lundi 13 février 2012

Karen Marie et Birger Bartholin par Bente Johansen-Karild

Sixième épisode des souvenirs de Bente Johansen-Karild, qui évoque Céline, la danse, son amour pour les animaux... Episodes précédents : I - Les Destouches à Copenhague, II - Ma première rencontre avec Céline, III - Céline à Copenhague, automne 1945, IV - Exil à Copenhague. V - De Copenhague à Nice, été 1946 V - « Une petite bécasse » suivi de « Karen Marie »

Karen Marie et Birger Bartholin par Bente JOHANSEN-KARILD

Dès 1935, Céline avait appris à dire « Rødgrød med fløde » (1) et, tout comme Hans Christian Andersen qui, jeune homme, était parti pour Copenhague afin d’y devenir danseur de ballet, il était fasciné par l’art de la danse et souhaitait voir monter les ballets qu’il avait composés. C’est pourquoi il pressentit plusieurs chorégraphes, dont Birger Bartholin, à Londres, en mai 1935 (2). Cependant, je ne suis pas étonné que Bartholin ait préféré trouver son inspiration chez Andersen et Shaekespeare plutôt que chez un auteur contemporain problématique comme Céline.

Le colonel de Basil était alors à Londres, et Bartholin rejoignit sa compagnie de ballet, qui se produisit en Australie et en Nouvelle Zélande. Je veux croire que cela déboucha sur une fructueuse collaboration, car Bartholin, en plus d’être danseur, savait créer des décors avc les moyens du bord. A Adelaïde, il organisa une exposition de ses propres aquarelles montrant des danseurs.

En 1938, Bartholin fut nommé directeur du « Ballet de la jeunesse » à Paris. Bien que la compagnie du colonel de Basil vint se produire à Copenhague cette même année, Bartholin préféra accorder toute son attention à sa propre compagnie, Den nye danske Ballet (« Le nouveau ballet danois ») , dans laquelle Karen Marie avait également dansé auparavant. Den nye danske Ballet donna des représentations « Ny Teater » de Copenhague en 1940, avec des noms comme Vibeke Rørvig, Erik Bidsted et Else Knipschildt.

Karen Marie, pour sa part, avait fondé en 1939 son propre Princess Ballet, composé de douze danseuses. En 1942, elle se trouvait avec sa compagnie à Berlin, et, profitant d’un congrès médical, Céline s’arrangea pour la rencontrer. C’est donc en mars 1942 qu’il fit écrire à Karen Marie la lettre qui recommandait à ma mère d’ouvrir l’appartement de Ved Stranden où lui et Lucette allaient trouver refuge en 1945. C’est à cette occasion aussi que Céline confia à Karen Marie la clé de son coffre bancaire en lui demandant d’en retirer les pièces d’or qui s’y trouvaient avant qu’elles fussent confisquées. Ils furent convenus d’utiliser « les enfants » comme mot de passe.

Karen Marie était consciente du danger qu’il y avait à se produire en tournée dans une Europe en proie à la guerre. C’est pour cette raison qu’elle rédigea son testament. Dans les papiers laissés par ma mère, j’ai retrouvé une enveloppe non ouverte sur laquelle Karen avait écrit « A n’ouvrir qu’après ma mort ». Dedans se trouvait une lettre dans laquelle Karen Marie demandait à ma mère d’assurer l’éducation d’un jeune homme dont le père était décédé. Elle avait oublié de le porter dans son testament. Sa générosité ne se manifestait pas qu’à l’égard de Céline.

Karen Marie Jensen et Birger Bartholin (1974)
Les carrières artistiques de Karen Marie et de Birger Bartholin présentent de nombreux points communs. Tous les deux avaient reçu leur premier enseignement en matière de ballet chez Jenny Møller, dont les chorégraphies étaient étaient inspirées par Dalcroze et Isadora Duncan. Jenny Møller participa à « The International Choreographic Competition » en juin 1947. J’y assistai moi-même et fus particulièrement fasciné par Les trois mousquetaires, ballet de Birgit Cullberg, qui eût été primé s’il n’avait pas été disqualifié pour avoir dépassé le temps réglementaire. J’avais souvent parlé avec Jenny Møller, les années précédentes, lorsqu’elle louait les locaux de Liss Burmester. Je me souviens d’elle comme d’une belle dame au regard doux et rayonnant de culture. Karen Marie et Birger Bartholin (elle l’appelait toujours « Billy ») avaient étudié presque chez les mêmes maîtres de ballet, et, pour l’un comme pour l’autre, la rencontre avec Folkine avait été déterminante, aussi bien aux Etats-Unis qu’à Copenhague.

En tant que médecin, Céline savait ce qu’est la bartholinite, l’inflammation des glandes de Bartholin, découverte faite par un lointain ancêtre de Birger Bartholin, Caspar Bartholin (1655-1738), dont on peut voir le buste à l’Université de Copenhague. Toute la lignée a compté presque exclusivement des savants, des théologiens et des artistes. Dans ma prime jeunesse, je suis allée, en compagnie de ma mère et de Karen Marie, rendre visite à la famille Batholin, à Herluf Trolles gade, à Copenhague. Nous trouvâmes là une maîtresse femme entourée de ses enfants célibataires dans un foyer qui respirait une culture ancestrale et où il y avait des antiquités et des peintures d’un goût exquis.

En 1947, Birger Bartholin partit en tournée avec la compagnie de ballet qu’il venait de fonder, « Les ballets scandinaves ». A la suite de mauvais calculs, la compagnie connut des difficultés financières et dut être dissoute. Plus tard, Elsa Marianne von Rosen et Allan Fridericia (3) obtinrent beaucoup de succès avec leur « Den Skandinaviske Ballet » (Le Ballet scandinave). En 1948, Bartholin avait montré son ballet « C’est tout à fait sûr » d’après Hans Christian Andersen, au Théâtre de Pantomime au Tivoli de Copenhague.

En 1950, Birger Bartholin se voit offrir l’opportunité de monter au Théâtre Royal de Copenhague son ballet Roméo et Juliette que le Den nye danske Ballet avait donné en 1940. Tous les jeunes danseurs qu’il choisit à cette occasion devinrent ultérieurement des étoiles de réputation mondiale, mais aucun ne refusa jamais à Bartholin de participer en tant que professeur invité à ses séminaires internationaux de ballet qui avait lieu chaque année. En 1952, Bartholin s’installa avec sa propre école de danse à Aaboulevarden et s’adjoignit comme professeurs à demeure des noms comme Vibeke Rørvig, Jette Muus et, plus tard, Paul Valijean, ce qui lui permit de répondre personnellement à de nombreuses invitations d’écoles de ballet du monde entier. A partie de 1963, les séminaires annuels de ballet organisés par lui se partagent entre les locaux de Aaboulevarden et ceux de Liss Burmester. J’ai participé à plusieurs d’entre eux et n’oublierai jamais, en particulier, les leçons d’Erik Bruhn. Celui-ci était, en effet, un danseur virtuose, mais aussi un éminent professeur. Dans les années quatre-vingts, les séminaires internationaux annuels de Birger Bartholin furent transférés au Théâtre Royal de Copenhague. J’ai assisté à une partie du Séminaire de Ballet 2001. On décerne toujours un Prix Bartholin, financé par la Fondation Holger (4) et Birger Bartholin, à un jeune danseur plein d’avenir. Le Club du Ballet danois a aussi honoré Birger bartholin à l’occasion de ses anniversaires « ronds ».(5)

En 1949, Karen Marie menait une existence très heureuse aux côtés d’Angel Robato. C’est cette année-là qu’elle ouvrit à Madrid son école de ballets qui allait acquérir une renommée internationale. Cette institution n’était pas seulement destinée aux professionnels : elle s’adressait aussi aux amateurs et aux enfants. J’ai moi-même participé à son remarquable enseignement en 1949.

En déménageant, Karen Marie avait vendu plusieurs de ses propriétés au Danemark afin d’investir en Espagne. C’est ainsi que ma mère acquit « Viben », la maison de campagne de Karen Marie. Après avoir vendu la maison de Staegers Allé, elle alla s’installer dans l’appartement de Jacobys Allé, où moi-même j’habitais depuis 1947. En 1948, Karen Marie éprouvait encore une telle aversion pour Céline qu’elle ne souhaita pas emporter avec elle des effets qui lui rappelait son ex-ami. C’est ainsi que je possède toujours le bureau rococo sur lequel Céline écrivait lorsqu’il logeait dans l’appartement de Ved Stranden. Plus tard, Karen Marie fit venir à ses frais, à Madrid, le mobilier de mon arrière-grand-mère parce qu’il lui rappelait l’heureuse atmosphère où s’était déroulée sa prime enfance. C’était aussi important pour elle d’être entourée d’animaux. Dès son jeune âge elle avait montré une vraie affection pour les animaux, au contraire de Céline, qui avait battu son premier chien. Son amour des animaux était tel qu’ils le sentaient bien : lorsqu’elle faisait une promenade dans Madrid, elle rentrait généralement suivie d’un chien ou d’un chat, et s’il n’avait pas de maître, le nouveau venu était immédiatement adopté dans la troupe, qui ne cessait de grandir. L’hospitalité de Karen Marie était la même à l’égard des humains. Les membres de sa famille et ses amis pouvaient habiter chez elle aussi longtemps qu’ils le voulaient. J’ai moi-même passé dix jours chez elle, à Maestro Chapi, en 1949. Je me souviens de belles excursions en sa compagnie et en celle d’Angelo Robato à Tolède et à Ségovie. Je rejoignis ensuite le cours universitaire de Sitges, conformément à mon programme. Là, je rencontrai Hubert Aymen de Lageard, loin de me douter que lui et sa femme Micheline, de passage au Danemark en 1972, allaient me mettre au courant du renouveau d’intérêt pour Céline et sa correspondance. Après Sitges, je poursuivis mon voyage, avec mon amie hollandaise Madelon Belle, notre destination étant un cours universitaire à Santander. En plus d’assister à des conférences intéressantes,, je pris plaisir à de belles excursions et à des soirées dansantes, notamment dans le sélect « Club Maritimo ».
Au fil des années cinquante, la vie continua sans que j’accorde particulièrement des pensées à Céline, sauf qu’en 1954, de passage à Paris, j’achetai un numéro de la Nouvelle Revue Française où il y avait un article de lui (6). Ma mère et Karen Marie restaient étroitement attachées l’une à l’autre malgré la distance. Elles s’écrivaient au moins une fois par semaine et se téléphonaient à une heure dite le dimanche. Elles passaient plusieurs semaines ensemble en été au Danemark et fêtaient Noël de concert au Danemark ou en Espagne.

Pendant des années, Karen Marie fit en voiture le trajet de Madrid au Danemark. Mais elle s’arrêtait toujours à Paris pour aller voir son amie Irene Mc. Bride. En arrivant au Danemark, elle avait toujours une histoire à raconter sur l’intelligent chat d’Irène Mc. Bride. Ma mère avait l’habitude de repartir avec Karen Marie, mais elles n’empruntaient jamais les routes principales. Elles faisaient toujours halte dans de petits villages, prenant du bon temps dans une Europe enfin en paix. Mon frère Johannes et moi, nous nous marîames la même année : 1951. Je divorçai en 1954, tandis que mon frère allait fêter ses noces d’or en 2001.

Affriolet et Affriolina
En 1952, je pus disposer de l’héritage que m’avait légué mon père, et la première chose que je fis fut d’acheter un merveilleux pur-sang, une jument baptisée « Affriolet ». Ma mère lui fit construire une écurie à côté de « Viben ». A mon divorce, elle fit édifier un petit bungalow à mon intention. En 1958, l’écurie s’enrichit d’une nouvelle pensionnaire, « Affriolina », la fille d’Affriolet, et, en 1960, elle accueillait « Strega », le cheval de mon second mari. Mon unique fils, Christian, naquit en 1961.
La fille de Karen Marie, Juanita, fut engagée au Théâtre de Pantomime du Tivoli dans les années soixante. Elle habita pendant six mois chez ma grand-mère, Manna Jantzen. Juanita comprenait le danois mais nous répondait en anglais. En 1969, Lucette vint à Copenhague, accompagnée de quelques journalistes français. Je sais qu’elle prit contact avec Birger Bartholin, mais pas avec moi.
En rentrant en France en 1951, Céline emportait dans ses bagages les animaux auxquels il s’était attaché au Danemark. A mon humble avis, il aurait dû faire euthanasier Bébert en le tenant dans ses bras, au lieu de le laisser subir les souffrances des derniers mois. Et c’est bien parce que j’ai connu Bébert et que j’ai appris à l’apprécier que j’ai lu avec un vif intérêt le livre de Frédéric Vitoux Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline. Il a l’air d’être écrit par un homme qui comprend l’âme animale tout en considérant les œuvres de Céline d’un intéressant point de vue jungien.

Je comprends très bien que Céline ait appris à aimer les animaux dans son âge mûr. Le langage corporel d’un animal est toujours sincère, à l’opposé des fictions poétiques de Céline. Et bien que j’ai eu accès à ses livres tels que Karen Marie les avait laissés dans l’appartement de Jacobys Allé, je n’ai jamais eu envie de les approfondir. Je préfère Paul Valéry.

Cependant en 2002, l’édition Gallimard de Voyage illustrée par Tardi (7) a donné une excellente impression de ce dont parle le livre sans que j’aie eu besoin d’en comprendre chaque mot. Je m’étonne néanmoins que le séjour au Danemark ait inspiré à Céline les livres qu’il a écrits. De quoi au fond avait-il à se plaindre ? Dès qu’il a mis le pied sur le sol danois, il a trouvé des amis prêts à l’aider, en particulier Madame Lindequist qu’il appelle si gentiment « la vache ». Grâce à elle et à Knud Otterstrøm, il a pu entrer en contact avec Thorvald Mikkelsen, sans le soutien de qui il eût été extradé en France, et peut-être exécuté.
Que Céline ait maigri en prison est tout à fait compréhensible : l’angoisse et l’incertitude qui planaient sur son sort ont dû être effroyables, même si Lucette lui apportait des friandises deux fois par semaine.
Quant au séjour à Klarskovgaard, il suffit de regarder les photos reproduites dans la biographie de François Gibault concernant la période 1944-1961. Un cliché représentant Céline nu montre bien qu’il n’était pas sous-alimenté, de même que la belle photo d’identité de 1951 dans son passeport.
Matériellement, Céline n’a manqué de rien durant son exil au Danemark. Certes, son entourage d’artistes de Paris lui faisait défaut, mais au Danemark, il a rencontré l’élite du pays en médecine, politique et littérature.

A bien des égards, Céline était en avance sur son temps. Ses conceptions de la médecine du travail (service de la médecine d’entreprise) sont à présent répandues dans toute l’Europe.
Mauvaise publicité vaut mieux que pas de publicité du tout, voilà qui est monnaie courante aujourd’hui. La métamorphose des pièces d’or en lingots a contribué à alimenter l’intérêt pour sa propre personne et ses livres.
Ses idées visionnaires, impensables à l’époque, d’une alliance franco-allemande sont devenues maintenant réalité.

Bente KARILD

Traduction et notes de François Marchetti


Notes
1- « Gelée de fruits à la crème », phrase difficile à prononcer en danois pour un étranger. A rapprocher du français « Les chemises de l’archiduchesse sont-elles sèches, archisèches, etc. ? ou « Didon, dit-on, d’îna du dos d’un dodus dindon ».
2- Voir François Gibault, Céline, II. Délires et persécutions, 1932-1944, p.125. Sur Bartholin , voir du même, Céline, III. Cavalier de l’Apocalypse, 1944-1961, pp.74, 77, 78, 80, 82-84, 89 et 90. Rappelons, pour mémoire, que Birger Bartholin (190-1991) s’entremit auprès de la police danoise le jour où Céline et Lucette furent arrêtés au 20 Ved Stranden. Birger Bartholin avait étudié les Beaux-Arts à Copenhague et à Paris au début des années vingt (il était et resta un peintre de talent) avant de choisir la carrière de danseur et de chorégraphe. Il a laissé un grand nom à la fois comme danseur et comme pédagogue dans l’histoire de la danse internationale. Sa chorégraphie raffinée de la « Symphonie Classique » sur une musique de Prokofiev fait toujours partie du grand répertoire.
3- Elsa Marianne von Rosen (née en 1924). Danseuse étoile et chorégraphe suédoise. Elle se révéla au public international dans le ballet de Birgit Cullberg Mademoiselle Julie en 1950. C’est en 1960 qu’elle fonda avec son mari, Allan Fridericia, le Skandinaviske Ballet, où elle montra un grand talent de chorégraphe et de metteuse en scène. En 1963, elle créa le ballet « Irène Holm » pour le Théâtre Royal de Copenhague. Maître de ballet dans les années soixante-dix et quatre-vingts à Göteborg et à Malmö.
Allan Fridericia (1921-1991), fils du professeur en médecine L.S. Fridericia, fit une carrière de directeur de théâtre scénographe, critique et historien de la danse. Ses vastes connaissances de la tradition du ballet danois se reflétèrent dans sa biographie de Bournonville (1979). De même, il reconstitua et fit représenter, avec sa femme, Elsa Marianne von Rosen, plusieurs ballets de Bournonville, que l’on s’accorde à regarder comme le fondateur de l’école de ballet danoise.
4- Holger Bartholin, frère de Birger Bartholin.
5- On appelle en danois « anniversaire rond » (rund fødseldag) tout anniversaire qui correspond à une décennie : 20 ans, 30 ans, 40 ans, etc.
6- Il ne s’agit pas d’un article, mais d’Entretiens avec le Professeur Y qui parut en pré-originale dans cette revue, et ce de juin 1954 à avril 1955.
7- Cette édition parut, en réalité, dans le courant de l’année 1988.

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