d'habitude mon ami, c'est pour votre thorax de cocu ! Qu'on se le dise !... » (B.M.), écrit Céline qui n'hésite pas à employer le nom en équivalent exact de « balles » : « Le terrible avion ! Il nous sucre encore ! Et trois loopings ! Et c'est la grêle !... Dans l'atmosphère une friture ! Des rigodons plein les pavés !... » (G.B.).



Les extensions de sens que nous avons relevées jusqu'ici sont pour ainsi dire normales ; globalement elles révèlent une tendance à élargir le champ sémantique d'un mot ; et nous aurions pu, à partir d'un autre mot souligner la tendance antagoniste qui consiste à en resserrer l'étendue d'application, à conférer un sens précis à ce qui est général ou vague. Céline met en oeuvre ces deux procédés ; mais il se sert aussi d'une troisième possibilité offerte par la langue et va inventer une acception nouvelle originale, réalisant la synthèse de divers sens du mot rigodon, effectuant une fusion dont ce mot va sortir renouvelé. Cette transmutation s'opère à partir du sens relevé chez Céline de « toute danse vive, par extension toute danse » d'un côté ; de l'autre côté le rigodon c'est le « fait pour un projectile d'atteindre son but » et « une balle ayant atteint son but, par extension une balle ». Lorsque la cible est un homme, ce dernier sens évoque irrésistiblement l'idée de mort ; par la contamination de cette évocation avec l'idée de danse contenue dans rigodon, Céline confère au mot l'acception de « danse macabre ». Voyez cet extrait des Beaux Draps : « Diaphanes émules portons ailleurs nos entrechats !... en séjours d'aériennes grâces où s'achèvent nos mélodies... aux fontaines du grand mirage !... Ah ! Sans être ! Diaphanes de danse ! Désincarnés rigodondants ! tout allégresse ! heureux de mort ! gentils godelureaux ! A nous toutes fées et le souffle ! Élançons-nous ! Aux cendres le calendrier ! » ; et celui-ci trouvé dans Nord : « Aussi borné bouché qu'on soit nous pouvions donc être quasi sûrs de voir surgir nos exécuteurs d'un moment, de l'air ou de la plaine, avec vraiment tout ce qu'il fallait, paniers, guillotines, cornemuses et mille tambourins, nous faire danser les rigodons, nos têtes bilboquets libérés !... » (cf. aussi Féerie I). Cette découverte est d'ailleurs confirmée par le fait que Céline introduit très fréquemment (40 p. 100 des cas) le mot dans des contextes contenant en puissance l'idée de mort. Cela est évident lorsque ce sont des obus ou des balles qui l'ont le rigodon (cf. Norm., Nord, G.B.). Mais bien des fois, le caractère macabre n'est pas uniquement suggéré, il est explicité. Qu'on se reporte aux exemples déjà cités dans G.B. et qu'on lise attentivement celui-ci extrait de Nord : « ... des très très dangereuses fillettes, tireuses d'élite... leur truc, perchées haut des arbres, elles savaient reconnaître l'officier, à plus de deux mille mètres, pourtant vêtu comme ses hommes, tout blanc... elles le rataient pas ! ptaf ! d'une seule balle, rigodon !... l'instinct ! ». L'entourage du mot rigodon est parfois d'une tonalité tellement sinistre, annonciatrice d'imminentes catastrophes que, quoiqu'il n'ait pas exactement le sens de « danse macabre », l'image de cette farandole animée et sinistre sera irrémédiablement imposée à l'esprit du lecteur. Relisez ceci, par exemple : « Au moment où montent les ombres, où bientôt il faudra partir on se souvient un petit peu des frivolités du séjour... Plaisanteries courtois devis, frais rigodons, actes aimables et puis le tout ce qui n'est plus après tant d'épreuves et d'horreur que lourd et fantasque apparat de catafalques... Draperies à replis de plomb, peines perdues ! l'énorme chape des rigueurs, arias, sermons, vertus chagrines, déjà tout le mort écrasant, souqué, fagoté sous pitchpin, en crypte vide. » (G.B.) Et encore ce passage d'une fascinante beauté : « Plus tard on prend son parti... on s'arrange de tout... on se contente... on chante même plus... on radote... puis on chuchote... puis on se tait... Mais quand on est jeune... C'est dur. Il vous faut du vent ! de la fête !... j'ai lutté gentiment contre elle, tant que j'ai pu... cotillonnée, l'ai festoyée, rigodonnée, ravigotée et tant et plus... enrubannée, émoustillée à la farandole tirelire. Hélas ! je sais bien que tout casse, cède, flanche un moment... je sais bien qu'un jour la main tombe, rebombe, long du corps... j'ai vu ce geste mille et mille fois... l'ombre... le poids du mort... Et tous les mensonges sont dits ! tous les faire-part envoyés, les trois coups vont frapper ailleurs !... d'autres comédies !... » (P.L.)

C'est avec des transmutations semblables à celle que nous venons d'étudier que s'élabore l'art d'un écrivain. Afin de ne pas s'égarer il faut remettre les choses à leurs places véritables. Certes, le mot rigodon tient une place importante dans l'œuvre célinienne, mais ce n'est qu'un mot important parmi d'autres. Et peut-être n'aurions-nous pas découvert ce thème si Céline n'avait intitulé son ultime écrit Rigodon. Quoi qu'il en soit, cette étude vaut surtout par l'accent qu'elle met sur les procédés de création verbale de l'écrivain. Pour résumer cette étude sémantique et rendre plus clairs les filiations, les enchaînements des sens, nous avons dressé un tableau des diverses acceptions du mot rigodon ; à gauche de la ligne médiane en pointillé se trouvent les faits de langue, à droite les faits de style, de la création artistique. L'étude de ce tableau (cliquez ici) conduit à reconnaître que chez Céline le mot rigodon tient à trois champs sémantiques : celui de la vivacité, de la joie ; celui du mouvement dans lequel est compris le concept plus restreint de danse ; enfin, le dernier champ sémantique comprend l'idée de macabre (projectile ayant fait mouche, balle, idée de mort) et par croisement avec le second champ détermine l'acception nouvelle pour le mot de « danse macabre ». La vivacité, le mouvement qui la traduit, la mort, trois thèmes constants de l'œuvre de Céline. Ses personnages vont, viennent, disparaissent, reviennent, s'agitent sans cesse. Dans un monde mouvant, ils essaient vainement de se fixer sans jamais y parvenir car la mort les guette qui mettra fin à cette agitation stérile. Mais c'est elle qui donnera un sens à ce déploiement inconsidéré d'efforts inutiles. Céline la chérit et la hait à la fois. Dans son oeuvre, la mort est omniprésente ; reine de l'espace et du temps, elle est partout, toujours. Le docteur Céline a été en contact permanent avec la mort ; il l'a vue « mille et mille fois », l'a maudite, incapable de s'affranchir de cette fascination étrange qu'elle exerce sur lui, en dépit de sa longue méditation qui part de sa thèse de médecine pour se terminer à Rigodon.
Dans ce Voyage au bout de la vie que constitue l'œuvre de Céline, Rigodon sera donc vraisemblablement un approfondissement des thèmes de sa pensée, thèmes révélés par l'étude des sens nombreux et variés que prend le mot rigodon dans ses écrits. Fresque grandiose dans laquelle la vivacité, l'allégresse et le mouvement, caractéristiques de la vie s'amalgameront à la rigidité, à l'immobilité funèbres en une sarabande fantastique, danse macabre, rigodon.

Alain HARDY
L'Herne, 1963

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