samedi 30 avril 2011

Les influences culturelles de la Légende du Roi Krogold (I)

Avec ces fragments [de la Légende du Roi Krogold dans Mort à Crédit], on peut reconstituer la totalité du récit que très vaguement. Gwendor a trahi Krogold. Celui-ci a lavé cette trahison dans le sang. Sans doute amoureuse de Gwendor, Wanda prépare une vengeance contre son propre père. Et Thibaut va probablement jouer un certain rôle dans cette histoire de vengeance... En revanche, on connaît suffisamment bien dans quel registre cette « Légende » est inscrite. Selon Ferdinand lui-même, sa « Légende » est un « récit d'une épopée, tragique certes, noble, étincelante !... » (MC, p. 522). Mais l'atmosphère et le décor du récit sont nettement moyenâgeux et chevaleresques. Maurice Bardèche la qualifie d'« un conte de chevalerie (1) » Dans son étude consacrée à la « Légende », Erika Ostrovsky la décrit, de son côté, dans les termes suivants : « L'histoire elle-même n'a rien d'extraordinaire : elle ressemble superficiellement à maintes oeuvres médiévales qui décrivent une lutte entre deux adversaires, et pourrait presque passer pour un pastiche des romans épiques (2). » De fait, les fragments de la « Légende » racontés dans Mort à crédit évoquent avant toute chose un pastiche quelque peu enfantin du roman de chevalerie comme La Légende du roi Arthur.

Mais cette comparaison avec les romans bretons ne serait pas gratuite chez Céline, puisqu'on n'est pas sans remarquer des références celtiques dans les fragments de la « Légende ». A cet égard, on peut par exemple citer ce nom de Gwendor aux consonances assez bretonnantes. D'ailleurs, comme on l'a déjà vu en examinant « Les secrets dans l'île », la Bretagne était une région de prédilection pour Céline. Il existe en fait une lettre adressée en 1944 à un écrivain breton, Théophile Briant, dans laquelle Céline semble revenir sur l'univers de la « Légende » apparue dans Mort à crédit : « Depuis des ans déjà j'erre, je quière et je fouille et ne laisse de jour et de nuit à mander... Les Légendes et le Braz et la Mort où sont-ils ?... [...] Au secours, Théophile, les Légendes se meurent ! mieux qu'Artus sommeillent et ne reparleront plus ! Au combat Gwenchlann barde aux larmes de feu ! (3) » Les « Légendes », la « Mort », « Artus » et le nom de cet ancien poète celtique « Gwenchlann ». Il est intéressant de voir tous ces indices rassemblés dans une dizaine de lignes d'une lettre. Cette lettre elle-même est pourtant écrite pour protester contre l'absence en librairie du recueil de légendes collectées par Anatole le Braz : La Légende de la mort chez les Bretons armoricains (4). D'où, sans aucun doute, cette association de mots « Les Légendes et le Braz et la Mort ». Toutefois, la légende traitée dans ce livre n'est pas de romans bretons proprement dits, mais des récits folkloriques. Il serait donc invraisemblable que Céline ait directement puisé dans le livre d'Anatole le Braz pour sa « Légende », même si l'on ne peut pas nier l'influence de la culture celtique sur celle-ci.

En effet, l'une des sources d'inspiration éventuelles de la « Légende » est liée à une sorte de chevalerie celtique. Elle vient pourtant d'un tout autre domaine, puisqu'il s'agit d'un opéra intitulé Gwendoline. Cet opéra raconte une histoire tragique qui se déroule au VIIIè siècle sur une côte de l'Angleterre entre un envahisseur danois et une jeune Anglaise, Gwendoline (5). Ce nom évoque inéluctablement le personnage de Gwendor de « Légende » de Céline. Gwendoline fut représenté au théâtre de l'Opéra en 1911, cest-à dire à l'époque où Louis Destouches vivait encore dans le quartier de l'Opéra. A-t-il pu assister à la représentation de cet opéra ? Il nous semble que cette hypothèse est assez plausible, puisque Céline se réfère justement à l'opéra dans une lettre écrite à Marie Canavaggia sur un paquebot pour parler du manuscrit de la « Légende » : « La mer donne l'enfance. [...] J'ai ramené le manuscrit [de la "Légende"]. Il progresse tout de même le "pôvre" dans tout ce cataclysme - Il s'agit du moyen âge heureusement et d'un moyen âge d'Opéra ! Que faire de la réalité (6) » Le « moyen âge d'Opéra ». Cette association d'idées peu évidente pour désigner un récit légendaire serait assez éloquente pour supposer une certaine influence de Gwendoline sur le récit médiéval de Céline.

Il est par ailleurs très intéressant de noter que Céline confie dans cette lettre que « La mer donne l'enfance », comme si c'était la raison pour laquelle il a emporté le manuscrit de la « Légende » sur le paquebot. Car, comme on l'a déjà suggéré, dans l'épisode du petit André de Mort à crédit, la « Légende du Roi Krogold » est présentée comme un feuilleton paru dans un illustré pour enfants : « André, il faisait semblant de pas me voir, il s'apportait exprès là-haut Les Belles Aventures illustrées. Il les lisait pour lui tout seul. » (MC, p. 645). Pour se rapprocher d'André, Ferdinand profite justement du fait que la « Légende » est insérée dans un illustré pour enfant comme feuilleton : « Dis donc André, que je lui propose. Moi tu sais je connais toute la suite ! Je la connais par cœur !... Il répond toujours rien. Mais quand même je l'influençais... Il était intéressé... Il l'avait pas l'autre numéro... » (MC, p.646). Cet illustré pour enfants est mentionné dans un autre passage du récit d'enfance de Ferdinand sans que son contenu soit précisé : « Au coin de notre "Passage" en rentrant [du cinéma], [la grand-mère] m'achetait encore à la marchande sur sa chaufferette Les Belles Aventures illustrées. » (MC, p.565)

Du reste, dans l'épisode de la visite à l'oncle Arthur, Ferdinand évoque un autre illustré : « Je croyais le trouver l'oncle Arthur, ratatiné, reprenant, tout à fait foireux, dans un recoin d'une caverne, traqué par trois cents gendarmes... et grignotant des rats confits... ça se passait ça dans Les Belles Images pour les forçats évadés... L'oncle Arthur c'était autre chose... » (MC, p.611) A la différence des Belles Aventures illustrées, Les Belles Images existaient réellement dans l'enfance de Céline. Ce dernier reviendra d'ailleurs là-dessus dans Nord publié en 1960 : « Comics ?... Comics ?... dessinateur ?... je crois pas beaucoup... il trouvera pas... "revenants obligeants" ceux que je connais sont d'un hostile !... m'ont dénoncé de tous les côtés, acharnés la trouille !... question comics, je les ai connus dans ma jeunesse, et en sept couleurs... les Belles Images 0 fr. 10... » (Nord, p.509). Cet hebdomadaire pour enfants fut lancé en 1904 par Fayard. Il se vendait effectivement au prix de dix centimes. Ses pages étaient consacrées surtout aux comics en couleur exactement comme le précise Céline, à cela près que les paroles étaient légendées au lieu d'être données dans des bulles comme dans la bande dessinée d'aujourd'hui.

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Tomohiro HIKOE, Roman et récits légendaire et populaire chez LF Céline, 2004. (Thèse)
Repris dans Le Petit Célinien n°14.

Notes
1- Maurice Bardèche, Louis-Ferdinand Céline, 1986.
2- Erika Ostrovsky, Céline et le thème du roi Krogold, Herne, 1972.
3- Lettre à T. Briant, CC1 p.138, lettre originairement publiée sous le titre d'une "lettre de Céline dans Le Goéland n°72 de février 1944.
4- Anatole le Braz, La légende de la mort chez les Bretons armoricains, 1893.
5- Gwendoline, opéra en trois actes, musique de Chabriet. Sur cet opéra voir Michaël Ferrier, La chanson dans l'oeuvre de Céline.
6- Lettre à Marie Canavaggia du 24/01/1940.


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