jeudi 2 août 2012

« Les belles années rennaises de Céline (1918-1924) » - Place Publique Rennes - mai/juin 2010

Céline à Rennes dans les années 20
La revue Place Publique Rennes, « revue de réflexion et de débat sur les questions urbaines » a publié dans son numéro 5 de mai-juin 2010 un bel article consacré à Céline. De son engagement contre la tuberculose avec la mission Rockefeller jusqu'à ses débuts de médecin, Georges Guitton retrace les sept années rennaise du futur Céline.  


Les belles années rennaises de Céline (1918-1924)

par Georges Guitton



Gare de Rennes, mars 1918. La guerre bat son plein. Louis Destouches, un Parisien de 24 ans, débarque du train au milieu d’une drôle d’équipe. Beau gosse, il pavoise en uniforme d’officier américain dans une escouade de propagandistes « qualifiés ». Tous appartiennent à la Mission Rockefeller venue en France repousser le fléau de la tuberculose.
Blessé en 1914, devenu surveillant d’un entrepôt forestier au Cameroun, puis rédacteur dans une revue scientifique (Euréka), le futur Céline vient juste de se faire recruter par les philanthropes américains. Cette mission le met en joie. Lui, le sans diplôme, rêvait de médecine. Rêvait aussi de connaître la Bretagne de ses ancêtres.
En ce printemps 1918, l’accueil des Rennais est triomphal. De la gare à la mairie, la foule acclame les hygiénistes franco-américains. Dès le lendemain 11 mars, conférence inaugurale au théâtre de Rennes avec tout le ban et l’arrière-ban des notables. Au premier rang des orateurs, se trouve le Dr Athanase Follet. Président du Comité départemental de lutte contre la tuberculose, il est à l’origine de la venue de la Mission Rockefeller en Bretagne.



Du bagout contre la tuberculose

S’inscrivant dans la litanie des discours, le jeune orateur Destouches n’en mène pas large. « Ce que j’ai pu bafouiller les premières fois ! Je revois avec terreur la grande séance dans le théâtre de Rennes, tout illuminé, et c’est grand ce machin-là ! Tout contre moi, le général d’Amade et puis le docteur Follet, qui devait devenir plus tard mon beau-père. Ça a été épouvantable, et puis, petit à petit, je me suis habitué à parler comme on s’habitue à tout. »
Céline comme d’habitude en rajoute dans ce témoignage tardif. Le journal L’Ouest-Éclair ne le mentionne nullement parmi les orateurs de la soirée. En revanche, oui, le jeune Destouches se fit remarquer dès le lendemain 12 mars pour sa première conférence. Au cinéma Omnia, face à un public composé uniquement de filles du lycée et de l’école normale, le « propagandiste » s’en donne à cœur joie, s’exprimant « avec une grande science » et « un art goûté des plus fins connaisseurs », note le journal. Le futur Céline enchaîne plusieurs interventions par jour.
En tournée sur les routes de Bretagne à bord de la "roulotte d'hygiène"
Au bout d’une semaine, le voici parfaitement rodé sur la scène du Théâtre municipal devant le maire Jean Janvier et les syndicats de la Bourse de travail. « Dans un langage clair et précis », le jeune Destouches recommande « une lutte énergique contre l’alcool, rappelant que c’est le lit où se couche la tuberculose. » La presse souligne son langage « net et saisissant », ainsi que les applaudissements qui ponctuent chacune de ses prestations.
Au moment de la mort de Céline en 1961, Les Petites Affiches de Bretagne prétendirent que lors de la soirée inaugurale au théâtre de Rennes, Destouches fit scandale en proclamant des opinions politiques virulentes, ce qui eut pour conséquence que l’archevêque, le préfet et les généraux quittèrent les lieux avec éclat.

Le coup de foudre d’Edith

Si rien ne permet d’accréditer cet esclandre, la soirée fut bien le théâtre d’un autre événement aussi légendaire que vraisemblable. Nous voulons parler du coup de foudre !
Ce soir-là, dans la salle, se trouve une toute jeune fille de 19 ans, belle, douce et romantique. Elle s’appelle Édith. Elle est la fille unique du docteur Follet. Chargée de faire la quête à la fin du gala (gain : 934 F), Édith n’a d’yeux que pour l’insolent garçon en uniforme américain, pour ce « grand diable large d’épaules, avec des yeux bleus de couleur très changeante ». C’est le coup de foudre, en tout cas pour elle… Sinon ce soir-là, du moins les jours suivants, lors d’une réception dans les salons cossus des Follet, au 6, quai de Richemont.
C’est que Destouches est un fieffé séducteur : pétillant, anticonformiste, curieux de tout, en un mot baratineur. L’appât du gain et de la réussite sociale le taraudent. Quelle aubaine de prendre pied dans la bourgeoisie la plus en vue de Rennes ! Non content de séduire la fille, il charme le père. Athanase se prend d’affection pour Louis. Personnalités originales, ces deux-là vont s’entendre comme larrons en foire, bientôt sur le dos de la fille et de la mère. 

Athanase, un personnage

Athanase n’est pas né de la dernière pluie. Issu d’une famille modeste de Quimper, son père sous-économe d’un asile psychiatrique en Charente, Follet est un brillant sujet. À cinquante-cinq ans, spécialiste de la tuberculose, du sarcome angioplastique et des cirrhoses, il cumule dans la bonne ville de Rennes charges et honneurs : professeur de médecine, médecin à l’hôtel-Dieu, chirurgien en chef de la clinique de la Sagesse (17, quai d’Ille-et-Rance) et de l’hôpital militaire Ambroise-Paré, sans compter un cabinet 3, rue Duguesclin… Ses étudiants se moquent de lui, l’affublant du sobriquet de « professeur Follichon ». Quoi de plus drôle que ce franc-maçon anticlérical, qui en dépit de ses convictions est souvent mandé discrètement au chevet de l’archevêque malade !
On prête au mandarin un luxe de défauts : c’est un arriviste sans scrupule doublé d’un coureur de jupons impénitent. Son épouse, Marie, est la fille d’une sommité médicale : Augustin Morvan, dont un hôpital de Brest porte aujourd’hui le nom, est originaire de Lannilis. Ami de Charcot, médecin de Napoléon III, membre de l’Académie de médecine, il est notamment le découvreur du panaris analgésique et d’une variété de danse de Saint-Guy…
Mais au bout de quinze jours Louis Destouches doit quitter les ors du quai de Richemont pour exercer ailleurs son bagout séducteur. La tournée antituberculeuse se poursuit sur les routes de Bretagne, à bord de la « roulotte d’hygiène » avec chansons, pantomimes et cinématographe. Vitré, Montfort-sur-Meu, Quimper, Brest, Loudéac, Retiers, Dinan, Erquy, Lamballe… Le fougueux Destouches harangue les enfants (séquence de vingt minutes) et les adultes (discours de trois-quarts d’heure). « Jours bénis, jours de merde, jours de joie ! mêlés en fanfare de coups de gueule ! », résume-t-il pour un ami, de son style brutal et « célinien ».

Le bachot en accéléré

Retour à la case rennaise, fin 1918. Au fil des « permissions », l’amour avec Edith s’est installé. Très vite, l’on parle mariage. Beau-papa est partant, mais à une condition : que Louis passe son bac. Qu’ensuite il fasse sa médecine à Rennes. La belle-famille financera. Pas de temps à perdre. La guerre vient de finir. L’ancien combattant – blessé à l’épaule mais pas trépané comme il le prétendra toute sa vie – a le droit de passer le baccalauréat en accéléré. Louis a arrêté l’école au certificat d’études, mais il maîtrise l’anglais et l’allemand à la suite de séjours financés par ses parents qui souhaitaient qu’il devînt « acheteur » pour des grands magasins.
Faisant une pause dans la Mission Rockefeller, Louis prépare son bac à Rennes. Se remet au latin sous la direction de l’abbé Pihan, le supérieur de l’Institution Saint-Vincent. Obtient son premier bac à Bordeaux en avril 1919, examen restreint et sans écrit. Trois mois plus tard, il passe la deuxième partie de ce bac oral de philo, avec mention «bien».

E. Follet et L. Destouches lors de leur mariage le 19 août 1919 à Quintin

Un trouble marchandage

Le mariage approche. Question : pourquoi Athanase Follet “offre”-t-il sa fille à Destouches ? Et cela, malgré les mises en garde du propre père du prétendant, Fernand Destouches ! Sous-chef à la société d’assurances Le Phénix, ce dernier n’a pas manqué de rappeler au futur beau-père les turpitudes passées de son rejeton, y compris le mariage – non enregistré au consulat – que le jeune lieutenant a contracté à Londres en 1916 avec une certaine Suzanne Nebout.
Alors, pourquoi ? À cause, pense-t-on, d’un marchandage honteux qui va permettre à Athanase de se hisser au poste convoité de directeur de l’École de médecine de Rennes. En effet, l’oncle de Louis, Georges Destouches est depuis longtemps secrétaire de la Faculté de médecine de Paris. Même s’il déteste son neveu, tonton a le bras long. Jusqu’au ministère où il peut intercéder en faveur du Rennais. Chose promise, chose due : le docteur Follet décroche dès 1919 son poste de directeur. Un an plus tard, il se voit élu membre de l’Académie de médecine.
À Rennes, l’ascension du « professeur Follichon » fait des remous : en guise de discours d’accueil, les professeurs de la Faculté lui adressent une volée de bois vert. « Vous êtes entré dans la maison par la porte des intrigues personnelles et des plus tristes compromissions », accusent-ils. Tous se promettent d’éjecter au plus vite ce Follet qui « n’a ni notre confiance ni notre estime. Nous lutterons sans arrêt jusqu’au jour qui nous donnera l’homme digne de nous représenter, de prendre en des mains insoupçonnées et inattaquables les destinées de l’École. »

Noces bourgeoises à Quintin

Athanase reste de marbre. Mais se sachant honni des Rennais, il décide d’aller à Quintin marier sa fille. Quintin (Côtes-du-Nord) où réside un notaire, cousin de sa femme.
Le 19 août 1919, le jeune bachelier Louis Destouches, vêtu d’un pantalon trop court épouse la blanche Édith à la mairie puis à l’église de la bourgade. Mais Louis, peu motivé, a la tête ailleurs. En pleine cérémonie, zut, on découvre que les alliances ont été oubliées. Belle maman doit courir les chercher. Quant à Athanase, pied de nez anticlérical, il a gardé son canotier sur la tête pendant la messe. Le château Yquem, les langoustes et les poulardes du Mans sauront noyer les négligences cocasses de cette noce huppée.
En prenant femme, Louis, l’anticonformiste qui a longtemps vomi le mariage embrasse une situation sociale et l’espoir de devenir médecin. D’abord, il y a la dot apportée par Édith : une pension de 12 000 F par an. Ensuite, il y a la belle maison du 6, quai de Richemont. Le jeune couple a droit à une chambre et un salon au rez-de-chaussée, tandis que les Follet logent au premier étage où les repas sont pris en commun. Là-haut, Louis peut disposer de la bibliothèque du beau-père : il y sirote Rabelais, Ronsard et Bergson. Et s’y incruste pour piocher ses cours de médecine.

Le 6, quai de Richemont à Rennes en 2010

Vie conjugale quai de Richemont

La vie est douce au marié, quai de Richemont. Les parents Follet ne sont pas embêtants. Le garnement s’embourgeoise. « Des pantoufles, une robe de chambre à brandebourgs, un salon enfoui sous des housses », évoque-t-il plus tard. Et dans une lettre à son ami Milon : « Je travaille comme un cheval, je suis né peuple et les aisances de la vie veloutée n’entament point ma constitution décidément plébéienne. » S’ensuit un discours sur l’égoïsme des riches, incapables de comprendre le dénuement des pauvres.
Comme toujours et comme toute sa vie Céline se donne le beau rôle : car s’il aime les sans-le-sou, il n’est pas né prolétaire, mais dans une moyenne bourgeoisie possédante. Et s’il se rebiffe devant la haute position des Follet, nulle réticence chez lui à se fondre tel un caméléon dans ce milieu qu’il feint d’abhorrer. À Rennes, « j’ai appris les bonnes manières », reconnaîtra-t-il plus tard.
Et puis Edith le laisse libre. Cela tombe bien pour lui qui « déteste la contrainte même sous sa forme la plus affectueuse ». « C’est au prix de la plus large indépendance que le mariage m’est possible ». À Rennes, « nous pouvons sans nous froisser passer des semaines sans nous voir », écrit-il à Milon.

La naissance de Colette

Pourtant, c’est l’époque, 1920, où naît Colette, la fille d’Édith et de Louis. L’heureux événement arrive le 15 juin. Louis ne veut pas de cérémonie. Sauf qu’à son baptême, la petite porte une longue robe de bébé qui a appartenu au roi de Rome, le fils de Napoléon. C’est un cadeau de Marguerite Destouches, mère de Louis, collectionneuse et vendeuse de dentelles. « J’ai le souvenir d’un père très tendre, dont je ne comblais sûrement pas les attentes », dira Colette soixante-dix ans plus tard.
L’ancienne enfant du quai de Richemont glisse ici l’image fugace d’un foyer paisible en bordure de Vilaine. Louis révise ses cours de médecine tandis qu’Edith, ancienne des Beaux-arts, douée pour le dessin, réalise des images destinées à La Semaine de Suzette. À l’époque, Louis écrit un conte pour enfants, Le Petit Mouck qu’Edith illustre de son trait élégant.
Les études de médecine sont menées tambour battant. Toujours les fameuses indulgences liées au statut d’ancien combattant. Étudiant à la Faculté des sciences, en face de chez lui, Louis passe le PCN (physique-chimie-sciences naturelles) dès mars 1920. Le 1er avril, il s’inscrit à l’École de médecine dirigée par son beau-père. En deux ans, au lieu de quatre, il obtient les diplômes nécessaires. Pour compléter le cursus, Rennes n’allant pas plus loin, il s’inscrit à Paris pour trois années de plus, marquées par de fréquents retours en Bretagne.

« Un esprit unique et gigantesque »

À Rennes, il a des relations amicales. Oublions la maîtresse attitrée d’Athanase dont une rumeur dit qu’elle offrit au gendre ses faveurs. Deux copains émergent, Francis Vareddes, de son vrai nom René Thiel, journaliste au Démocrate d’Ille-et-Vilaine, et Marcel Brochard. Le témoignage donné par Brochard après la mort de Céline est de première importance : « J’ai été conquis, subjugué, envoûté par cet esprit unique et déjà gigantesque », rapporte l’ami en 1962. « Je retrouvais Louis dans son petit rez-de-chaussée rennais du 6, quai de Richemont, pour ainsi dire tous les soirs de 6 à 8. Je m’asseyais, nous bavardions, il écrivait, je me taisais ».
Marcel Brochard croque un Céline « ennemi du conformisme, que ce soit dans les manières, dans les paroles ou dans l’habillement. » Post-mortem, il apostrophe son copain : « Ton entrée dans un salon rennais faisait sensation. Le chapeau genre cow-boy sur l’oreille, tu disais salut à la ronde, et une fois assis on ne voyait que tes gros souliers ».
Ainsi va Louis, « effarant de curiosité, versatile, blagueur, grossier, irritable, mythomane et génial ! ». Un autre étudiant rennais de l’époque, Guy Morin, « garde le souvenir d’un tendre ». D’un homme qui « faisait profession d’être gai (…), noyant ses déceptions dans une atmosphère riante d’invectives ». Un gentil Céline, au fond, qui « n’avait pas encore accouché de son antisémitisme », remarque cet ami.

En quête d’immortalité

Un Céline sportif aussi : il joue au tennis, malgré son bras blessé. Monte à cheval au polygone militaire de Rennes. Possède un gros side-car qu’il pilote avec sa femme sur les routes de Bretagne : Saint-Malo, Brocéliande. Poussant aussi vers l’Aber-Wrach, du côté de la famille Morvan, pour des vacances obligées.
Mais c’est surtout par Roscoff que le carabin Destouches est attiré. Plus précisément par le laboratoire de biologie marine où il effectue plusieurs séjours. Rêvant de gloire scientifique, il vise très haut : rien de moins que la découverte de l’immortalité.
Via la Mission Rockefeller, il a noué une correspondance avec le prix Nobel de médecine 1912, Alexis Carrel (on dit même qu’il l’a rencontré en Bretagne). L’étudiant manifeste son intérêt pour la prolongation de la vie. Selon Edith, il pose à ce moment-là les bases de l’hibernation artificielle chère aux romanciers.

Au laboratoire de biologie marine de Roscoff en 1920

Au laboratoire de Roscoff

Il rêve avec son ami Milon de se lancer dans la production d’écrevisses et la culture du cresson. Il se penche sur la géologie de l’île de Pâques, se lance dans l’étude du sirop d’escargot aux vertus supposées curatives, cultive dans le vide un bacille du typhus…
Rien de bien probant. Deux publications scientifiques signées de sa main attestent cependant de ses travaux au laboratoire de Roscoff. D’abord « Observations physiologiques sur Convoluta roscoffensis », publiées en octobre 1920 dans les comptes-rendus de l’Académie des sciences. Le convoluta est un ver de sable vivant en symbiose avec une micro-algue. Le rôle du chercheur a semble-t-il consisté à uriner sur les bestioles pour observer leur assimilation de l’acide urique. Du pur Céline ! Autre compte-rendu de sa main, en avril 1921 : « Prolongation de la vie chez les Galleria Mellonella ». Il s’agit d’une chenille supposée percer l’enveloppe du bacille de Koch.

« La médecine, cette merde ! »

En fait de recherche, Louis Destouches travaille surtout, à partir de 1923, à la préparation de sa thèse. Il a choisi de raconter la vie et l’œuvre de Philippe Ignace Semmelweis, un médecin austro-hongrois du 19e siècle mal-aimé de son vivant, en dépit de ses découvertes vitales. Pendant ce travail, celui qui n’est pas encore le Céline écrivant : « La médecine, cette merde ! » (Mort à crédit, 1936), effectue des remplacements.
Il remplace le Dr Porée, 5, quai Lammenais, durant tout l’été 1923 puis au mois de février de l’année suivante. En septembre et octobre 1923, il remplace aussi son beau-père, dans son cabinet de la rue Duguesclin et à la clinique de La Sagesse : « Livré à moi-même, avec cette grande baraque sur le dos, je m’ennuyais », dit-il. Il semble s’ennuyer tout autant lors de son épisode de « médecin de campagne » quand, en mai 1924, il remplace pendant un mois le docteur Cardot de Montfort-sur-Meu. Ce dernier soulignera combien son original confrère s’y était montré « peu consciencieux ».
L’épisode rennais de Louis Destouches se termine avec l’obtention de sa thèse de médecine, soutenue à Paris le 1er mai 1924. À cet instant, plusieurs choix s’offrent au nouveau docteur. S’installer à Rennes pour prendre un jour la succession de son beau-père ? Pourquoi pas ? Mais non : « Je n’ai aucune envie de reprendre la Sagesse et la rue Duguesclin, moi tout seul, d’ailleurs pas plus qu’avec n’importe quel autre voleur (ils le sont tous)… »

La fuite à Genève

Il songe alors à devenir médecin sur un paquebot. Pour cela, il passe avec succès le concours de médecine sanitaire maritime. Finalement, il bifurque vers Genève. Il y rejoint la Société des Nations, comme chargé de mission auprès du docteur Rajchmann, directeur de la section d’hygiène.
Destouches quitte Rennes pour trois ans de missions à travers le monde. Il est vaguement question que sa femme et sa fille le rejoignent en Suisse. Édith le souhaite. Louis fait la sourde oreille. Il vaque aux États-Unis, en Afrique. Enfin, il adresse une lettre inouïe à son épouse : « Je ne veux pas te traîner pleurarde et miséreuse derrière moi, tu m’ennuies, voilà tout, ne te raccroche pas à moi. J’aimerais mieux me tuer que de vivre avec toi en continuité (…) J’ai envie d’être seul, seul, seul, ni dominé, ni en tutelle, ni aimé, libre. Je déteste le mariage, je l’abhorre, je le crache… »
Décillée, Édith demande le divorce. Il est prononcé aux torts du mari absent, le 21 juin 1926 par le tribunal de Rennes. « Je crois qu’il étouffait dans le mariage, le pauvre homme », confiera laconiquement Édith des années plus tard.

Un impossible rêve

Destouches revient toutefois à Rennes voir sa fille dont il a la garde un mois par an. Il passe ses vacances avec elle à Dinard et restera proche de la Bretagne : il y a ses amis et ses habitudes, à Saint-Malo notamment. À la fin de sa vie, en 1958, il renoue avec Édith à l’occasion du décès de sa mère, Marie Follet. « Elle m’a toujours fait du bien. Que j’ai été brutal aussi avec elle », écrit-il se souvenant de sa vie rennaise.
Demeure un rêve rennais de Céline. Un scénario paisible, une option bourgeoise, la possibilité d’une carrière. L’éventualité d’un destin conjugal, médical, provincial. Cet avenir tracé, Louis Destouches ne put que l’effleurer pendant six ans. Il lui fallait claquer la porte, prendre le large. Bref, devenir Céline.

Georges GUITTON
Place Publique Rennes n°5, mai-juin 2010.
www.placepublique-rennes.com

Nous remercions l'auteur d'avoir bien voulu nous autoriser à reproduire cet article.


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