mercredi 17 août 2011

Céline dans les Yvelines, chapitre I : le cuirassier Destouches à Rambouillet

Le Courrier des Yvelines, hebdomadaire du Nord-est des Yvelines, consacre, dans ses pages été du mois d'août 2011, une série de cinq articles à Louis-Ferdinand Céline. Voici le premier paru dans le numéro du 3 août.

Nous entamons une série consacrée à l'écrivain Louis-Ferdinand Céline, qui a travaillé et exercé son métier de médecin dans les Yvelines. Son deuxième roman Mort à crédit, paru en 1936, a aussi été écrit en grande partie à Saint-Germain en Laye. Durant cinq semaines, nous cheminerons, étape par étape, sur les pas de l'écrivain maudit qui affectionnait la banlieue parisienne.

Notre saga célinienne débute d'abord à Rambouillet dans le sud du département, où le jeune Louis-Ferdinand Destouches, de son nom d'état civil, fait son service militaire avant la Première Guerre mondiale. Le jeune homme qui n'est pas encore écrivain devance l'appel du service militaire, et s'engage le 28 septembre 1912 pour trois ans. Il est incorporé le 3 octobre au 12ème régiment de cuirassiers de la garnison de Rambouillet. D'un point de vue littéraire, cette période est postérieure au récit de Mort à crédit, le second roman de Céline, qui correspond à la période de l'enfance. Comme son père jadis, Céline est à la recherche du prestige et de l'apparat, qui correspondent sans doute à l'imaginaire nobiliaire, mais assez lointaines, cultivé par la famille Destouches, il choisit les cuirassiers.

A 18 ans, il devance le service militaire
Louis-Ferdinand Destouches s'engage donc à 18 ans, au moment où il termine ses études. Il a eu avant quelques expériences professionnelles dans le quartier de l'Opéra où il habite avec ses parents. Mais comme tous les hommes à l'époque, il faut se débarrasser du service militaire. Aussi pour gagner du temps, il devance l'appel et choisit de s'engager. Le choix de Rambouillet est très curieux, car Céline est tout de même un petit Parisien. Rambouillet, en 1912 c'est la
campagne lointaine, il faut compter pas moins d'une heure de train. Une sorte d'épopée pour lui, car c'est la première fois qu'il quitte ses parents. Il se retrouve donc militaire dans un régiment à cheval, et la seconde curiosité justement c'est qu'il n'est jamais monté à cheval ! On apprend aussi qu'il a peur des chevaux... La troisième particularité de cet épisode du service militaire, c'est que l'arme choisie par le jeune Destouches est une arme en voie de disparition. De fait, les cuirassiers servent les trois premiers mois de la guerre de 14. Après le conflit s'enlise dans les tranchées et ils deviennent complètement inopérants. Tout cela pose de nombreuses questions.
Céline, nostalgique de ses origines aristocratiques, une ascendance très peu matérielle dans la réalité des faits et de sa fortune, veut renouer avec le passé. Mais rapidement, le futur écrivain se confronte à la dureté de la vie de caserne, à l'ambiance lourde et pesante. « La discipline, les brimades, les corvées, la vie monotone et réglée de ce monde clos, pèsent sur le jeune parisien », écrit David Alliot, biographe épônois de Céline, dans Céline aux éditions Infolio (parution 2006). Peu après son incorporation à Rambouillet, Céline est déçu, la vie de caserne l'ennuie. Il est de fait le seul Parisien dans son régiment, pour lui cette expérience est un choc. Le jeune homme couvé, de bonne éducation, qui côtoie des provinciaux au régiment, qui pour certains sont analphabètes, découvre d'une certaine façon la société française, sa hiérarchie et ses inégalités.

La vie de caserne : un tableau social
Dans un de ses récents ouvrages intitulé D'un Céline l'autre (éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 2011), David Alliot rapporte aussi la correspondance des supérieurs de Louis Destouches avec ses parents, déjà rassemblée par Véronique Robert-Chovin dans le livre Devenir Céline : lettres inédites de Louis Destouches et de quelques autres, 1912-1919 (Paris, Gallimard 2009). Ces lettres brossent un portrait inédit du cuirassier Destouches, fort en tête, n'hésitant pas à s'endetter auprès de ses camarades... Elles révèlent aussi un aspect rare d'une hiérarchie militaire qui prend le temps de répondre au courriers de parents de la jeune recrue, inquiets pour leur progéniture. Cette correspondance en dit aussi long sur les relations qu'entrenaient les Destouches avec leur fils, loin du tableau apocalyptique brossé dans Mort à crédit. Cet épisode est très formateur pour le futur romancier. L'anecdote racontée dans le Carnet du cuirassier Destouches, sa première oeuvre littéraire, où la hiérarchie militaire de son régiment connaît mieux le nom des chevaux que ceux des hommes qui les montent, pose d'emblée les jalons du Voyage au bout de la nuit à venir : le côté absurde de la guerre et du fonctionnement de l'armée est déjà bien présent dans le Carnet du cuirassier Destouches.
Le 5 août 1913, Louis Destouches est nommé brigadier, et le 5 mai 1914, maréchal des logis. Enfin, le 14 juillet, tout son régiment défile à Longchamp devant Raymond Poincaré et son gouvernement. Pour inopérants qu'ils soient le gouvernement fait appel au cuirassiers quand on a besoin de la pompe républicaine ! C'est très joli à voir... car c'est l'occasion pour le régiment d'exposer sa force et ses armures rutilantes. En septembre 1914, les cuirassiers participent au début de la guerre de mouvement contre les allemands.

Emporté dans le conflit de 1914-1918
Extrêmement courageux au combat, Céline reviendra marqué dans son corps et dans son esprit par la dureté du conflit, comme il l'exprime admirablement dans les premières pages du Voyage au bout de la nuit. Dès le début de la guerre, il subira deux blessures. La première fois, un obus éclate près de lui, le projetant contre un arbre et occasionnant des troubles à l'oreille, ce qui lui valut de souffrir toute sa vie de vertiges et de sifflements - les fameuses "avalanches de trombones" évoquées dans Mort à crédit. Le brigadier Destouches est blessé une seconde fois, par balle, dans les Flandres, près de Poelkapelle, le 27 octobre 1914, alors qu'il s'était porté volontaire pour acheminer un message à travers les lignes. Reconnu invalide à 75 % — on songe même à l'amputer ! —, il en gardera toute sa vie ces séquelles au bras droit et écrira avec une main tordue. C'est un héros traumatisé qui revient du champ de bataille.

Frédéric ANTOINE, avec les conseils de David Alliot.
Le Courrier des Yvelines, 3 août 2011.

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A lire :
>>> Céline dans les Yvelines, chapitre I : le cuirassier Destouches à Rambouillet
>>> Céline dans les Yvelines, chapitre II : A bord de La Malamoa à Croissy-sur-Seine
>>> Céline dans les Yvelines, chapitre III : Médan et l’hommage à Zola
>>> Céline dans les Yvelines, chapitre IV : Saint-Germain, le calme avant la tempête
>>> Céline dans les Yvelines, chapitre V : D'un dispensaire à l'autre (Sartrouville et Bezons)

8 commentaires:

  1. "C'est la première fois qu'il quitte ses parents."
    Et l'Allemagne à 13 ans ? Puis l'Angleterre ?
    Il faut se documenter avant d'écrire.

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  2. Nous avions vu la même... mais soyons indulgent...

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  3. Il semble que le rédacteur se soit quelque peu documenté.Cela ne fait pas de lui un expert biographe de Céline, certes. Et puis, cet article permet de toucher un public sans doute inhabituel. Ce n'est pas anodin.
    Soyons plus qu'indulgent.Tout ce qui donne envie de découvrir l'oeuvre et l'homme est à encourager. Soyons donc encourageant.

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  4. Très juste. Il faut encourager le rédacteur de cet article à lire "Mort à crédit" et une notice biographique sur Céline.

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  5. J´ai parfois l´impression d´etre dans une confrerie ici...attention...il faut tout savoir et connaitre sur celine...aucune erreur sera admise...certain commentaire son trop enorme.

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  6. J'ai une réputation de râleur, mais je trouve cet article excellent, malgré une oetite erreur. Et puis du Céline pleine page, non pas dans une revue, mais dans un journal, aussi bien documenté, sans bavardage, modeste, c'est plutôt rare. Chapeau !

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  7. Oui, indulgence. Quand on écrit un article, on ne rédige pas une thèse... Quelques petites erreurs de-ci de-là... L'auteur s'en aperçoit et cherche à se corrige, il progresse et donc, gageons que Frédéric Antoine continuera à nous régaler avec LFC... Quant à l'erreur, ne serait-ce pas une farce du conseiller ??? :)

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  8. "une petite erreur..." ? Présenter un jeune homme qui quitte pour la première fois Papa et Maman, alors qu'il a déjà pas mal bourlingué !! On peut aimer les images d'Epinal ou leur préférer la vérité. A chacun de choisir.

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