samedi 28 janvier 2012

Céline à Copenhague, Automne 1945 par Bente Johansen-Karild

Rie Lindequist et Karen Marie Jensen devant "Viben", Strøby Egede (1943)
Troisième volet des témoignages de Bente Johansen, après Les Destouches à Copenhague et Ma première rencontre avec Céline.

Céline à Copenhague, Automne 1945 par Bente JOHANSEN-KARILD

Le jeudi 24 août 1945, je suis rentrée de Strøby Egede. Comme auparavant, Céline passait la majeure partie de son temps à sa table de travail. Pour lui, comme pour la plupart des écrivains, c’était une nécessité vitale d’écrire tous les jours. Il écrivait à la main, Bébert sur ses genoux ou allongé sur le bureau. Grâce à une relation familiale, nous avions toujours pu fournir à Bébert de la viande de premier choix. Il était très exigeant et se faisait toujours servir dans la plus belle porcelaine ou dans de la faïence anglaise de Karen Marie. Il faisait ses griffes sur ses meubles. Karen Marie avait dans sa bibliothèque les livres de Céline en édition originale. Je me souviens qu’il les prenait souvent, en lisait des passages à haute voix tout en notant quelques corrections en vue d’une réédition ultérieure.

Quand Madame Lindequist venait à la maison, il était tout à fait naturel de parler de ce qui se passait au Théâtre Royal, où Haral Lander était maître de ballet depuis 1932. Je me rappelle très bien ses ballets Boléro et Le Printemps sur la musique de Ravel, et L’Apprenti sorcier sur la musique de Dukas. C’est néanmoins son ballet Qarrtsiluni, sur le retour du soleil au Groenland, qui avait fait la plus forte impression sur moi. La musique était de Knudåge Riisager, avec qui Harald Lander allait nouer une étroite collaboration.

Anne-Marie Lindequist se présentait toujours comme « Rie » Lindequist, et je l’avais toujours connue parce qu’elle était la cousine germaine de Karen Marie (leurs pères étaient frères). Elle était alors une photographe en renom, portraitiste et et photographe de scène. Quand je revois aujourd’hui ses photos d’Harald et de Margot Lander, j’ai l’impression qu’elles ont été prises hier et non il y a soixante ans.

Rie Lindequist faisait partie du Tout Copenhague d’alors. Elle assistait à d’innombrables réceptions et savait tout ce qui se passait aussi bien dans le milieu du théâtre que dans les cercles de la noblesse et de la bourgeoisie. Elle venait souvent chez nous et nous racontait spirituellement ce qu’elle avait vu et entendu. J’étais fascinée qu’elle pût parler aussi clairement et distinctement avec une cigarette au coin des lèvres.

Bien qu’ayant commencé ma propédeutique et des études de langues à l’Université de Copenhague en septembre 1945, j’avais le temps de suivre, en compagnie de Lucette, les cours de danse de Birger Bartholin tous les matins. Je me souviens très bien de ma première rencontre avec Elsa-Marianne von Rosen au vestiaire, où elle me dit qu’elle s’entraînait aussi au Théâtre Royal. Dans son charmant suédois mêlé de Danois, elle me fit part de ses projets. Je ne savais pas alors qu’après avoir été une belle danseuse, elle allait devenir une chorégraphe de talent, qui, avec son mari, l’historien de la danse Allan Fridericia, allait marquer l’art du ballet sur le plan non seulement scandinave, mais international.
C’est à peu près à la même époque que fut fondé le Club danois du Ballet à l’intention des danseurs et des balettomanes, avec, à sa tête, Poul Gnatt.
Pendant l’automne de 1945, j’allais au Théâtre Royal au moins une fois par semaine et, naturellement, j’y remarquais l’art virtuose de Poul Gnatt,, dont j’avais, des années durant, suivi l’enseignement inspirateur. Il devait aussi acquérir une renommée internationale comme danseur et être fait docteur honoris causa pour avoir fondé The Royal New Zealand Ballet (Le Ballet Royal Néo-Zélandais).
C’est dans le cadre du Club danois du Ballet que je fus, les années suivantes, appelée à rencontrer, lors de conférences et de festivités diverses, les trois personnalités que je viens d’évoquer.

Ce fut comme un choc pour nous, le 18 décembre 1945, d’apprendre par Birger Bartholin que Lucette lui avait téléphoné pour lui dire que la police était devant l’appartement de Ved stranden. Il parvint à persuader Louis et Lucette d’ouvrir, de s’habiller et, malgré leur effarement, de suivre calmement les policiers.
Ma première pensée alla à Bébert. L’appartement avait été mis sous scellés, donc nous ne pouvions pas aller le chercher. Ayant appris qu’il avait été transporté à la clinique vétérinaire, je m’y rendis et le ramenai avec moi. Le 20 décembre, il était installé dans ma chambre, sur mon lit, où il retrouva vite ses aises.
Je me revois grelottante de froid, la veille de Noël, alors qu’avec de nombreuses familles de prisonniers, j’attendais de remettre mon « panier de Noël » contenant nourriture, friandises, fruits et journaux français. Louis m’écrivit une lettre affectueuse pour me remercier de m’occuper de Bébert. Je ne lui rendis jamais visite en prison, mais continuai d’avoir une correspondance avec lui. C’est bien plus tard seulement qu’en lisant le livre d’Helga Pedersen (1), j’ai pris conscience du nombre de procédures juridiques complexes qu’il avait fallu entreprendre avant que le gouvernement danois se décidât à ne pas extrader Céline pour cause de haute trahison comme le lui demandaient les autorités françaises.

Bente KARILD

Traduction François Marchetti.


Notes
1 – Helga Pedersen, Le Danemark a-t-il sauvé Céline, Plon, 1975.

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