dimanche 19 décembre 2010

Tenez vous à l'écart des monstres sacrés par Olivier Bardolle

Vous qui admirez tel ou tel auteur à succès, gardez-vous de l'approcher, vous pourriez en souffrir cruellement. En général, en littérature, comme en tout autre domaine, les stars sont infréquentables et vous décevront à coup sûr. Ainsi Paul Morand nous avait mis en garde contre Coco Chanel, lorsqu'il évoquait son "génie invectif et saccageur", son "cœur de silex", sa façon "d'offrir des cadeaux comme des gifles" ("je vous envoie ces six statues de nègres vénitiens, téléphonait-elle, je ne peux plus les souffrir"). Voilà qui n'incitait pas à rencontrer cette belle dame sans merci. Et aujourd'hui, qu'en est-il de nos stars littéraires ? Qui a envie de passer son week-end avec Angot ou Sollers ? et Houellebecq, notre nouveau Goncourt, est-il de bonne compagnie pour le quidam qui tenterait de l'approcher pour "mieux le connaître" ? Certains, ici et là, se gaussent de ce dont sont tissées les journées de Houellebecq qu'ils imaginent dépressives, alcoolisées et vaguement partouzardes. Peut-être. Quoi qu'il en soit, Houellebecq peut faire ce qu'il veut de ses journées, se foutre complètement d'animer son fan-club et de répondre lui-même par écrit aux courriers de ses innombrables lecteurs (à la manière, paraît-il, de Nothomb), l'important ce sont les œuvres. Ce sont les oeuvres qu'il faut fréquenter, et non l'auteur. Celui-ci est supposé avoir mis le meilleur de lui-même dans ses textes, il n'est donc pas surprenant qu'il apparaisse dans la vie comme inférieur à l'idée que l'on se fait de lui. En tant qu'artiste il a tout donné, il n'en peut plus le pauvre, il n'a plus rien en magasin. Il veut souffler, jouir un peu de la vie, faire l'enfant capricieux. Ce qu'il veut c'est qu'on lui foute la paix, même si en bon narcissique il veut aussi être soigneusement léché, c'est normal, à quoi ça servirait sinon d'être un «grantécrivain». C'est là la grande désillusion pour le lecteur transi (sauf s'il s'agit d'une très jolie lectrice, bien sûr) derrière le créateur, il y a l'homme et l'homme est comme tous les hommes, petit, mesquin, et parfois même ignoble. Surtout lorsque l'on a affaire à ce que l'on appelle un génie. Il suffit de penser à Céline pour percevoir l'écart qui existe entre le chef-d'œuvre et le bonhomme qui, très péniblement, lui a donné forme. Et Proust, petit mondain toussotant, snob et précautionneux, sous sa pelisse, qui jugeait quiconque l'approchait d'un ceil acéré, avec une férocité implacable et précise. Non vraiment, ne cherchez pas à aller au contact, tenez-vous à l'écart des monstres sacrés et autres divas littéraires. Rappelez-vous la formule paysanne pleine de bon sens « rien ne pousse à l'ombre des grands chênes ». Souvenez-vous du rêve d'Icare qui voulait s'approcher du soleil et s'est brûlé les ailes. Regardez-les de loin, à bonne distance, et repaissez-vous tranquillement de leurs livres, soyez vampires, l'essentiel est dans le texte. Rien que le texte, toujours le texte, lui seul résiste au temps. C'est d'ailleurs ce phénomène qui explique la gloire posthume, les auteurs morts ne nous cassent plus les pieds, on peut enfin les admirer tout à son aise.

Olivier BARDOLLE
Service littéraire n°36, décembre 2010.


Olivier Bardolle, écrivain et éditeur, vient de publier Le petit traité des vertus réactionnaires chez l'Editeur.
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