jeudi 18 août 2011

Céline dans les Yvelines, chapitre II : A bord de La Malamoa à Croissy-sur-Seine

Le Courrier des Yvelines, hebdomadaire du Nord-est des Yvelines, consacre, dans ses pages été du mois d'août 2011, une série de cinq articles à Louis-Ferdinand Céline. Voici le second paru dans le numéro du 10 août.

Nous poursuivons notre série consacrée à l'écrivain Louis-Ferdinand Céline, qui a travaillé et exercé son métier de médecin dans les Yvelines. Son deuxième roman Mort à crédit, paru en 1936, a aussi été écrit en grande partie à Saint-Germain en Laye. Durant cinq semaines, nous cheminerons, étape par étape, sur les pas de l'écrivain maudit qui affectionnait la banlieue parisienne.

Après avoir évoqué le service militaire de Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline, à Rambouillet, nous consacrons ce deuxième volet à la période qui va de 1929 à 1933 pendant laquelle Céline côtoie le peintre Henri Mahé à bord de la péniche La Malamoa amarrée à Croissy. C'est l'époque de la vie de bohême avec la danseuse Elizabeth Craig, la plus grande passion de sa vie, à qui il dédiera le Voyage au bout de la nuit publié trois ans plus tard. Elizabeth Craig le quitte en 1933.

L'Impératrice
Elizabeth Craig, dit "l'Impératrice", dont le portrait trônait dans le salon de La Malamoa éclaire le chemin de l'écrivain. Henri Mahé, lui même, nous livre un très beau témoignage en forme de portrait de la danseuse (1) : « Elizabeth Craig... Lili... De grands yeux verts cobalt... Un petit nez fin... Une bouche rectangulaire sensuelle... De longs cheveux or roux tombent en boucle sur les épaules... De petits seins fermes et arrogants... Le cul aussi bien haut !... Des jambes de danseuse... A s'en faire un collier... (...) Elle ne marche pas, elle glisse, très droite. Sa petite tête fière ne bouge pas. S'écroule la terre !... Elle ne parle pas, elle murmure, alors ses yeux et ses paupières tressaillent. Dans la rue elle est souvent suivie, accostée. Flegmatique, sans même un regard, elle dit simplement : “C'est cent francs !” Radical ! » Henri Mahé raconte aussi dans La Brinquebale avec Céline (2) qu'elle n'accordait ses faveurs qu' aux vieux amis et aux jeunes amies de Louis, « si ça amusait Louis ». Et ça l'amusait souvent.

La rencontre avec Mahé
Le docteur Destouches a 35 ans en 1929, ses week-ends à Croissy-sur-Seine correspondent à une intense période d'écriture du manuscrit du Voyage au bout de la nuit. La rencontre avec Mahé de 7 ans son cadet offre à Destouches la place du spectateur au théâtre mondain, car les relations du médecin des pauvres ne viennent ni du grand monde, ni du monde des lettres. Les ragots qui ont cours sur La Malamoa le changent des misères de son dispensaire de Clichy (3). Ces rencontres lui offrent un véritable sas de décompression et de libertinage après une semaine passée auprès de ses patients. Il n'en demeure pas moins que la rencontre entre Mahé et Céline est une évidence, car les deux hommes, — Mahé est Breton, Céline est breton de coeur et d'esprit faut-il le souligner —, partagent une langue argotique portée à un haut niveau, au point d'en faire un verbe élitiste et halluciné. « Il y a chez Mahé comme chez Céline un côté Chateaubriand, en ce sens que leur imagination à l'un comme à l'autre leur fait confondre la réalité et ce qu'ils croient être la réalité. D'où beaucoup de fabulation dans leur délire verbal », écrit Emmanuel Auricoste (1908-1995), artiste plasticien habitué de La Malamoa (4). Maguy Malosse, épouse de Mahé à l'époque, ne dit pas autre chose : « Mahé avait un vocabulaire qui ne pouvait que plaire à Louis Destouches. Ils avaient une façon similaire de penser. C'étaient des Vikings, incompréhensibles pour nous, petits Méridionaux. » (5) Selon Eliane Tayar qui fut assistante de Carl Dreyer pour Vampyr, « le langage de Mahé a influencé le style de Céline. Destouches ne parlait pas ainsi. Mahé était un druide. Son verbe était imagé, drôle, spontané. »
Henri Mahé apparaît dans quatre ouvrages de Céline. Dans Voyage au bout de la nuit, il est ce peintre qui vit sur une péniche « aux environs de Toulouse » et qui invite Bardamu le héros du Voyage, Robinson et Madeleine (6). Dans Bagatelles pour un massacre deuxième pamphlet de Céline après Mea culpa publié aux Editions Denoël en 1937, il est cité comme l'un des créateurs préféré de Céline. Dans Féérie pour une autre fois, son nom surgit à propos de Bébert le célèbre chat de l'écrivain : « Bébert son extraordinaire c'était la promenade... Des vraies excursions souvent, les quais, jusqu'à chez Mahé, c'est rare pour un chat les quais...» (7). La phrase s'explique dans Maudits soupirs pour une autre fois, où Céline évoque avec nostalgie “Mahé sur La Malamoa”, cet « Arche de Noë », « un arche à copines et copains », cette « péniche pleines de rires, de morts, de souvenirs » (8).

« Nos jeudis enfantins »
Roger Lecuyer raconte dans un témoignage recueilli par Eric Mazet (9) les soirées autour du Pleyel à écouter Maguy Malosse, la femme d'Henri Mahé, jouer du Stravinsky, et tout ce petit monde s'éclairait avec des « lampes pigeon » car il n'y avait pas d'électricité à bord. Sur la péniche, des bals de tête étaient donnés. Lors de ces fêtes, Céline habillé de sa veste de tweed réversible ne se déguisait pas, mais disait : « Ich bin vampyr ov Dusseldorf... » Germaine Constans qui a présenté Destouches à Mahé en riait encore : « Les dimanches de La Malamoa, c'étaient nos jeudis enfantins. » Ils revenaient aphones de Bougival, à force d'avoir chanté dans l'autobus de Saint-Germain qui les ramenaient vers Paris...


Frédéric ANTOINE, avec les conseils de David Alliot.
Le Courrier des Yvelines, 10 août 2011.

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Photos : 1- Deuxième à gauche, la cigarette à la bouche, le peintre Henri Mahé propriétaire de La Malamoa. 2- Elisabeth à 24 ans. 3- Henri Mahé

Notes :
(1) in David Alliot, D'un Céline l'autre, Robert Laffont, collection Bouquins, 2011, p. 207.
(2) Henri Mahé, La Brinquebale avec Céline, préface d'Eric Mazet, Editions Ecriture - collection “Céline & Cie” dirigée par André Derval, 2011.
(3) Dans La Brinquebale avec Céline, Mahé révèle maints aspects peu connus de celui que l'on n'appelait pas encore Ferdinand et qui avait gardé son rire de cuirassier.
(4) Il est l'auteur des bas reliefs sur le Palais de Chaillot (1936), du monument de Chateaubriand à l'Ambroisienne de Milan, de la porte du Palais de la Société des Nations à Genève, et du monument commémorant la bête du Gévaudan à Marjevols en Lozère.
(5) Germaine Constans (1900-1984), entretien avec Eric Mazet, 5 février 1978. Repris dans Le Petit Célinien n°24 du 2 novembre 2009.
(6) Voyage au bout de la nuit, in Romans I, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1981, p. 398-407.
(7) Féérie pour une autre fois, in Romans IV, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1981, p.20.
(8) Maudits soupirs pour une autre fois, in Romans IV, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1985, p. 781.
(9) Témoignage inédit recueilli par Eric Mazet, in David Alliot, D'un Céline l'autre, Editions Robert Laffont, collection Bouquins, Paris, 2011, p. 209.


A lire :
>>> Céline dans les Yvelines, chapitre I : le cuirassier Destouches à Rambouillet
>>> Céline dans les Yvelines, chapitre II : A bord de La Malamoa à Croissy-sur-Seine
>>> Céline dans les Yvelines, chapitre III : Médan et l’hommage à Zola
>>> Céline dans les Yvelines, chapitre IV : Saint-Germain, le calme avant la tempête
>>> Céline dans les Yvelines, chapitre V : D'un dispensaire à l'autre (Sartrouville et Bezons)

1 commentaire:

  1. Enfin réédité, cet introuvable ! instructif et original, drôle à lire, poétique et renseigné. Un style. Et 40 lettres vraiment inédites, datant du Danemark, après une centaine de lettres peu connues. Et des photos de tableaux et fresques. On va de surprise en surprise. Un Céline peu connu. A se procurer même si vous avez la première édition.

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