vendredi 31 décembre 2010

Les souvenirs de Maurice Gabolde

Sous le titre Écrits d’exil. Contribution à l’histoire de la période 1939-1945, les souvenirs posthumes de Maurice Gabolde sont ceux d’un dignitaire du régime de Vichy, figurant, comme d’autres, dans la galerie de personnages d’Un château l’autre. Nommé procureur général à Chambéry en 1938, appelé ensuite à Riom (avocat général à la Cour Suprême chargée de juger les « responsables de la défaite »), puis à Paris (procureur, puis procureur général), Maurice Gabolde fut nommé garde des Sceaux en avril 1943 dans le second gouvernement Laval. Peu actif à Sigmaringen, il parvint à gagner l’Espagne et fut condamné à mort par contumace en mars 1946. Il décéda en exil en 1972. Dans ses souvenirs, il évoque la figure de Céline avec sympathie. Quelques extraits.

« “Je suis parti parce que j’avais une mitrailleuse au c...”, disait dans son langage savoureux le bon Céline. (…) De braves gens comme Georges Claude, Paul Rives et Céline furent injustement confondus avec des arrivistes, des visionnaires et des extrémistes, alors que, pour prendre l’exemple de Céline que j’ai mieux connu en Allemagne, il n’existait entre lui et le nazisme qu’un seul point de contact, l’antisémitisme. » (…) « Fernand de Brinon était surnommé “ l’Usurpateur ” par « les intellectuels de l’émigration, gens de lettres incorrigibles et frondeurs (Céline, Rebatet) » (…) « Notre collègue, Paul Marion, toujours gavroche, s’exprimait en termes peu protocolaires à l’égard de “ l’Usurpateur ” dans le petit cercle d’intellectuels frondeurs et primesautiers qu’il fréquentait, Céline, Crouzet, Rebatet et Lalouelle. » Un autre intérêt du livre est de donner des précisions sur le conseiller d’ambassade Amilcar Hoffmann, « issu d’une grande famille bavaroise », qui s’est également retrouvé à Sigmaringen. Il fit partie des commensaux de Maurice Gabolde : « Ils furent peu nombreux et soigneusement choisis pour ne donner prise à aucune interprétation malveillante de la part des “Actifs” [NDLR : ce terme désigne ceux qui, à l’instar de Brinon ou de Luchaire, assumaient des responsabilités politiques en exil] : l’administration du Château (ménage Hoffmann, Salza et la comtesse Sailern) qui avait coutume de partager notre repas du dimanche, le littérateur Céline et sa femme, Lalouelle, professeur à la Faculté de Nancy, les diplomates japonais, le Consul général d’Italie Longhini, Alphonse de Chateaubriant et son égérie. »
Plus intéressant encore est le portrait, très bienveillant, que fait Maurice Gabolde de son ami Jean Bichelonne, ministre du Travail, qui mourra d’une embolie pulmonaire à Sigmaringen : « Ce n’était pas seulement une machine cérébrale extraordinaire de précision, de mémoire et de capacité scientifique ; c’était aussi, quand il se livrait à une confiante amitié, une âme d’élite transparente et fraîche, une âme de grand enfant affectueux et rêveur. Il n’avait aucune malice, pas la moindre duplicité ; sa naïveté était charmante ; son rire sonnait clair et ses bons yeux de nordique étaient le miroir de ses pensées. Il n’était pas fait pour la politique et encore moins pour celle de Vichy, rendue tortueuse par l’occupant. Son impréparation à jouer le jeu machiavélique de la fin du régime du Maréchal m’était apparue quand il signa, quelque temps avant la débâcle, le factum où Déat, Benoist-Méchin et d’autres “boutefeux” demandaient le remplacement de Laval pour déclarer la guerre aux États-Unis, mobiliser une armée qui n’existait pas et pousser la politique de collaboration à ses conséquences extrêmes. Il avait donné sa signature, confiant dans les explications inexactes qui lui avaient été données et cru apostiller un papier sans importance, quelque chose, disait-il, comme une de ces attestations que l’on donne à l’inventeur d’un nouveau produit pharmaceutique. »

• Maurice Gabolde, Écrits d’exil. Contribution à l’histoire de la période 1939-1945, Les Éditions Emmanuel Gabolde, 2009, 600 p.


Illustrations : Bichelonne sur son lit de mort ; Le château de Sigmaringen en 1944.

jeudi 30 décembre 2010

Louis-Ferdinand CÉLINE par Pierre PERRET (1998)

Dans son album La bête est revenue, sorti en 1998, Pierre Perret consacre une chanson à Céline intitulé "Ferdinand":




Louis-Ferdinand Céline - RÉTROSPECTIVE 2010

Voici une rétrospective des publications consacrées à Louis-Ferdinand Céline pour cette année 2010, nouveautés et rééditions, essais et romans. Vous pouvez passer commande via les liens présentés, ou en cliquant sur les couvertures des livres choisis.


Les éditions Ecriture publie dans la collection "Céline & Cie" Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline de Jacqueline Morand initialement paru en 1972. Une bonne analyse du contexte politique de la parution des pamphlets et des pamphlets eux-mêmes.

Présentation de l'éditeur
Céline s'est toujours défendu de s'être engagé politiquement, rappelant qu'il n'adhéra jamais à aucun parti, se flattant d'être un « homme de style » dépourvu de « message ». Ses écrits l'ont pourtant associé aux controverses politiques de son époque.
« Trois thèmes principaux se détachent. Le pacifisme semble l'avoir emporté par la vigueur du sentiment. L'antisémitisme a chargé l'écrivain du fardeau d'un péché capital. Le socialisme, entendu au sens large, l'a entraîné dans la voie d'un « communisme Labiche » et dans des projets largement utopiques d'organisation sociale. L'anarchisme et le fascisme, attitudes politiques souvent attribuées à l'écrivain, méritent discussion », explique l'auteur.
Une autre approche de la pensée célinienne fait de l'écrivain un précurseur à la fois de la démarche existentialiste et des philosophies de l'utopie. Si l'acceptation tragique et absurde de l'existence, le sens du nihilisme se retrouvent dans la pensée sartrienne, Céline se réfugia plutôt dans l'« utopie concrète », selon le mot d'Ernst Bloch, la plupart de ses propositions s'inspirant de cet « idéalisme pessimiste » cher à Marcuse.
Enfin, les pamphlets, motifs de sa condamnation définitive. S'ils ne semblent pas avoir influencé profondément l'immédiat avant-guerre, leur outrance même desservant leur cause, la critique des maux de son époque demeure comme un témoignage de la crise des esprits, caractéristique des années 1930. Ici, « dogmatisme brutal, provocation, lyrisme, recherche de l'effet aux dépens de la rigueur sont autant d'artifices et d'obstacles à franchir pour dégager l'idée elle-même ».

Jacqueline Morand, Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline, Ed. Ecriture, 2010.



Réunion de courts textes de LF Céline.
Présentation de l'éditeur
Que ce soit dans des entretiens pris au vol, dans des textes écrits ou dans certaines correspondances, tout est occasion, aux yeux de Céline, pour crier sa haine contre les “hommes à idées” et pour défendre, avec plus de virulence encore, le style – rien que le style…
La littérature et la haine, l’amour et la lecture, l’art et la mort, l’écriture et le cinéma… tout explose, à jet continu – parcelles et morceaux de lui-même, rassemblés autour de ses propres œuvres. Le style aussi, pour hurler sa rage contre Sartre ; le style encore, pour rendre hommage à Zola ; le style, enfin, pour un aveu sur Rabelais…

Louis-Ferdinand Céline, L’argot est né de la haine !, proposé par Raphaël Sorin, commentaire de Bernadette Dubois, Bruxelles, André Versaille éditeur, collection « À s’offrir en partage », 2010.



Présentation de l'éditeur
Les meurtres d’un avocat d’affaire et d’un libraire d’ancien, sans doute causés par la réapparition d’un manuscrit inédit de Louis-Ferdinand Céline, contraignent l’inspecteur Raoul Marquis a explorer des univers inconnus de lui : la librairie d’ancien, le monde de l’édition, et celui des passionnés de Louis Ferdinand Céline qui se désignent entre eux par le terme céliniens. Quoique scrupuleusement respectée dans ses codes, la forme du roman policier n’est ici que le prétexte à une critique ironique des mondes de la bibliophilie, de l’édition et du commerce des livres ; elle permet aussi de montrer jusqu’à quelles dérives peuvent aller les fanatiques d’un écrivain.

L’auteur
Émile Brami est né le 19 avril 1950. Après avoir été peintre et professeur, il a dirigé la librairie d’ancien D’un livre l’autre qui fut le rendez-vous obligé de tous les amateurs de Louis-Ferdinand Céline, il est désormais directeur éditorial de L’Éditeur. Essayiste et romancier, il a publié entre autres :
Histoire de la poupée, (Écriture), Prix Bernard Palissy du 1er roman 2000.
Art Brut, (Écriture), Prix Lucioles des lecteurs 2001, Attention talent décembre 2001 de la FNAC.
Le manteau de la Vierge, (Fayard), Prix Méditerranée 2007.
Emile l’Africain, (Fayard).
Céline : « Je ne suis pas assez méchant pour me donner en exemple », (Écriture).

Emile Brami, Massacre pour une bagatelle, L'Editeur, 2010.



Etudes céliniennes n°5. www.celine-etudes.org

Au sommaire:
Etudes :
Céline et Robert Allerton Parker
Céline à Sartrouville
Hazebrouck : sur les routes d'Alice et de Céline
Une voix déplacée : la ventriloquie chez Céline ou Pour en finir avec le jugement historique

Documents :
Une photo de jeunesse de Céline avec ses parents
Compléments au dossier Isak Grünberg
L.-F. Céline : lettre à sa fille
Anne Baudart : Incipit de Voyage et portrait de Céline
Eric Mazet : Tovaritch, un film, deux amis, quelques noms, quelques dates, un figurant et quelques photos

Chroniques :
Céline au théâtre en 2009
Céline trimballé sur les rails de l'histoire

Lectures :
Céline (Yves Buin)
Nächte der Aufklärung
Lettres à Marie Canavaggia, 1936-1960
Ungeheure Grössen : Malaparte - Céline - Benn
Poétique du Messie. L'origine juive en souffrance



Au sommaire :

Textes de Céline : Lettre à Emmanuel Berl (1933). Cinquante lettres à Jacques et Magdeleine Mourlet (1941-1950). Dix-sept lettres à Augustin Tuset (1941-1959). Lettres à André Pulicani (1937-1950). Quatre lettres à Claude Lafaye (1947-1948). Lettres à divers : à Gen Paul (1938), deux lettres à R. Héron de Villefosse (1942), à G. Geoffroy (1947), deux lettres à Jean Gauthier (1951), brouillon de lettre à un journaliste (1951), à un inconnu (1958).
Manuscrits passés en vente.
Dédicaces (à Germaine Arnold, Fernande Flandres, Mme Pierre Haney, Henry Humarau, Magdeleine Noguès, Lucien Rebatet, Francis Kahn [?].
Fragment de lettre.
Éditions et rééditions d’oeuvres de Céline.
Documents : Du berceau à la tombe. – Publicités pharmaceutiques. – Le lancement de Mort à crédit dans Le Nouveau Cri.
Études : Le cuirassier blessé et ses médecins. – Henry de Graffigny (1863-1934), par Gaël Richard.
Chronique : Bibliographie critique : volumes, articles, conférences, chapitres de livres, périodiques. Adaptations et mises en scène, iconographie, philatélie : théâtre, philatélie, iconographie, audiovisuel. Échos et mentions : volumes, revue de presse. Céline à l’étranger : Danemark, Italie.
Tables des lettres et des dédicaces de Céline publiées dans les vingt premiers volumes de L’Année Céline.
Bibliographie des usuels.
Index des œuvres, des noms et des lieux cités par Céline.
Table des illustrations.
Table des matières.

L'année Céline 2009, Ed. du Lérot, 2010, 350p., 45€.


Présentation de l'éditeur
Un « pogrom de papier » face à la critique. Censuré depuis 1945 par son auteur et jamais republié depuis, Bagatelles pour un massacre sort le 28 décembre 1937 chez Denoël, en même temps que L’Espoir de Malraux. Ce n’est certes pas le premier pamphlet antisémite, mais c’est le plus violent, le plus grossier et –circonstance agravante – le plus talentueux jamais paru en France. Récompensé par d’excellentes ventes, il est aussitôt traduit en Allemagne. L’espace d’un pamphlet truffé d’épisodes narratifs, Céline abandonnait le roman pour s’égarer en politique et sceller son destin.
L’ambivalence de Bagatelles – essai polémique ou œuvre littéraire ? – est au cœur de la réception critique du livre. André Gide, dans la NRF, préfère croire à une énorme rodomontade (sans quoi Céline serait « complètement maboul ») ; tandis que Lucien Rebatet, dans Je suis partout, le félicite d’avoir « allumé le bûcher ». À gauche mais aussi à droite, on souligne souvent l’obscénité et la malhonnêteté du raisonnement, inspiré voire bassement recopié des prospectus de propagande, certains reprochant même à Céline de discréditer l’antisémitisme. Mais tous ou presque soulignent la truculence rabelaisienne de Bagatelles, dont l’extrême nocivité est rarement dénoncée, si ce n’est par la presse juive.
Ce dossier critique, souvent déroutant pour le lecteur moderne, regroupe soixante articles parus de janvier à décembre 1938, sous la plume de Marcel Arland, André Billy, Robert Brasillach, Léon Daudet, André Gide, Emmanuel Mounier, Lucien Rebatet, Jean Renoir, Victor Serge... On y voit avec effarement, explique André Derval en avant-propos, « la réalité virer au cauchemar, et des voix que l’on entendait sensées et mesurées verser dans les pires partis pris et dans l’outrance – épousant en cela le mouvement plus général de l’intelligentsia française au sujet des réfugiés juifs dans les années 1930».

L'auteur
Docteur en lettres, André Derval est responsable du fonds d’archives Céline à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) et édite les Études céliniennes au sein de la Société d’études céliniennes. A cet auteur d’études sur Wells, James, Lovecraft, Lamennais ou Gourmont, on doit un dossier critique de Voyage au bout de la nuit 1932-1935 (10/18-IMEC, 2005), ainsi que le dossier de presse d’En attendant Godot (10/18-IMEC, 2006). Il reprend en 2010, à la suite d’Émile Brami, la direction de la collection « Céline & Cie » , aux éditions Écriture.

André Derval, L'accueil critique de Bagatelles pour un massacre, Ed. Ecriture, 2010.



Présentation de l'éditeur
Lundi 6 décembre 1954, l'Académie Goncourt s'apprête à décerner son prix à Simone de Beauvoir. Comme chaque semaine, Gérard Cohen, garçon de courses chez Gallimard, se rend chez Louis-Ferdinand Céline qui vit à Meudon comme au purgatoire : le débutant se confronte alors au génie, l'adolescent au vieil homme et le juif à l'antisémite. Celui qui ne fut pas vraiment un martyr doit faire face à celui qui ne fut même pas un bourreau. La ''visite au grand écrivain'' devient alors une remontée du fleuve, dans les méandres de la mémoire et les profondeurs de la jungle. Peinture du milieu littéraire des années cinquante, errance dans un Paris disparu, Le réprouvé est un grand roman initiatique.

L'auteur
Né à Paris en 1973, Mikaël Hirsch est le petit-fils de Louis-Daniel Hirsch, qui fut l'un des fondateurs de la NRF. Après des études de lettres et de langues, il est aujourd'hui libraire.


Mickaël Hirsch, Le Réprouvé, L'Editeur, 2010.




Réédition chez Gallimard dans la collection Tel de Céline, fictions du politique d'Yves Pagès, paru initialement sous le titre Les fictions du politique chez Louis-Ferdinand Céline.

Présentation de l'éditeur
L’ouvrage d’Yves Pagès marque une date pour les études céliniennes. Publié en 1994, il traite, sous un angle nouveau, une épineuse question rarement traitée par l’ensemble des études ou travaux parus depuis : quels sont la nature et le rôle des matériaux idéologiques, explicites ou implicites, à l’œuvre dans l’ensemble des écrits céliniens ?
Par-delà l’épisode traumatique de la Première Guerre mondiale, Céline conserve une grille d’interprétation du monde tamisée par le filtre déformant des clichés de la Belle Époque. Tour à tour, et parfois simultanément, il endosse un argumentaire conservateur et un discours libertaire. Ces chimères ambivalentes sont bouleversées dès lors que le catastrophisme droitier tarit l’imaginaire fictionnel pour privilégier une écriture ostentatoirement politique. Quant à la sensibilité réfractaire et subversive de Céline, devenue presque clandestine, elle ne se lit plus que dans l’écart existentiel incarné par tel personnage ou dans la morale insoumise de tel épisode romanesque.

Yves Pagès, Céline, fictions du politique, Gallimard, 2010.

Présentation de l'editeur
Dix courts essais pour parcourir à sauts et à gambades cinq siècles de littérature. Des oeuvres et des auteurs parmi les plus connus du public : Céline, Baudelaire, Proust... Il s'agit ici de montrer au lecteur que la littérature dite classique, loin d'être dépassée, se révèle étonnamment moderne et en prise directe sur notre actualité. Les questions que les grands auteurs se posaient rejoignent celles que le lecteur se pose aujourd'hui : les guerres de conquête pour l'acquisition des ressources naturelles avec Montaigne, l'agitation des hommes dans les grandes métropoles avec Baudelaire, etc.


Serge Kanony, D'un Céline et d'autres, Proust, Baudelaire, Rousseau..., Ed.L'Harmattan, 2010.

Les Editions de la Reconquête publient "Trifles for a massacre", traduction anglaise du célèbre pamphlet. Tirage limité à 5010 exemplaires. A commander sur www.editionsdelareconquete.com.








"Toujours l'article 75 au cul !" Le procès de Céline, 1944-1951. Dossiers de la Cour de justice de la Seine et du Tribunal militaire de Paris. Textes établis, présentés et annotés par Gaël Richard.

Ce recueil réunit et présente 141 documents, pour la plupart inédits, constituant l'ensemble des pièces ayant servi à constituer le dossier d'instruction du procès de Céline, depuis les lettres saisies chez sa concierge de la rue Girardon jusqu'aux témoignages à charge et à décharge, en passant par les rapports de police et les notes internes des différents services. Nombreux fac-similés, index.

Gaël Richard, Le procès Céline 1944-1951, Ed. du Lérot, 2010, 320 pages, 45€.


Comment le roman moderne pense-t-il le politique? Avec un temps d’avance sur l’expérience historique, la littérature des années vingt interroge déjà les apories du messianisme politique, l’intégration des marges dans les sociétés de masse, ou les risques de la démocratie, autant de problèmes qui apparaîtront critiques dans le double sillage du nazisme et du communisme. Le Château de Kafka, Tchevengour de Platonov, et Voyage au bout de la nuit de Céline portent trace d’un moment historique, l’entre-deux-guerres européen, marqué par une profonde crise du lien social et par les premiers signes d’ébranlement de la croyance aux idéologies du salut collectif. Relus en résonance, ces trois romans d’errance engagent la réflexion politique à l’épreuve de la fiction et de sa complication.

Frédérique Leichter-Flack, La Complication de l'existence : Essai sur Kafka, Platonov et Céline, Ed. Garnier, 2010.



Dialogues outre-ciel... où Marie-Laure Béraud imagine un dialogue entre Louis-Ferdinand Céline et Knut Hamsun.

Présentation de l'éditeur
Dans les limbes où errent les âmes, dans ce lieu hors normes où le temps et l'espace sont abolis, se nouent des relations imaginaires entre personnages célèbres : Charles Baudelaire croise Serge Gainsbourg, Marcel Proust fait la connaissance de Pier Paolo Pasolini, Louis-Ferdinand Céline celle de Knut Hamsun... En renouant avec un genre prisé dans l'Antiquité notamment par Lucien dans ses "Dialogues des morts", l'auteur met en scène ces rencontres inattendues ou improbables mais toujours étonnantes et vivantes. Nous prenons plaisir à retrouver des figures méconnues ou à redécouvrir celles qu'on croyait connaître, Marylin Monroe et Robert Walser, Barbara et Oscar Wilde ou Pina Bausch et Michael Jackson, quelques secondes avant l'éternité.

L'auteur
Marie-Laure Béraud vit à Bruxelles. Artiste de scène et auteur de chansons (Grand Prix de l'Académie Charles Cros pour "Turbigo 12-12"), elle a publié des recueils de poèmes et des nouvelles.

Marie-Laure Béraud, Dialogues outre-ciel, Manuella Editions, 2010.

mercredi 29 décembre 2010

L'intégrale "papier" des 77 numéros du Petit Célinien

Une édition "papier" de l'intégralité des 77 numéros du Petit Célinien parus entre avril 2009 et décembre 2010 est à l'étude.
Si vous êtes d'ores et déjà intéressé, merci de nous le signaler à cette adresse : lepetitcelinien@gmail.com.
Le prix serait de 30 à 40 euros environ pour un volume de 667 pages format A4.

Épuisé.

Céline, Gen Paul, Aymé et le Balajo...

Claude Dubois est l'auteur du premier Céline en verve paru aux éditions Horay en 1972 et a fait paraître de nombreux textes sur Paris et son histoire notamment ça c'est Paris ! Les chroniques de Titi du Figaroscope, Paris Ganster, mecs, macs et micmacs du milieu parisien ou encore Je me souviens de Paris. A paraître en avril 2011 : La Bastoche.
Dans cette vidéo, Claude Dubois évoque son Paris, le Paris de Louis-Ferdinand Céline, Gen Paul, Marcel Aymé, pour finir au Balajo "où on continue de gambiller"... (Emission diffusée le 16 octobre 2008 sur NRJ Paris)







>>> L'histoire du Balajo par Claude Dubois (vidéo)
>>> Interview de Claude Dubois paru sur L'internaute en décembre 2007 à l'occasion de la sortie de Je me souviens de Paris.

mardi 28 décembre 2010

L'intégrale "papier" des 77 numéros du Petit Célinien

Une édition "papier" de l'intégralité des 77 numéros du Petit Célinien est à l'étude.
Si vous êtes dors et déjà intéressé, merci de nous le signaler à cette adresse : lepetitcelinien@gmail.com.
Le prix serait de 30 à 40 euros environ pour un volume de 667 pages.

Louis-Ferdinand Céline : vente publique d'une correspondance inédite le 22 janvier 2011

Une correspondance inédite de Céline à Bente Johansen (1945-1947) sera mise aux enchères le 22 janvier 2011 par la Librairie Lhomme.

Le catalogue complet de la vente est à télécharger ici. (page 38 pour la correspondance Céline)

Librairie Lhomme
Rue des Carmes 9
B - 4000 Liège
www.michel-lhomme.com

Contact : librairie@michel-lhomme.com

lundi 27 décembre 2010

Le Petit Célinien n°77

Le Petit Célinien n°77 (15 pages) :

Épuisé
Le numéro 2,50 €.
Par paiement sécurisé Paypal (colonne de droite sur notre site).

Le Petit Célinien n°77 - Semaine du 27 décembre 2010.

Au sommaire:
- L'appel de l'eau par Henri Godard
- 2011, cinquantenaire de la mort de Céline
- Sur notre site...
- LF Céline : Empreintes mortuaires
- Louis-Ferdinand Céline à St Germain en Laye par Bernard Goarvot
- Du « Voyage au bout de la nuit » à « End of the night » par Alexandre Junod
- Lectures

Ce numéro 77 est le dernier numéro du Petit Célinien. Une édition "papier" de l'intégralité des 77 numéros est à l'étude. Si vous êtes d'ores et déjà intéressé, merci de nous le signaler. Les anciens numéros restent disponibles au prix de 2.5€.

dimanche 26 décembre 2010

Les jeunes filles en fleur de Siegmaringen

Je me doutais où elle devait se trouver Hilda von Raumnitz, et deux... trois copines... les jeunes filles en fleur de Siegmaringen... enfin celles très bien soignées, très bien nourries, des très bonnes familles militaires et diplomatiques... qui n'ont jamais manqué de rien!... forcément l'âge, l'air très salubre, et ce froid si vif, le bouton les turlupinait!... l'âge enragé, 14... 17... et pas que ces petites filles de luxe, épargnées, soignées... les miteuses aussi !... d'autres prétextes, l'éloignement, le danger permanent, les insomnies, les hommes en chasse!... miteux aussi! en loques aussi! et convoleurs! et si ardent ! tous les bosquets ! tous les carrefours, l'âge enragé 14... 17... surtout les filles !... pas seulement celles là, d'un lieu bien spécial... l'éloignement, le danger permanent, les hommes en chasse tous les trottoirs... même chose rue Bergère ou Place Blanche!... pour une cigarette... pour un blabla... le chagrin, l'oisiveté, le rut font qu'un!... pas que les gamines!... femmes faites, et grand mères ! évidemment plus pires ardentes, feu au machin, dans les moments où la page tourne, où l'Histoire rassemble tous les dingues, ouvre ses Dancings d'Épopée ! bonnets et têtes à l'ouragan ! slips par-dessus les moulins ! que les fifis mènent l'Abattoir! et Corpechot, Maître du Danube! moi là, question Hilda, et sa bande, sûr, je les retrouvais à la gare !... fatales ! espionnes, troubades, mînistresses, gardes-barrières, mélimélo !... aux salles d'attente ! l'attirance viande fraîche et trains de troupes, plus le piano et les « roulantes », vous représentez ces scènes d'orgies ! un petit peu autre chose de bandant que les pauvres petites branlettes verbeuses des Dix-sept Magots et Neuilly!... il faut la faim et les phosphores pour que ça se donne et ruse et sperme sans regarder ! total aux anges ! famine, cancers, blennorragies existent plus!... l'éternité plein la gare!... les avions croisant bien au-dessus !... tout bourrés de foudres ! et que toute la salle et la buvette se passent entre-passent poux, gale, vérole et les amours ! fillettes, sucettes, femmes enceintes, filles mères, grand-mères, tourlourous ! toutes les armes, toutes les armées, des cinquante trains en attente... toute la buvette entonne en choeur ! Marlène! la! la! sol dièse! à trois... quatre voix ! passionnément ! et enlacés !... à la renverse plein les fauteuils !... à trois sur les genoux du pianiste! trois de mes femmes enceintes !... et bien sûr, en plus, entendu, pain à gogo ! boules ! et gamelles ! ... et sans tickets ! vous pensez bien qu'on regarde pas ! ... quatre roulantes pleines de marmites d'un train à l'autre... de la buvette aux plates-formes ! le « bifur » Siegmar, je parle de trains de munitions, l'endroit vraiment le plus explosif de tout le Sud-Wurtemberg... Fribourg-l'Italie... trois aiguillages et tous les trains, essence, cartouches, bombes... de quoi tout faire sauter jusqu'à Ulm!... aux nuages! bigorner les avions d'en l'air!... salut!... vous imaginez que j'avais un petit peu de travail lutter pour la vertu d'Hilda, qu'elle se fasse pas cloquer sous un train !... « l'amour est enfant de bohème!... »

Louis-Ferdinand Céline, D'un château l'autre, 1957.
Commande possible sur Amazon.fr ou auprès du Petit Célinien.

samedi 25 décembre 2010

Dominique Rocheteau, le football et Céline

Extrait de l'émission Tout le monde en parle diffusée sur France 2 le 23 avril 2005. Dominique Rocheteau parle avec Thierry Ardisson du contenu de son livre On m'appelait l'ange vert. Puis un débat s'amorce avec l'ensemble des invités présents sur le plateau. Notament autour de l'écrivain Louis Ferdinand Céline.


retrouver ce média sur www.ina.fr

mercredi 22 décembre 2010

Anouilh et Céline

Entre Anouilh et Céline, à première vue, le lien est faible. Pourtant, on a souvent cité Céline à propos de la noirceur d’Anouilh, de son ton rageur contre la société, et contre l’homme en général, – un ton parfois mêlé de tendresse. Mais le style plutôt sec et dépouillé d’Anouilh n’incitait guère à pousser le rapprochement.
Les deux hommes sont toujours restés éloignés l’un de l’autre, malgré un ami commun : Marcel Aymé. En politique, Anouilh n’avait que des réactions épidermiques, il le reconnaissait, et ne se mêlait pas des vicissitudes de l’Europe. Par amitié pour Brasillach, il s’est battu fin janvier 1945 dans l’espoir d’obtenir la grâce du condamné à mort. Son échec l’affecta profondément. Il devint dès lors d’un antigaullisme farouche et jamais démenti. Les mots de Céline sur la mort de Brasillach l’ont sans doute consterné, s’il les a lus.
Du côté de Céline, une seule mention d’Anouilh, dans un P.S. du 30 juillet 1957 à Roger Nimier : « Les auteurs célèbres aujourd’hui sont les auteurs de théâtre : Montherlant, Camus, cette grosse vache de Marcel [Aymé], Anouilh, etc. Les prosateurs [sic] ne sont lus que par des vicieux ».
Eh bien, Anouilh, lui, lisait les « prosateurs ». Mais il confirme qu’il y faut du vice. C’est dans sa préface aux mémoires posthumes de la grande comédienne Françoise Rosay (La Traversée d’une vie, Robert Laffont, 1974) : « Je suis auteur dramatique ; d’où une vieille dent contre les romanciers. J’ai toujours l’impression qu’ils me font perdre mon temps avec leurs racontars (Pour les plus grands, bien sûr, je me laisse prendre, ce sont des mâles plus forts que moi, mais le livre refermé j’ai le sentiment un peu honteux d’avoir été violé. Balzac, Dostoievski, Stendhal, Dickens, Céline, Proust même le pauvre, ont honteusement et virilement abusé de moi). Je n’aime que les mémoires – parce que je n’aime que les hommes sans doute (contrairement à ce qu’on dit) et le reflet à travers eux de ce qui est vraiment arrivé à des hommes. »
Plus loin dans cette préface de La Traversée d’une vie, quelques lignes témoignent de l’attention avec laquelle il avait lu Céline : « Il y a même comme un air de Céline, écrit-il, dans certains passages d’exode, et dans la description de la pension anglaise qui m’a rappelé celle de Mort à crédit. »

Benoît LE ROUX

lundi 20 décembre 2010

Le Petit Célinien n°76

Le Petit Célinien n°76 (14 pages) :

Épuisé
Le numéro 2,50 €.Par paiement sécurisé Paypal (colonne de droite sur notre site).

Le Petit Célinien n°76 - Semaine du 20 décembre 2010.

Au sommaire:
- Note sur l'organisation sanitaire des usines Ford à Detroit par Louis Destouches
- Eliane Bonabel par Céline
- Céline par Eliane Bonabel
- Petites annonces
- Elisabeth Craig par Henri Mahé
- Les discours de Louis-Ferdinand Céline sur la Grande Guerre par C.-L. Roseau
- Céline en Ukraine
- Louis-Ferdinand Céline par Vassilieff
- Sur notre site...
- 1951 : L.-F. Céline est amnistié par André Brissaud
- Vient de paraître

dimanche 19 décembre 2010

Lucien Descaves au Club du Faubourg

Dépouillant la presse française des années trente et quarante, Henri Thyssens n’en finit pas de faire des découvertes. Sur son site internet entièrement voué à l’éditeur Robert Denoël ¹, il vient d’exhumer un intéressant écho littéraire paru le 26 juin 1936 dans l’hebdomadaire satirique Cyrano ². Cet écho annonce le programme des débats qui auront lieu le lendemain après-midi au « Club du Faubourg » ³ :
« Matinée sensationnelle avec Francis de Croisset, Lucien Descaves, Marcelle Tinayre, Irène Némirowsky, Paul de Cassagnac, Pierre Bonardi dans huit débats sur Duel ou Vendetta ?, Le Dragon blessé, Mort à crédit, Les Concours du Conservatoire, Jézabel, La Porte rouge, L’Anniversaire de Rouget de Lisle ».
Commentaire de Henri Thyssens : « Ce qui paraît aujourd'hui “sensationnel” est de retrouver sur une même affiche Mort à crédit et Lucien Descaves car si l'écrivain naturaliste fut, avec Léon Daudet et Jean Ajalbert, le meilleur défenseur de Voyage au bout de la nuit en décembre 1932, il s'abstint – croyait-on – de tout commentaire public sur Mort à crédit, qui lui était dédié, ce dont Céline se plaignait, le 29 mai 1936, à Henri Mahé : “Daudet et Descaves se sont cette fois foireusement dégonflés...” L'écho de Cyrano prouve le contraire. »
Lucien Descaves (1861-1949), auteur notamment des Sous-offs (1889), fut l’un des signataires du « Manifeste des cinq » par lequel, après La Terre, cinq romanciers naturalistes avaient rompu avec Zola. C’est pourtant lui qui, bien des années après, invita Céline à prononcer un hommage à l’auteur de L’Assommoir lors de la journée de Médan. Peu de temps auparavant, au sein de l’Académie Goncourt, Descaves avait été l’un des plus enthousiastes partisans de Céline. Il y a quatre ans, un colloque et une exposition relatifs au dédicataire de Mort à crédit ont été organisés par l’Université de Bretagne Occidentale et la Bibliothèque Municipale de Brest. Voici comment le présente l’auteur du catalogue : « Naturaliste de la première heure, mais co-signataire du Manifeste des Cinq, écrivain antimilitariste et antibelliciste, politiquement engagé, investi dans les questions sociales, proche de l’anarchisme et réhabilitant Barabbas contre Jésus, journaliste, âme de l’Académie Goncourt pendant près d’un demi-siècle (1901-1949), exécuteur testamentaire de Huÿsmans, homme de théâtre, Lucien Descaves est un écrivain divers, que la postérité devrait redécouvrir, marqué à la fois par une précocité (première œuvre écrite dès l’âge de seize ans) et une longévité (Souvenirs d’un ours, publié lorsque l’écrivain avait 85 ans) notables 4. » Cela lui faisait quelques points communs avec Céline. Sans doute y en eut-il d’autres. En 1942, Céline rappelait cette confidence de Descaves : « “L’aryen, voyez-vous Céline, c’est “Sans famille”... ». Et Céline d’ajouter, pour être sûr d’être bien compris : « La solidarité aryenne n’existe pas, sauf chez les “maçons”, et seulement pour l’usage “maçon”, et dans le sens juif. Une équipe où chacun ne joue que pour soi est une équipe battue d’avance 5. »

Marc LAUDELOUT

1. « Robert Denoël, éditeur » [www.thyssens.com]
2. Jean Desthieux, « Lettres à Roxane », Cyrano, 26 juin 1936.
3. Le Club du Faubourg, animé par Léopold Szeszler, dit Léo Poldès (1891-1970), invitait des personnalités de toutes tendances politiques à débattre sur des sujets divers. Voir le mémoire, disponible sur internet, que lui a consacré Claire Lemercier, « Le Club du Faubourg, tribune libre de Paris (1918-1939) ».
4. Jean de Palacio, « Préface » in Lucien Descaves, 1861-1949. De la Commune de Paris à l’Académie Goncourt, Bibliothèque municipale de Brest, 2005. Voir Brigitte Péron, « Lucien Descaves », Le Bulletin célinien, avril 2006.
5. « Lettre à Jacques Doriot », Cahiers de l’émancipation nationale, mars 1942. Repris in Cahiers Céline 7.

Rencontre littéraire autour de Louis-Ferdinand Céline le 13 mai 2011 à L'Aigle (Normandie)

Une rencontre littéraire autour de Louis-Ferdinand Céline est annoncée par la médiathèque de la ville de L'Aigle le 13 mai 2011 à l'amphithéâtre des Tanneurs, Espace Culturel des Tanneurs à 18h30. Tél : 02 33 84 16 19.

Qu'on adore ou qu'on déteste, et évidemment il y a des raisons de détester Céline, on ne peut pas sérieusement, en littérature, éviter Voyage au bout de la nuit. Comme Beaucoup de textes importants, on peut le lire de mille manières. L'une d'elles consisterait à y voir un long cri, très drôle parfois, pathétique souvent, hargneux, lucide, brillant, de souffrance contre la misère sociale et la bêtise qui peut en découler. Très émouvant et incontournable.

www.normandie-tourisme.fr
www.ville-laigle.fr

En préparation...

* Une liste des évènements prévus pour 2011 (théâtre, publications, colloques, presse, etc...), année du cinquantenaire de la mort de Céline, sera disponible dans Le Petit Célinien n°77 du 27 décembre.

* Comme chaque année, nous vous proposerons fin décembre, sur notre site, une rétrospective des publications consacrées à Céline. Vous pouvez retrouver les rétrospectives des années précédentes ici:
> Rétrospective 2008
> Rétrospective 2009

Tenez vous à l'écart des monstres sacrés par Olivier Bardolle

Vous qui admirez tel ou tel auteur à succès, gardez-vous de l'approcher, vous pourriez en souffrir cruellement. En général, en littérature, comme en tout autre domaine, les stars sont infréquentables et vous décevront à coup sûr. Ainsi Paul Morand nous avait mis en garde contre Coco Chanel, lorsqu'il évoquait son "génie invectif et saccageur", son "cœur de silex", sa façon "d'offrir des cadeaux comme des gifles" ("je vous envoie ces six statues de nègres vénitiens, téléphonait-elle, je ne peux plus les souffrir"). Voilà qui n'incitait pas à rencontrer cette belle dame sans merci. Et aujourd'hui, qu'en est-il de nos stars littéraires ? Qui a envie de passer son week-end avec Angot ou Sollers ? et Houellebecq, notre nouveau Goncourt, est-il de bonne compagnie pour le quidam qui tenterait de l'approcher pour "mieux le connaître" ? Certains, ici et là, se gaussent de ce dont sont tissées les journées de Houellebecq qu'ils imaginent dépressives, alcoolisées et vaguement partouzardes. Peut-être. Quoi qu'il en soit, Houellebecq peut faire ce qu'il veut de ses journées, se foutre complètement d'animer son fan-club et de répondre lui-même par écrit aux courriers de ses innombrables lecteurs (à la manière, paraît-il, de Nothomb), l'important ce sont les œuvres. Ce sont les oeuvres qu'il faut fréquenter, et non l'auteur. Celui-ci est supposé avoir mis le meilleur de lui-même dans ses textes, il n'est donc pas surprenant qu'il apparaisse dans la vie comme inférieur à l'idée que l'on se fait de lui. En tant qu'artiste il a tout donné, il n'en peut plus le pauvre, il n'a plus rien en magasin. Il veut souffler, jouir un peu de la vie, faire l'enfant capricieux. Ce qu'il veut c'est qu'on lui foute la paix, même si en bon narcissique il veut aussi être soigneusement léché, c'est normal, à quoi ça servirait sinon d'être un «grantécrivain». C'est là la grande désillusion pour le lecteur transi (sauf s'il s'agit d'une très jolie lectrice, bien sûr) derrière le créateur, il y a l'homme et l'homme est comme tous les hommes, petit, mesquin, et parfois même ignoble. Surtout lorsque l'on a affaire à ce que l'on appelle un génie. Il suffit de penser à Céline pour percevoir l'écart qui existe entre le chef-d'œuvre et le bonhomme qui, très péniblement, lui a donné forme. Et Proust, petit mondain toussotant, snob et précautionneux, sous sa pelisse, qui jugeait quiconque l'approchait d'un ceil acéré, avec une férocité implacable et précise. Non vraiment, ne cherchez pas à aller au contact, tenez-vous à l'écart des monstres sacrés et autres divas littéraires. Rappelez-vous la formule paysanne pleine de bon sens « rien ne pousse à l'ombre des grands chênes ». Souvenez-vous du rêve d'Icare qui voulait s'approcher du soleil et s'est brûlé les ailes. Regardez-les de loin, à bonne distance, et repaissez-vous tranquillement de leurs livres, soyez vampires, l'essentiel est dans le texte. Rien que le texte, toujours le texte, lui seul résiste au temps. C'est d'ailleurs ce phénomène qui explique la gloire posthume, les auteurs morts ne nous cassent plus les pieds, on peut enfin les admirer tout à son aise.

Olivier BARDOLLE
Service littéraire n°36, décembre 2010.


Olivier Bardolle, écrivain et éditeur, vient de publier Le petit traité des vertus réactionnaires chez l'Editeur.
Plus de détails ici.

samedi 18 décembre 2010

Vient de paraître : Le procès de Céline, 1944-1951

"Toujours l'article 75 au cul !" Le procès de Céline, 1944-1951. Dossiers de la Cour de justice de la Seine et du Tribunal militaire de Paris. Textes établis, présentés et annotés par Gaël Richard.

Ce recueil réunit et présente 141 documents, pour la plupart inédits, constituant l'ensemble des pièces ayant servi à constituer le dossier d'instruction du procès de Céline, depuis les lettres saisies chez sa concierge de la rue Girardon jusqu'aux témoignages à charge et à décharge, en passant par les rapports de police et les notes internes des différents services. Nombreux fac-similés, index.

Gaël Richard, Le procès Céline 1944-1951, Ed. du Lérot, 2010, 320 pages, 45€.
www.dulerotediteur.fr

vendredi 17 décembre 2010

Entretien avec Pol Vandromme

Entretien avec Pol Vandromme réalisé par Marc Laudelout, paru en 1979 dans le premier numéro de La Revue célinienne.

Vous avez été un des premiers à publier une étude approfondie sur Céline. Quinze ans après sa parution, quel regard portez-vous sur votre essai ? Y changeriez-vous quelque chose aujourd'hui ?
J'ai écrit ce livre pour une collection qui se proposait d'initier le grand public à l'œuvre d'un écrivain qui lui était peu familière. Il ne s'agit donc pas d'un ouvrage à prétention exhaustive. Au moment où je travaillais à cet essai, je n'avais pas eu connaissance encore du dernier tome de la trilogie allemande. De là que je ne mesurais pas suffisamment l'importance de celle-ci. Si donc je devais réécrire ce livre, j'insisterais davantage là-dessus, ce qui en modifierait profondément la démarche et les perspectives. Nous voyons très clairement aujourd'hui, devant son œuvre enfin achevée, d'où Céline venait et où il en était arrivé.

L'année qui suivit la parution de votre livre vit celle, posthume, de Guignol's band II (Le Pont de Londres). Certains critiques considèrent ce livre comme un de ceux où le génie de l'écrivain se manifeste avec le plus d'éclat. L'époque à laquelle Céline écrivit ce roman serait celle sa pleine maturité d'écrivain. Qu'en pensez-vous ? Quel est votre jugement à propos de ce livre ?
Il me semble que c'est dans la trilogie allemande que le génie de Céline (c'est-à-dire le réformateur du langage et, à travers celui-ci, de la sensibilité romanesque) s'exprime avec le plus d'éclat. Ce qu'il appelait sa petite musique se trouvait dans Nord et dans Rigodon parfaitement au point. Il avait découvert enfin un sujet qui, au sein de l'épopée dérisoire et du délire ricanant, correspondait à son hallucination personnelle, à son fantastique intime. Sa syntaxe pointilliste et son écriture éclatée y apparaissent comme le comble de la virtuosité insensible, c'est-à-dire comme la perfection d'un naturel qui ne s'était pas encore manifesté dans la littérature.
J'avais pressenti que Guignol's band I constituait le tournant capital de l'œuvre de Céline : le passage d'un type d'écriture à un autre, plus libre, plus hardi. C'est dire si Le Pont de Londres (Guignol's band II) m'a passionné.

Vous n'avez, je crois, pas eu l'occasion de rencontrer Céline. En revanche, vous avez connu Marcel Aymé, Roger Nimier et Lucien Rebatet qui, eux, l'ont bien connu. Les avez-vous interrogés à propos de Céline ? Si oui, vous ont-ils transmis des éléments propres à nous renseigner sur la personnalité réelle de l'homme Céline ?
D'une part, Céline était redevenu un personnage public, sollicité sans cesse, accordant interview sur interview, et ressassant sa légende. On n'avait plus grand-chose à apprendre de lui. Il fallait le deviner et, pour cela, écouter ses livres davantage que ses monologues de circonstance.
D'autre part, ce qu'ils avaient à dire d'important sur Céline, Marcel Aymé, Lucien Rebatet, Roger Nimier l'avaient dit dans des chroniques ou des évocations. Aymé, qui avait beaucoup fréquenté Céline avant et pendant la guerre, ne l'avait plus reconnu à son retour du Danemark : quelque chose qui tenait à l'énergie vitale s'était, disait-il, brisé en lui. Rebatet insistait sur le fait que Céline avait été exagérément discret sur les influences qu'il avait pu subir et, comme il le considérait comme un fureteur de bibliothèque à la curiosité inépuisable, il le soupçonnait d'avoir beaucoup fréquenté James Joyce, avant que ce ne fut à la mode. Nimier, lui, avec l'attention la plus généreuse, veillait sur la carrière éditoriale de Céline : il menait des campagnes persévérantes pour que l'on brisât l'absurde conspiration du silence, se dépensant sans compter pour obtenir, lors de la publication d'Un château l'autre, des articles de la part de critiques boudeurs, réticents ou rancuniers.

L'œuvre de Céline est traduite en plusieurs langues. Personnellement, si je puis concevoir une traduction du Voyage, je me demande comment les derniers livres peuvent être "lisibles" en traduction. En d'autres termes, traduire Céline ne s'avère-t-il pas aussi périlleux, voire impossible, que traduire de la poésie ?
J'incline à partager votre point de vue. Mais peut-être adoptons-nous une attitude trop rigide. On a dû dire la même chose à propos de James Joyce et d'Ezra Pound...

Il me semble qu'une partie de l'œuvre de Céline est négligée en tant qu'œuvre digne d'un intérêt littéraire : c'est sa correspondance, principalement celle de ses années d'exil au Danemark. Ne croyez-vous pas que la correspondance de Céline mériterait un intérêt semblable à celui que l'on accorde à la correspondance d'autres écrivains ? Céline y déploie, à mon sens, un véritable génie de la formule rapide, brillante, faisant mouche à tout coup. Quelle est votre opinion sur cette correspondance ?
Je suis tout à fait de votre avis. Mais la paresse, ou la pusillanimité, des éditeurs est ce que vous savez. Nous risquons d'attendre longtemps. Voyez ce qu'il advient de la prodigieuse correspondance de George Sand : on attend toujours les crédits qui permettraient de la mener à son terme. Sand, pourtant, pensait et écrivait dans le sens de l'Histoire, à la lumière d'un socialisme humaniste et quarante-huitard. Comme Céline n'était pas dans ce cas, vous pouvez imaginer facilement ce que l'avenir lui réserve.

Dans l'avenir, l'œuvre de Céline ne risque-t-elle pas de devenir quelque peu hermétique, ou, en tout cas, difficile d'accès ? Pour comprendre et apprécier pleinement l'œuvre, il faut posséder la connaissance d'événements historiques guère répercutés dans les manuels scolaires (la collaboration, Sigmaringen, etc). De même, toutes les références que Céline fait dans ses derniers livres à l'actualité de l'époque ne risquent-elles pas d'entraver une bonne compréhension ? À la limite, pour savourer pleinement Céline, il conviendra de le lire dans l'édition de la Pléiade. Assez paradoxalement, Céline risquerait de devenir difficile d'accès pour une autre raison que stylistique...
Les allusions à l'actualité de l'époque ne rendent pas une grande œuvre illisible. Sinon, il y a déjà longtemps que l'on aurait délaissé, par exemple, la correspondance de Voltaire ou Les Châtiments de Victor Hugo. Une grande œuvre romanesque existe par elle-même, indépendamment de l'anecdote qui l'a inspirée. Vous pouvez lire Saint-Simon ou le Léon Daudet des mémoires sans être un familier de la cour de Louis XIV ou des parlements de la troisième République. De même pour Céline : il importe peu de savoir qui était à Sigmaringen ; seuls comptent les portraits au fusain, l'intensité du regard du portraitiste, l'atmosphère d'apocalypse, le chaudron de sorcières.

Vous vous êtes essayé à pasticher Céline. L'exercice s'avère-t-il plus difficile que pour un autre écrivain ou, au contraire, le style étant à ce point original, la chose en est-elle rendue plus aisée ? Et pasticher Céline apporte-t-il un enseignement pour le critique littéraire que vous êtes ?
Je me suis bien essayé à pasticher Céline. Mais en ayant fait précéder mon texte apocryphe d'une analyse qui se terminait par cette mise au point sans équivoque : "Son texte lui appartient, parce qu'il est le véhicule de sa sensibilité et de ses fantasmes : tout le contraire de la verve abrupte, de la grossièreté impulsive, de ces façons argotiques de chansonniers marginaux, de la vulgarité poujadiste des râleurs à qui on ne la fait pas. Ses imitateurs le trahissent. Les écrivains de génie n'ont pas de recettes assimilables. Ne point le comprendre, c'est ne rien comprendre à rien." J'indiquais donc de la manière la plus nette que vouloir pasticher Céline, c'était pasticher fatalement ses imitateurs.

Tout en ayant plus d'une fois écrit votre admiration pour l'écrivain (vous le considérez comme un génie novateur de la dimension de Proust), vous exprimez malgré tout de nettes réserves à propos de certains de ses livres. Des Entretiens avec le Professeur Y, vous écrivez qu'il s'agit là d'un pastiche laborieux de la partie manifeste littéraire de Bagatelles pour un massacre. Et vous considérez D'un château l'autre comme un livre très inégal. N'avez-vous point révisé votre jugement à propos de ce livre ? Et quelle est votre appréciation de Rigodon qui n'était pas encore paru lorsque vous écriviez votre essai ?
Il ne sert à rien de nier qu'il existe chez Céline des parties faibles. Je persiste à penser ce que je pensais dans les années 1960, des Entretiens avec le Professeur Y. De même, tout le début d'Un château l'autre me paraît ressortir au rabâchage ; mais quand le livre prend son envol, c'est sublime. Rigodon ne vaut peut-être pas Nord, plus constamment réussi et, à mon avis, le chef-d'œuvre de Céline. Il reste que c'est un livre de premier ordre.

Dans une étude intitulée Les Romanciers de droite, vous mentionnez Céline. Ne pensez-vous pas que Céline échappe à ce type de classification ? Il me semble que l'on retrouve chez lui autant d'éléments pouvant le rattacher à la gauche qu'à la droite. Dans Les beaux draps, il se déclare partisan d'un partage absolu des biens, avec une devise "l'égalitarisme ou la mort". Si l'on ajoute à cela ses invectives contre la famille, l'armée ou la religion, il me paraît difficile de le cataloguer une fois pour toutes à droite. Des arguments différents existant pour ne pouvoir non plus le cataloguer à gauche.
Paul Sérant notait : est de droite celui que la gauche a classé à droite. C'est dans ce sens-là que j'ai introduit Céline dans mon panorama. Mais il va de soi que le génie sauvage de Céline ne s'accommode pas de nos pauvres et insignifiantes étiquettes. Trop singulier, trop nihiliste pour qu'un parti organisé puisse s'accaparer de lui. L'individualisme forcené de Céline le protège des entreprises d'annexion ou de racolage de toutes les sectes.

"Céline était antisémite. Quelque séduisante que soit la thèse selon laquelle l'antisémitisme n'était pour lui qu'un jeu littéraire et le Juif un fantôme représentant non un être déterminé mais l'ensemble des terreurs et des obsessions de l'écrivain, il est impossible de l'accepter autrement que comme un simple élément d'appréciation." Cette opinion exprimée par Jacqueline Morand ¹ est assez en opposition avec votre interprétation des pamphlets. À la lumière des documents (lettres, etc.) qui sont apparus depuis la publication de votre livre, pensez-vous toujours pouvoir dire que les pamphlets ne constituent pas une œuvre antisémite (quand bien même ils ne seraient pas QUE cela et quand bien même la motivation serait entachée de noblesse, à savoir : empêcher à tout prix un nouveau conflit dans lequel son pays serait entraîné et dont il sortirait vaincu) ?
Je voulais faire entendre ceci : que le mot "Juif" chez Céline, comme plus tard le mot "Chinois", était l'expression des hantises et des terreurs d'un écrivain obsédé. Un peu comme le mot "imbécile" chez Bernanos. Ceci dit, il est indéniable qu'une passion antisémite, horrible et démentielle, habite les pamphlets. N'ayons pas peur des mots : il y a du fol chez Céline, avec les phobies d'un Français moyen de l'espèce la plus stupide et la plus hargneuse.

Je me permettrai de vous soumettre une autre observation, celle exprimée par Jean-Louis Curtis : "À l'extrême gauche, on a toutes les peines du monde à reconnaître qu'il est un grand écrivain, malgré son hideux et stupide antisémitisme. À l'extrême droite, on voudrait le justifier de tout, y compris d'avoir été antisémite ; et c'est tout juste si on ne le fait pas passer pour un martyr. Des deux côtés, l'imposture est égale" ² Partagez-vous cette opinion ?
Oui, je la partage. Il faut renvoyer dos à dos l'imposture de gauche et l'imposture de droite. Dans son dossier Belfond, Frédéric Vitoux ³ s'y est appliqué avec le plus rigoureux et le plus équitable des discernements. Il nous propose quelques pages de salubrité publique, au-delà des équivoques des propagandes et des routines de la haine.

Comment interprétez-vous les ballets qui figurent dans les pamphlets et qui furent repris isolément en volume plus tard ? Faut-il y voir, non pas seulement des fantaisies poétiques, mais aussi des apologues antisémites dont "le symbolisme [serait] aveuglant de clarté et de simplicité" (dixit Albert Chesneau) (4) Ce ne sont pas seulement des fantaisies poétiques ; même s'ils sont cela aussi. Philippe Alméras les situe exactement, en observant que ce n'est pas par hasard que Céline les a placés dans Bagatelles : "Les premiers, observe-t-il, sont des lettres de créance, les preuves patentes du raffinement essentiel de Ferdinand, les garants de sa candeur et de son innocence foncière en dépit des grossièretés et de la scatologie. Le dernier, à la fin du livre, est un bouquet agité en direction d'un monde jugé aussi alcoolisé qu'enjuivé, le salut du prétendu cacographe." (5) À leur façon, ce sont donc des apologues, et non dépourvus d'arrière-pensées.

J'aurais voulu connaître votre opinion sur les nouvelles approches de l'œuvre que l'on fait aujourd'hui. Je pense en particulier aux essais psychanalytique, psychocritique, etc. Nous renseignent-ils, à votre avis, sur l'œuvre ou/et l'écrivain de manière convaincante ? Au cas où vous n'auriez pas lu ces ouvrages, quelle est votre opinion en général sur ce type d'approche d'une œuvre littéraire ?
Même lorsqu'elles nourrissent une intuition juste, elles sont trop systématiques pour ne pas céder à l'arbitraire. Marcel Aymé a dit là-dessus l'essentiel en réponse à une longue étude de la N.R.F. de je ne sais quel pédant. Une œuvre littéraire est toujours plus complexe et plus vulnérable, – plus ouverte dans toutes sortes de directions –, que se l'imaginent quelques monomanes péremptoires et quelques théoriciens professoraux.

À propos de Céline, de Marcel Aymé ou de Nimier, vous utilisez, à plusieurs reprises, l'expression "libertins du siècle". Voudriez-vous préciser à nouveau ce que ces différents écrivains avaient en commun ?
J'emploie le mot "libertin" dans le sens qu'on lui donnait au dix-huitième siècle : un esprit fort qui se refuse à entretenir et à justifier la dévotion régnante. À partir de là, il est aisé de reconnaître une communauté de vues entre Nimier, Aymé et Céline : ce sont des rebelles qui ne plient pas le genou devant les idoles et les modes d'époque. Voilà ce qui les rapproche. Mais les différences entre eux ne manquent pas. Vos lecteurs seront assez perspicaces pour les deviner, d'autant qu'il est permis, et même recommandé, au public d'avoir du talent de critique...

Source


1. Jacqueline Morand, Les idées politiques de L.-F. Céline, Pichon & Durand-Auzias, 1972, Réed.2010.
2. Jean-Louis Curtis, Questions à la littérature, Éd. Stock, 1973, p. 112.
3. Frédéric Vitoux, Dossier Céline, Éd. Belfond, 1978.
4. Albert Chesneau, Essai de psychocritique de L.-F. Céline, Éd. Minard-Les Lettres modernes, 1977, p. 37.
5. Philippe Alméras. "Les pamphlets" in Magazine littéraire (numéro centré sur Céline), n° 116, septembre 1976, p. 22

Alphone Boudard - L'hôpital

«… les pavés ronds, les arcades, je traverse la cour, j’entre à l’hosto. C’est l’été et c’est Bicêtre. Ils partent les autres au bronzage sur les rives d’Azur. Qu’ils se tirent tous, grand bien leur fasse… mémères, lardons, pin-up… Nationale 7… Saint-Trop les miches ! Tellement je suis pompé, crouni, qu’ils peuvent se gaver tous les soleils, ça ne me démange pas la jalousie. J’ai la tête lourde, les cannes tristes et encore ce goût fade de sang dans le fond de la gorge. Je me pointe tout sage aux admissions, bien docile, bien réfléchi. J’ai ma valoche carton bouilli, ma brosse à dents, mon nécessaire, juste ce qu’il me faut. La canicule, le ciel d’ardoise, l’étouffement que c’est !… chez Géo, l’usine en bas vers la Bascule, les effluves qui montent à vous dégoûter de la saucisse pour le restant de vos repas. Je retire mes pompes. La préposée, la dame en blanc, toujours l’exige. Trop souvent qu’elle en a vus, depuis vingt piges et des poussières qu’elle officie à l’Assistance, de ces messieurs bien sous tous rapports – le col à becter de la tarte, les manchettes à boutons dorés – et cependant les panards cradingues puants. Elle se défie des apparences, elle connaît la vie, les êtres, les plaies profondes, le cœur humain. […]»

Alphonse Boudard, L’Hôpital, 1972, Ed. La Table Ronde.

mercredi 15 décembre 2010

Les manuscrits de Céline et leurs leçons

Les manuscrits de Céline sont à l'image de l'auteur et de son oeuvre : démesurés par le nombre des pages noircies pour chaque livre, et d'une sensibilité de sismographe qui enregistre dans l'écriture plus souvent la fièvre que la régularité d'une rédaction de sang froid. Ils sont aussi les témoins d'une extraordinaire exigence. La conscience d'un but à atteindre, et la volonté de ne pas s'arrêter avant de l'avoir atteint se manifestent à tout instant dans des essais de mots, d'ordre des mots, de tournures, innombrables mais toujours réalisés à chaud, dans le mouvement de rédaction d'une nouvelle version du texte.
La connaissance de ces manuscrits en est encore à ses débuts. Henri Godard, qui est l'auteur de l'édition des Romans de Céline dans la Bibliothèque de la Pléiade, offre dans les études réunies ici une première description de leur aspect matériel et de la démarche de création dont ils gardent les traces. À propos de la première séquence de Voyage au bout de la nuit et des recherches lexicales qui à chaque page des manuscrits illustrent une véritable passion des mots, il donne deux exemples des enseignements qu'on peut en tirer, puis s'interroge sur l'interprétation des leçons de ces manuscrits et sur la diversité des publics susceptibles de s'y intéresser.
Ces études sont complétées par un dossier de fac-simile qui donnent à voir des pages des manuscrits eux-mêmes, aux différents stades de leur élaboration et dans l'ordre chronologique des œuvres, de la première nouvelle datant de 1917 aux dernières pages de Rigodon.

Henri Godard, Les manuscrits de Céline et leurs leçons, Ed.du Lérot, 1988.

mardi 14 décembre 2010

Louis-Ferdinand Céline 1894-1961

Dans sa rubrique "Célébrations nationales 2011" le site des Archives de France met en ligne un texte d'Henri Godard, professeur émérite à l’université de Paris-Sorbonne :

Doit-on, peut-on célébrer Céline ? Les objections sont trop évidentes. Il a été l’homme d’un antisémitisme virulent qui, s’il n’était pas directement meurtrier, était d’une extrême violence verbale et il a été condamné en justice pour cela. Mais il est aussi l’auteur d’une œuvre romanesque dont il est devenu commun de dire qu’avec celle de Proust elle domine le roman français de la première moitié du XXe siècle. Œuvres de même ampleur (quatre volumes chacune dans la Bibliothèque de la Pléiade), opposées par bien des points mais qui toutes deux, rejetant la production de leur temps tout en s’enracinant dans la tradition antérieure, ont apporté à la littérature française quelque chose de radicalement nouveau.

Céline n’a réalisé que tard son désir d’écriture, publiant à trente-huit ans sous ce pseudonyme son premier roman, Voyage au bout de la nuit. Rien dans son milieu ne l’y prédestinait. Fils unique d’une mère qui tenait un petit commerce et d’un père employé subalterne dans une compagnie d’assurances, ses parents lui avaient fait quitter l’école après le certificat d’études. Le dur apprentissage de la vie dans la condition de commis au temps de la Belle Époque joint à des lectures d’autodidacte n’avait pas conduit Louis Destouches plus loin qu’un engagement de trois ans dans la cavalerie lorsque, en août 1914, la guerre vient bouleverser sa vie et les projets d’avenir de ses parents. L’expérience du front ne dure que trois mois, mais elle a suffi à ouvrir les yeux au jeune homme de vingt ans qui jusqu’alors ne s’était guère affranchi de la vision que ses parents se faisaient de la société et de la vie. Cette révélation de la guerre s’achève inopinément sur un fait d’héroïsme qui, soldé par de sérieuses blessures, fait de lui, décoré et réformé, un homme nouveau. Le voilà en quête d’expériences les plus diverses possible qui, sur trois continents, complèteront sa formation. Il est médecin dans un dispensaire de la région parisienne lorsqu’il entreprend, en trois ans de travail nocturne, de dire dans un roman qui ne ressemblera à aucun autre ce que la vie lui a appris. Le livre fait l’effet d’une bombe. Il atteint des dizaines de milliers de lecteurs, les uns horrifiés de sa brutalité, les autres y trouvant exprimée, avec soulagement si ce n’est un sentiment de vengeance, la révolte qu’ils ne savaient pas toujours enfouie au plus profond d’eux-mêmes.

Du jour au lendemain écrivain reconnu, Céline met pourtant quatre ans à écrire un second roman, Mort à crédit, dans lequel il approfondit les intuitions que lui avait procurées le premier. Mais l’accueil est une déception. Ce semi-échec, joint à la découverte des réalités de l’URSS pendant l’été de 1936, cristallisa des sentiments peu à peu renforcés au cours des années précédentes, mais jusqu’alors encore sans virulence. L’année suivante, avec l’aggravation de la menace de guerre dont il imputait la responsabilité aux juifs, Céline devint dans Bagatelles pour un massacre la voix la plus tonitruante de l’antisémitisme. Dans un second pamphlet, en 1938, il va jusqu’à prôner, toujours sur fond d’antisémitisme, une alliance avec Hitler. Après ces deux livres, il ne pouvait, la guerre venue, que se retrouver du côté des vainqueurs de la guerre. Mais sa personnalité incontrôlable fait que les lettres qu’il envoie pour qu’ils les publient aux journaux collaborationnistes y détonnent tantôt par leurs critiques, tantôt par leurs outrances. Il se tient soigneusement à l’écart de la collaboration officielle. Cela n’empêche pas que, figure majeure de l’antisémitisme, il doive fuir Paris à l’approche de la Libération. Son but est de gagner le Danemark où il a entreposé ce qu’il a pu de ses droits d’auteur. Mais la situation militaire de cette partie de l’Europe en 1944-1945 l’obligera à parcourir en zigzag pendant neuf mois une Allemagne devenue tout entière champ de bataille. Ce spectacle était fait pour lui. Son imagination en fera la matière de ses derniers romans, D’un château l’autre, Nord et Rigodon. Entre-temps, il aura vécu au Danemark dix-huit mois de détention puis quatre ans d’un exil difficile. Condamné en France par contumace puis amnistié comme ancien combattant mutilé, il s’installe à son retour dans une villa de Meudon d’où il ne sort guère, consacrant tout son temps à écrire ses derniers romans, qui finiront par lui rendre un public.

Il n’avait jamais cessé, de livre en livre, d’aller toujours plus loin dans les voies ouvertes par son premier roman à la recherche d’un style. Si, son œuvre achevée, il apparaît comme irremplaçable, c’est d’abord pour cette invention d’une manière entièrement nouvelle et inimitable d’écrire le français. Le recours au français populaire n’avait été qu’un point de départ. La rupture qui s’ensuit avec la phrase grammaticale avait peu à peu débouché sur un nouveau rapport au temps et au sens. Ce style à son tour était le seul qui pouvait donner une expression littéraire aux deux guerres qui ont imposé leurs stigmates à l’Europe de cette première moitié du XXe siècle. Celle de 1914-1918, après l’ouverture éclatante de Voyage au bout de la nuit, imprègne de manière diffuse toute la première moitié de l’œuvre. Celle de 1939-1945 est, à travers le phénomène nouveau des bombardements, la dominante des quatre derniers romans. Quelle autre œuvre, dans la littérature mondiale, est autant que celle-ci à la hauteur de ce moment de l’histoire ?

Sous ce double aspect, de styliste et de romancier capable de donner un visage à son époque, Céline, cinquante ans après sa mort, émerge comme un des grands créateurs de son temps. Or ce temps est celui où la création artistique est devenue une valeur que nous reconnaissons, même là où elle ne coïncide pas avec nos valeurs morales, voire les contredit. En commémorant Céline, nous nous inscrivons dans la ligne de cette reconnaissance, qui est l’un des acquis du XXe siècle.

Henri GODARD