vendredi 3 février 2012

Exil à Copenhague par Bente Johansen-Karild

Maison de la famille Johansen à Staegers Allé, Frederiksberg. Lucette y vécut quelques semaines après sa sortie de prison
Une correspondance inédite de Céline à Bente Johansen a été mise aux enchères le 22 janvier 2011. En attendant une prochaine publication, nous revenons, à travers plusieurs de ses témoignages, sur cette jeune fille danoise qui rencontra le couple Destouches pendant leur exil danois. Les épisodes précédents : I - Les Destouches à Copenhague, II - Ma première rencontre avec Céline, III - Céline à Copenhague, automne 1945.


Exil à Copenhague par Bente JOHANSEN-KARILD

Je ne sais pas si c’est la police qui s’adresse à ma mère ou le contraire lorsqu’il fut décidé de libérer Lucette. Quoi qu’il en soit, celle-ci vint habiter chez nous. La villa de Staegers Allé avait trois grandes pièces. La salle à manger, qui donnait sur le jardin, s’agrémentait d’un bow-window. Elle ouvrait sur une terrasse, d’où partait un escalier menant au jardin. Bébert était installé au premier étage, où se trouvait ma chambre, devant laquelle il y avait un grand balcon. Je ne me rappelle pas si Lucette fut logée dans la chambre de mon frère ou si l’on installa un lit supplémentaire dans ma propre chambre, où il y avait déjà Bébert. Mon père ne voulait pas qu’il allât se promener dans le reste de la maison. En plus de la chambre de mes parents, il y avait une quatrième chambre que nous appelions « le bureau », où mon père travaillait et où se trouvait le coffre-fort renfermant les pièces d’or de Céline.

Lorsque mes parents avaient quitté leur appartement pour emménager dans la villa, ils avaient acheté un nouveau mobilier spécialement pour la salle à manger ; le salon et le cabinet de travail contenaient des meubles que mon père, admirateur de l’art grec, avait dessinés et fait exécuter par un ébéniste.
L’assertion de Lucette selon laquelle mes parents ne parlaient pas ensemble, même pas pour dire « Passe-moi le sel, s’il te plaît ! », décrit très bien la tension qui régnait lorsque nous nous attablions. Mon père était tout à fait opposé à ce que nous hébergions Lucette, mais avait dû se plier devant la forte volonté de sa femme.
Ma mère et moi, nous trouvions que Lucette était bien à plaindre, et nous voulions l’aider et la soutenir de toutes les façons possibles. Ce fut un soulagement pour tout le monde quand Lucette, Bébert et moi, nous pûmes emménager dans l’appartement de Karen Marie. A cette époque, ma mère m’avait dit que Lucette avait peur d’habiter seule : c’est seulement quelques années plus tard qu’elle me raconta qu’elle avait promis à la police de garder le contact avec Lucette.

Dans tous les livres se rapportant à Céline, on a l’impression que Lucette traversa une période très dure après sa libération. Pour moi, qui vivait avec elle, j’avais le sentiment qu’elle était soulagée de ce répit qui lui permettait d’échapper à la forte domination de son mari. Elle développa sa personnalité d’une toute nouvelle manière.
Elle et moi, nous empruntions ensemble le tramway pour nous rendre au cours du matin de Bartholin. En général, nous rentrions à pied. Plusieurs fois par semaine, nous fréquentions les « bains de Copenhague », dans la Studiestraede, où nous prenions un bain de vapeur et faisions un tour de nage en eau froide avant de finir par un massage. Ensuite, nous remontions le « Strøget », la rue la plus commerçante de Copenhague, pour nous arrêter toujours à la « Jordbaer Kaelderen » (La Cave aux Fraises) : là, nous dégustions une portion de lait caillé saupoudré de pain de seigle râpé et de sucre en poudre, accompagnée de fruits. C’était notre déjeuner.
De retour à l’appartement, nous nous reposions, Lucette sur le lit de Karen Marie, allongée avec Bébert sur une épaisse couverture de peau. Souvent, elle me demandait de lire à haute voix et corrigeait ma récitation. Si mes amis venaient en visite, ils avaient parfois l’occasion de voir Bébert exécuter son fameux saut périlleux.
L’après-midi, nous vaquions chacune à nos diverses tâches. Lucette était généralement occupée à enseigner la danse classique. En novembre 2001, j’ai parlé avec mon amie Tove Køie, qui s’entraînait, elle aussi, chez Poul Gnatt. Elle se souvient très bien des leçons particulières qu’en compagnie d’Elsa-Marianne von Rosen elle prenait chez Lucette, qui était si sûr dans ses indications rythmiques aux castagnettes que tout accompagnement au piano devenait superflu ; en outre, elle avait l’œil pour déceler la moindre faute de mouvement dans l’exécution des danses de l’école russe.
Tove reçut aussi, de moi, un peu d’enseignement du français dans l’appartement de Karen Marie. De plus, je donnais des cours particuliers d’anglais à une danseuse de ballet dans sa loge au Théâtre Royal. J’avais souvent des billets de faveur, et je crois que Lucette a vu quelques-unes des représentations.
Juste à côté du Théâtre Royal se trouve la Palais de Charlottenborg, l’Académie des Beaux-Arts. Cette institution abritait alors tous les arts. J’y allais fréquemment parce que le sculpteur V. Foersom Hegndal, qui dessinait chez Bartholin, avait souhaité faire un portrait en buste de moi. Je fréquentait aussi avec lui le Théâtre Royal grâce aux billets de faveur ou en achetant des places au poulailler, surtout pour les soirées d’opéra.

Déjà en 1945, je m’étais étonné de voir à quel point Lucette nourrissait une espèce de vénération pour son mari. Elle le laissait toujours parler, n’intervenant, elle-même, que par de petites remarques.
En 1946, elle ne vivait que pour les jours où elle allait lui rendre visite en prison. Comme Française, elle croyait qu’il fallait soudoyer les gens avec lesquels elle entrait en contact dans la prison. Je lui expliquai que cela ne se faisait pas au Danemark, mais qu’elle pourrait peut-être offrir une friandise ou un gâteau parmi les choses qu’elle apportait à Louis. Ce qui eut pour résultat qu’elle achetait tellement qu’il lui en restait la moitié à chaque fois.
Quand nous nous étions gavé de gâteaux à la crème, Bébert et moi, il arrivait souvent qu’il fallait mettre le reste à la poubelle. Or, en ces temps de restrictions, on ne jetait rien normalement : tout devait être consommé jusqu’à la dernière miette. Heureusement, nous mangions souvent de la soupe à l’oignon, ce qui faisait un bon contrepoids à toutes ces sucreries.
De plus, Lucette préparait de délicieux soufflés au fromage, surtout lorsque nous avions des invités, entre autres, Else et Henning Jensen, que j’allais être amenée à revoir à Nice. Quand ils revinrent de France, nous reprîmes nos relations, et ils devinrent mes très bons amis.

En mai 1946, je fus ramenée à la maison après une très grave chute de cheval. Agnes Aasum, masseuse au Théâtre Royal, fut appelée à mon chevet, mais mes parents préférèrent me faire hospitaliser chez les Diaconesses. Après ma sortie de l’hôpital, deux semaines plus tard, c’est grâce à Agnès Aasum que je pus remarcher normalement.
On m’avait depuis longtemps déjà invitée à Nice. La mère de Lucette m’avait envoyé des photos de l’appartement qu’elle partageait avec son mari dans cette ville. Comme tous les jeunes après la guerre, j’avais envie de partir en voyage d’études à l’étranger. Ce n’était pas facile à cause des visas et des espèces à se procurer. C’était donc un avantage de dire qu’on allait rendre visite à des amis dans un autre pays. Je crois que mon accident de cheval contribua à ce qu’on me permît de partir pour la France.

Bente KARILD

Traduction de François Marchetti.

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