jeudi 8 décembre 2011

Xavier Grall, la Bretagne, et Louis Ferdinand Céline

Il y a trente ans déjà, Xavier Grall [1930-1981] poète, écrivain et journaliste breton larguait les amarres. Son œuvre littéraire est importante : poésies, romans, billets, pamphlets et chroniques hebdomadaires dans « La Vie », « Le Monde » ou encore « Témoignage Chrétien ». Chaque « billet » est un joyau unique, une perle rare. L’un d’entre eux, paru dans « Le Monde » du 3-4 octobre 1976 s’adresse à Louis Ferdinand Céline. L’hommage y est sublime. Qu’on en juge !


CELINE BLUES...

A Trévignon, dans ce petit port de la côte finistérienne, penser à Céline, c'est sans doute évoquer la liberté profonde, et unique, de cet imprécateur perdu dans les banlieues.
Il n'aimait que ça ! Barde dingue et écorché, breton par sa mère, la dentellière issue d'une famille des Côtes-du-Nord, sait-on qu'il fut étudiant à Rennes, médecin à Quintin, qu'il battit les campagnes bretonnes, au temps des poumons pourris, pour y faire des conférences sur la tuberculose. Sait-on qu'il adorait Saint-Malo et que, à la fin de sa vie, c'est ici, sur les rives de Cornouaille, qu'il désirait s'établir. Et crever.
A trévignon, devant les barques qui se dandinent et tirent sur l'ancre, dans le bruissement du clapot, dans cette musique grise qui semble lever des profondes entrailles du sable et des algues, oui, l'on retrouve la seule tendresse durable de Louis-Ferdinand. La mer ! Toujours la mer ! A elle ses plus belles pages, à elle ses féeries, à elle ses dingueries les plus tendres. Il détestait la terre. Comme beaucoup de médecins, ces fouailleurs pessimistes des sanies et des vices, c'est à l'océan qu'il demandait l'espoir et la consolation. " Sur la mer que j'aimais comme si elle eut dû me laver d'une souillure ", avait déjà dit Jean-Arthur Rimbaud, cet autre bourlingueur. Idem de Céline.

LE VOYAGE AU BOUT DE LA MER
Trépané, paludéen, rongé d'amibes, accablé de toutes les saletés guerrières et terriennes, Céline trouvait, face à la mer, sa respiration. Il l'aura sillonée de part en part. Sa vie ne fut longtemps que voyage. Africa ! America ! Canada ! Cuba ! Et, pour finir, là-bas, chez les Vikings, à Klaskovgard, au royaume du Danemark ! Il aima la vie salée, blanche et sauvage de Terre-Neuve. Et, à la veille de la guerre, quand il fout son camp une fois de plus, c'est encore sur un bateau qu'il le fait. Sur le Shella... Le paquebot fit naufrage. Et sans doute Céline regretta-t-il de ne pas périr avec lui. Fini ! Dans la mer ! Corps et bien. Le voyage au bout de la mer...

MEUDON MAUDIT
A Trévignon, relire, fce au môle griffé de goélands, Le Pont de Londres, et notamment la description superbe du port sur la Tamise. Sloops, barques, cargos, voiliers, et tous les marins du monde ! Et toutes les marchandises ! Ah, les errances humaines ! Cette prose célinienne, quel jazz ! ça danse, ça trépigne, ça tempête, ça claque, ça chavire... La mer.
Celte errant, maudit, rageur, et, à la fin, quand les marées seront loin et les ports, et les matelots, et les caboulots. Celte radoteur sur les bords... L'opprobre qu'il aura sans doute cherché aura eu raison de son bon sens rassis. Finie la rigolade ! L'ordure elle-même fadasse ! Reste la souffrance pleine, plénière, océanique. Les bateaux ne partent plus. On n'embarque plus rien, même pas un quart d'espérance. Personne sur le pont, même pas une danseuse. Plus rien. L'humanité n'a plus rien. Ni havre ni ancre de miséricorde. On ne rêve plus, quoi ! C'est la terre, Meudon maudit. Autant s'enterrer sous le saule, ad vitam aeternam.
" La mer est méchante et glaciale ", gémit-il en sa lugubre relégation de Klaskovgard, ce toponyme que l'on dirait fait pour lui. Et sa misère.
Non, Céline ! A Trévignon, elle est encore tiède et bonne. Féerique pour cette fois-ci encore...

Xavier GRALL
Le Monde, 3-4 octobre 1976
> Téléchargez l'article en pdf


Les dernières années de sa courte vie, Xavier est malade : le souffle est court, la gauloise a déjà fait des ravages. L’emphysème est là : insuffisance respiratoire et cœur qui fatigue. Son visage émacié se creuse, visage de souffrance. En 1977, le « Cheval couché » réplique avec véhémence au « Cheval d’orgueil » d’un autre authentique breton : Pierre Jakez Hélias. La maladie avance. Il faut se préparer pour l’ultime escale. Il écrit « SOLO » long poème d’amour, qu’il édite en avril 1981 à Quimper, chez Calligrammes. Quelques extraits :

Seigneur, me voici c’est moi
Je viens de petite Bretagne
Mon havresac est lourd de rimes
De chagrin et de larmes
……….
Seigneur Dieu, c’est moi
J’ai fait un grand voyage
Permettez que je retourne en Bretagne
Pour vivre encore quelques années
Je n’ai pas grand âge
Vous le savez
Quelques printemps encore
Donnez les moi
Afin que je vous loue
Par l’aubépine et le laurier
………
Mais seigneur Dieu
Comme la vie était jolie
En ma Bretagne bleue.


Xavier Marie Grall et Louis Ferdinand Céline unis par la Bretagne ? Pas seulement . Ils ont vécu douloureusement et magistralement leurs joies, leurs peines, leurs rêves et leurs désillusions, Xavier écrivant : « J’ai rêvé d’impossibles fraternités, l’on ne m’y reprendra plus ! » et Louis Ferdinand maugréant sans cesse : « Qu’ils sont lourds ! » Quelques semaines avant sa mort, cloué sur son lit installé dans ce bureau, Xavier confie à l’écrivain Michel Le Bris : « J’ai commencé un très long poème : « Genèse » que j’espère avoir achevé en novembre. Je suis crevé, inquiet et étonné de donner à Genèse une allégresse qui me quitte. » Genèse sera un ouvrage posthume. Le vendredi 11 décembre 1981, son dernier souffle s’envole rejoindre les vents de Bossulan.

De céliniennes allusions parsèment l’œuvre de Xavier Grall. Pour des instants de pur bonheur, lisons ou relisons le.

Michel TOUSSAINT
Le Petit Célinien, 8 décembre 2011.


En savoir plus :
www.ina.fr (Apostrophes, 8 juillet 1977)
http://fr.wikipedia.org/ (biographie)
www.librairiedialogues.fr (livres)

1 commentaire: