vendredi 5 août 2011

Céline, Breton par choix par Maïwenn Raynaudon-Kerzerho - Bretons - Juillet 2011

"Une biographie, ça s'invente", aurait dit un jour Céline à son amie, l'actrice Arletty. Pas facile en effet de déceler le vrai du faux, l'invention romanesque du souvenir réel, dans ce que fut la vie de Louis Auguste Ferdinand Destouches, plus connu sous le nom de Céline. Celui qui est aujourd'hui considéré comme l'un des plus importants - voire le plus grand - écrivain du 20è siècle, s'est amusé à brouiller les pistes, romançant son enfance dans Mort à crédit ou induisant en erreur les journalistes qui l'interrogeaient sur ses origines. Pourtant, s'il y a un élément sur lequel il s'est constamment appuyé, un fil rouge dans sa vie, une terre d'attache, c'est bien la Bretagne. "L'attachement à la Bretagne est un aspect très important dans la vie et l'imaginaire de Céline", explique ainsi Henri Godard, auteur d'une récente biographie de l'écrivain parue chez Gallimard et unanimement saluée. Céline est Breton. Pour les spécialistes, cela ne fait aucun doute. Mais qu'est-ce que cela signifie ? Où cet attachement prend-il sa source et comment s'est-il manifesté ? Car si Céline a passé de nombreuses années en Bretagne, clamant que sa famille maternelle était bretonne, qu'en était-il réellement ?
"En réalité, d'un point de vue généalogique, c'est un peu fantasmé parce que ni l'un ni l'autre de ses parents n'étaient vraiment Bretons", explique Henri Godard. "C'est une ascendance qu'il se choisit mais, en un sens, c'est encore plus significatif." En effet, dès 1932, Céline clame devant les journalistes qui viennent le rencontrer qu'il est Breton, par sa mère, Marguerite Guillou. Commerçante parisienne, elle est la fille de Céline Guillou, disparue en 1904, qui aura marqué son petit-fils au point qu'il prendra le prénom de sa grand-mère comme nom de plume. Gaël Richard collabore à l'Année Céline, une revue consacrée à l'écrivain. Il prépare un ouvrage aux éditions du Lérot qui aura pour titre Céline et la Bretagne. Gaël Richard a retracé la généalogie de Céline en étudiant les archives. Surprise : malgré les apparences, la famille Guillou n'est pas d'origine bretonne. "En réalité, ils sont originaires de la Sarthe et de l'Orne", décrit-il. Le jeune chercheur célinien a cependant trouvé des liens familiaux avec la Bretagne, mais en cherchant du côté de Fernand Destouches, le père de Céline. "Entre 1787 et 1884, la famille Destouches vit en Bretagne. Fernand Destouches est né au Havre, mais son père - le grand-père de Céline - est né à Vannes en 1835. Il a été élève au collège à Vannes, puis a enseigné la rhétorique au lycée à Rennes. Il a même été secrétaire du préfet d'Ille-et-Vilaine." En remontant encore plus loin, la généalogie mène la famille Destouches à Vannes, où l'arrière-grand-père aurait eu un rôle actif durant la Terreur...
Si les ascendants de Céline sont Bretons, il en va de même pour ses descendants. Louis Destouches n'aura qu'une fille, Colette. C'est à Rennes qu'elle est née, en 1920. C'est à Lannilis (Finistère), où elle avait une maison, qu'elle est décédée, le 9 mai dernier. Colette Destouches était la fille de Louis Destouches et d'Édith Follet. Ses parents s'étaient rencontrés à Rennes.

DES RECHERCHES À ROSCOFF
[Photo : Céline à Rennes vers 1920] "De mars 1918 à juin 1924, Céline vit en Bretagne. Il est Breton, Rennais", raconte Gaël Richard. En effet, en 1918, Céline, qui a 24 ans, débarque à Rennes. Il fait partie d'une mission contre la tuberculose, la mission Rockefeller. De mars à décembre, il parcourt la région, répandant la bonne parole hygiéniste dans les villes, les villages et les écoles. "Châteaudun, te souviens-tu ? La Masière - notre première conférence. Jours bénis, jours de merde, jours ours de gloire !", se remémorera-t-il plus tard, écrivant à son ami Albert Milon. Finalement, il s'installera à Rennes : il a rencontré une jolie jeune fille, âgée de 19 ans, fille d'Athanase Follet, le directeur de l'école de médecine de la ville. Le 19 août 1919, Louis Destouches et Édith Follet se marient, à Quintin dans les Côtes-d'Armor. Le jeune couple habite au 6 quai de Richemont. Louis Destouches passe son certificat d'études physiques, chimiques et naturelles, et entame des études de médecine. Dans le milieu bourgeois rennais, Céline s'intègre. "Parallèlement à ses études, il fait des recherches au laboratoire de biologie maritime de Roscoff sur la prolongation de la vie à partir d'expérimentations sur les animaux marins", explique Gaël Richard.
Quand il obtient son doctorat (à Paris, car l'école de Rennes n'y est pas habilitée), il est recruté par la SDN, l'ancêtre de l'ONU, pour sa section hygiène à Genève. Il quitte Rennes et divorce de sa femme en 1926. "Dans la vie de Céline, le bilan de ces quatre années rennaises ne se limite pas aux premières études médicales et à l'expérience de la vie bourgeoise", écrit Henri Godard dans sa biographie. "Il en résulte aussi un attachement à la Bretagne qui, dans son esprit, ne tarde pas à faire figure d'un enracinement. Il trouve pour cela quelque appui dans le nom de sa grand-mère Guillou. Les paysages bretons de côtes et de mer sont de ceux que sa sensibilité attendait, et un certain climat de légendes bretonnes imprégnées de fantastique convient électivement à son imaginaire." Car si de 1924 à 1932, Gaël Richard n'a pu retrouver la trace de passages de Céline en Bretagne, il reste persuadé qu'il y retourne régulièrement. Il y emmène sa nouvelle compagne, la danseuse américaine Elisabeth Craig. Dans une carte postale qu'ils envoient à Henri Mahé, fidèle ami de l'écrivain et Breton convaincu, les deux amants racontent avoir repéré une maison à la pointe du Conquet dans laquelle ils se verraient bien finir leurs jours.
"Plus tard, de 1932 à 1944, Céline effectue des séjours en Bretagne, en toutes saisons, et chez des gens différents", décrit Gaël Richard. L'écrivain possède quelques lieux de prédilection : Saint-Malo (où il séjourne à l'Hôtel Franklin), Dinard, Quimper (où il rencontre Max Jacob), Beg Meil... En mars 1944, il voit la Bretagne pour la dernière fois. À la fin de la guerre, il est contraint à l'exil, au Danemark. Ses écrits violemment antisémites lui ont valu en France une condamnation à l'indignité nationale et une peine d'emprisonnement. À son retour en 1951, amnistié grâce à une confusion du tribunal, il envisage d'acheter une maison à Quimper, entame les démarches, puis finalement renonce. Il ne reviendra jamais dans la région qu'il aimait tant, jusqu'à sa mort en 1961.

[Photo : De gauche à droite : Lucette Almanzor, le docteur Camus, Céline, Henri Mahé et Sergine Le Bannier, en vacances à Saint-Malo. Eté 1938.] "Cela va au-delà de l'attachement touristique", assure Gaël Richard. Dans ses lettres d'exil, c'est de la Bretagne dont Céline se languit : "Doux Odet... Que tout cela me manque. Je meurs un peu, nous mourrons, deux fois tous les jours, du temps et du chagrin d'être séparé de nos amis. Cette délicate région quimpéroise si subtile et si rêveuse et si prosaïque aussi... Comme je voudrais être avec vous", écrit-il à Augustin Tuset en 1947, évoquant plus tard ses années d'exil comme "4 ans de calvaire ! Pas breton hélas !".

L'INFLUENCE D'ANATOLE LE BRAZ
Le dessinateur de presse Pierre Monnier, un Nantais, approchera Céline durant les années noires de l'exil. Il deviendra son ami et sera le premier à éditer ses textes après la guerre. "Son origine bretonne, l'évocation de la Bretagne, ont été une porte d'entrée pour lui", assure Gaël Richard.
Mais comment expliquer cet attachement ? Pourquoi Céline aime-t-il tant la Bretagne jusqu'à s'inventer une filiation bretonne ? "Cette affinité avec la Bretagne a plusieurs aspects", analyse Henri Godard. "Le premier, c'est la mer, les bateaux. Il est comblé quand il est en Bretagne. Quand il était à Saint-Malo, il logeait dans un immeuble sur le Sillon, en dehors des murs, et il avait constamment sous les yeux la mer, la plage, les mouettes, les goélands. C'était son élément, c'est là qu'il vit le plus. En dehors de ça, il y a un aspect symbolique, qui est la fidélité, en particulier la fidélité aux morts. Il répète constamment : moi je suis Breton, et je n'oublie rien, je vis plus avec les morts qu'avec les vivants. Cet aspect débouche sur une ouverture sur le fantastique, tout ce qui est de l'ordre de l'imaginaire, de la vie par la mémoire et la rêverie." Céline ira même jusqu'à solliciter plusieurs personnes pour obtenir une réédition de La Légende de la mort d'Anatole Le Braz. Le Braz qui habitait à quelques rues de la maison des époux Destouches à Rennes, et qui fréquentait le même milieu bourgeois... Gaël Richard a bien cherché, mais n'a pu retrouver la trace d'une rencontre entre les deux hommes. Difficile cependant d'imaginer qu'elle n'ait pas eu lieu...
Breton certes, Céline aime aussi à se définir comme Celte, héritier d'un certain mysticisme, dans la lignée du romantisme de Chateaubriand. "Céline lui-même, se disait mystique quoique résolument athée", explique Marc Laudelout, un Belge qui anime depuis trente ans Le Bulletin Célinien, un mensuel entièrement consacré à l'écrivain. "Il y a un peu de mysticisme celte, il y est sensible", concède Henri Godard. "Là où c'est plus délicat, c'est que ce mysticisme a une partie imaginaire et une partie idéologique. Surtout pendant la guerre. Les Bretons, pour lui, ce sont les Celtes, c'est-à-dire ceux qui ont refusé, rejeté le christianisme, donc les juifs, etc. Il se réfère à plusieurs reprises aux prophéties du barde Gwenc'hlan, reprises dans le Barzaz Breiz, qui sont très violentes envers les chrétiens. Au moment de la guerre, ça devient l'aspect qui domine. Et il se trouve associé à un aspect plus politique car il a des contacts pendant la guerre avec des animateurs du mouvement autonomiste".

"RACE BRETONNE, RACE DE CHEFS"
Gaël Richard a tenté de reconstituer ces rencontres avec les nationalistes bretons. Il a patiemment dépouillé les courriers, lu la presse nationaliste des années 1930 et de l'Occupation. Ainsi, il a établi que Céline a rencontré Camille Le Mercier d'Erm, qui a fondé le Parti nationaliste breton en 1911. Lors d'un dîner à Saint-Briac, il est introduit auprès du sculpteur Armel-Beaufils. Taldir Jaffrenou, l'auteur des paroles du Bro Gozh, le rencontre en 1941. Il fréquente L'Abordage et Le Breiz-Izel, deux bistrots malouins où viennent également les autonomistes.
Pendant la guerre, la mouvance nationaliste bretonne est partagée entre deux tendances. L'une, plutôt maréchaliste, se retrouve autour du journal La Bretagne, dirigé par Yann Fouéré, qui avance que : "bon Breton, bon Français". Céline, qui reproche à Vichy son manque de fanatisme, ne s'y intéresse guère. En revanche, la deuxième tendance des nationalistes le séduit plus. Dirigée par l'architecte Olier Mordrel, elle se revendique d'une certaine forme de néo-paganisme, et est bien plus virulente. Dans le journal qu'elle édite, L'Heure bretonne, on trouve le 17 novembre 1940, un article intitulé Race bretonne, race de chefs, où les auteurs expliquent que "oui, la Bretagne peut vivre seule", avançant la liste de l'élite qui l'encadrerait alors. Dans la catégorie "journalistes et écrivains" apparaît le nom de Céline. "Plusieurs rencontres ont eu lieu avec Olier Mordrel", explique Gaël Richard. "Il y a certainement eu une correspondance entre eux", avance le chercheur, qui espère toujours que des nouveaux éléments et témoignages viendront éclairer ses travaux. "Céline a été touché par l'homme, il le trouve intéressant", analyse-t-il. "Il faut étudier l'histoire de Bretagne. J'ai vu hier soir Mordrel, il raconte de bonnes histoires. Il sait beaucoup de choses... Il en vit. L'homme a du caractère", écrit Céline en janvier 1943 à son ami Jacques Mourlet.
A-t-il été séduit par les appels du pied des nationalistes bretons, lui enjoignant de les rejoindre ? Oui, semblent répondre les biographes de Céline. Pourquoi alors ne s'est-il pas engagé à leurs côtés ? Tout simplement parce qu'il n'était pas homme à adhérer à un groupe, quel qu'il soit. Henri Godard : "Il a toujours été marginal, cavalier seul, prêtant un appui parfois, mais ça ne fait pas partie de ses habitudes, de son style de vie".
La Bretagne occupe donc une place à part dans la vie de Céline, emplissant ses lettres et ses souvenirs. Mais dans son oeuvre, où est-elle ? Curieusement, elle semble bien absente. Quelques pages - sublimes - sont consacrées à Saint-Malo dans Féerie pour une autre fois. Ouessant est explicitement indiquée comme cadre de l'action du scénario que Céline a conçu, baptisé Secret dans l'île. "C'est vrai qu'il n'a pas parlé directement de la Bretagne, sauf sous cet aspect affectif, symbolique et idéologique", concède Henri Godard, rappelant toutefois que Guignol's Band a été entièrement rédigé à Saint-Malo. "Ça a certainement compté dans l'écriture."
"Céline était passionné de Bretagne, mais il n'en a pas fait un des noyaux durs de son oeuvre", acquiesce Gaël Richard. "Pourtant, si on regarde sa vie, il n'y a qu'un lieu, à part Paris, où il retourne, et c'est la Bretagne. Il y a deux pôles dans la vie de Céline, le parisien et le breton. Le pôle breton est resté un rêve." Henri Godard : "C'est une Bretagne de l'ordre de l'imaginaire. Il s'est choisi une ascendance bretonne pour l'image qu'il se faisait de la Bretagne, qui était plus de l'ordre du fantasme". "La Bretagne faisait partie de l'intime pour Céline, chez qui il y a beaucoup de pudeur. Mais elle a vraiment compté. Une bonne partie de sa vie affective est là-bas", conclut Gaël Richard.

UN ECRIVAIN MAUDIT
Pourquoi alors la Bretagne n'a-t-elle pas vraiment entretenu la mémoire de Céline, rarement classé parmi les "écrivains bretons" ? Difficile de trouver des indications rappelant son passage dans la région. Une seule plaque, posée à Camaret en 1968 à la demande de son ami Henri Mahé, rappelle la venue régulière de l'écrivain dans le petit port.
"Ca vient petit à petit", assure Henri Godard. "Céline, c'est un objet tellement difficile à manier. On a certainement un peu peur de se saisir du personnage, en Bretagne comme ailleurs." Car Céline, l'écrivain génial, qui réinventait la langue française, l'écrivant comme jamais personne ne l'avait fait, était aussi un antisémite détestable, aux écrits anti-juifs d'une violence terrible. "Les juifs, racialement, sont des monstres", écrit-il dans L'École des cadavres. Impossible, selon Henri Godard, de séparer le génie littéraire de l'écrivain ordurier : "Ça serait trop facile, si on pouvait couper le membre gangrené, mais ce n'est pas le cas. Non pas qu'on puisse les superposer, les identifier l'un à l'autre, mais il y a des liens profonds entre l'écrivain et l'antisémite". En Bretagne aussi, Céline reste donc un écrivain maudit...

Maïwenn RAYNAUDON-KERZERHO
Bretons n°67, juillet 2011.

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