vendredi 13 juillet 2012

Céline à Londres (1915-1916)

Photo d'identité 1915
La période de guerre vécut par Céline sera finalement assez courte. Le gouvernement français décrète la mobilisation générale 1er août 1914. Céline sera blessé le 27 octobre de la même année à Poelkapelle. Il sera soigné pendant plusieurs mois à Hazebrouck puis au Val de Grâce à Paris, où il recevra la médaille militaire.

Sa convalescence terminée, il est affecté comme auxiliaire au service des visas du consulat français à Londres. Cette période de la vie de Céline reste encore mal connue et soulève de nombreuses hypothèses.

Toutefois, le témoignage d'un de ses plus ancien ami, Georges Geffroy, vient éclaircir quelque peu le flou de cette période. C'est en 1915 qu'il fait la rencontre du futur écrivain : « Début 1915, je fus envoyé à Folkestone puis à Londres, où je me retrouvai attaché au Bureau des passeports. C'est là, quelques temps plus tard, que je vis arriver Louis Destouches avec sa "batterie de cuisine" (Destouches dixit) : Médaille militaire et Croix de guerre. Nous avons tout de suite sympathisé » (1). Il accueillera pendant plusieurs mois Louis dans sa chambre meublée du 71, Gower Street.

Les deux amis mènent une vie « à la fois simple et mouvementée » et où « les femmes ont tenu un rôle prépondérant », selon François Gibault. Certains soirs, ils sortent et fréquentent le « milieu français » : « Certains soirs, nous fréquentions le milieu, le "milieu français" bien entendu. », du côté de Soho où « les maquereaux français et leurs protégés étaient gentils pour nous, toujours prêts à nous offrir à dîner. »

Ou se retrouvent au music-hall, qui attire Céline : « Ou bien Louis m'entraînait au music-hall (la batterie de cuisine suffisait pour entrer gratuitement), ou à des spectacles de ballets. ». Georges Geoffroy témoigne aussi de l'attrait de Céline pour les danseuses, que l'on retrouvera tout au long de sa vie, tant dans ses rencontres que dans son oeuvre : « Louis raffolait des danseuses. Il avait une passion pour la danse. ». Il nous en apprend aussi sur ses lectures « il lisait beaucoup [...] de la philosophie ou de l'histoire. [...] Hegel, Fichte, Nietzsche, Shopenhauer. »

Beaucoup plus inattendue est sa supposée rencontre avec la célèbre espionne Mata-Hari : « des rencontres étranges comme celle, par exemple, de Mata-Hari qui nous invitait à dîner au Savoy où elle résidait. Nous avions des instructions de lui accorder son visa mais, toutefois, en la faisant lanterner un certain temps. Nous ne savions pas très bien ce qui l'attendait en France, nous en avions toutefois une vague idée. »

Cette ambiance du Londres interlope, de la prostitution et d'une certaine liberté pour Céline, se retrouvera quelques années plus tard avec poésie dans Guignol's band, qui paraîtra chez Denöel en 1944 :

Céline en 1916
« Et puis tant de jolies chansons fraîches et comiques et galantes qui me dansent au souvenir... toutes à l'essor de la jeunesse... Et tout ainsi au fond de ces ruelles dès que le temps s'arrange un peu... un peu moins froid, un peu moins noir au-dessus du quartier Wapping entre « Poplar » et les « Chinois ».
Alors la tristesse s'en va fondre par petits tas gris au soleil... J'en ai vu moi des quantités qui fondaient ainsi des tristesses, plein les trottoirs en vérité, gouttaient au ruisseau... Mutine fringante fillette aux muscles d'or !... Santé plus vive !... bondis fantasque d'un bout à l'autre de nos peines ! Tout au commencement du monde, les fées devaient être assez jeunes pour n'ordonner que des folies... La terre alors tout en merveilles capricieuse et peuplée d'enfants tout à leurs jeux et petits riens et tourbillons et pacotilles ! Rires éparpillent !... Danses de joie !... rondes emportent !
» 

« Tout le cul provenait de France chez Cascade, sauf la Portugaise!... et Jeanne Jambe-la-Blonde qu'était native du Luxembourg... Question de la santé, de l'entrain, il grisonnait sur les tempes, il avait son albumine c'était entendu, mais il tenait encore pape à table et au godet et puis ailleurs! il faisait bien sûr plus de cartons mais toujours l'homme d'une drôle de classe! en tout et pour tout! Il te levait encore des fillettes! et des pimpantes, des « Varietys » ! des berlingots! Il faisait la sortie des Artistes... comme ça le coup de fredaine! Mine de rien!... et plus souvent qu'à son tour. Et pas en frais de conversation... juste au fou rire et pantomime!... du travail vertige et galant!... Il avait valsé comme un prince au beau temps d'Angèle!... Il dansait plus because varices!... Mais tout de même encore deux, trois tours, pendant les conquêtes!... C'est vrai qu'il était juponnier, sa petite faiblesse, son péché mignon, pas très répandu chez les barbes, plutôt manilleurs-épiciers comme dispositions... plutôt frisquets sur la quéquette... »

« Un dimanche matin je me décide... je me dis : « Petit ! On y va ! » Je me trouvais vers Barbeley Dock, le Transbord attendait, c'était invitant, le petit boat, ça faisait dix minutes sur le fleuve... Je suis tenté dès que je vois l'eau... La plus petit raison ça va !... je ferais le tour de bassin des Tuileries au moindre prétexte ! dans un verre de montre si j'étais mouche un tout petit peu... n'importe quoi pour naviguer ! Je traverse tous les ponts pour des riens... Je voudrais que toutes les routes soient des fleuves... C'est l'envoûtement... l'ensorcellerie... c'est le mouvement de l'eau... Là comme ça, sans vouloir, hanté, juste au clapotis de la Tamise... je restais là, berlue... le charme est trop fort pour moi surtout avec les grands navires... tout ce qui glisse autour... faufile, mousse... les youyous... l'abord sud des Docks..., cotres et brigantines au louvoye... amènent... drossent... frisent à la rive... à souple voguent !... C'est la féerie !... on peut le dire !... Du ballet
!... ça vous hallucine !... C'est difficile à se détacher...
»

Céline vers 1916 à Paris
Définitivement réformé en décembre 1915, il quitte le consulat. « Dès lors, en janvier 1916, commence une période opaque. On le sait à Londres mais il n'habite plus Gower Street. Il donne pour adresse Leicester Street (Soho West), qui est aussi celle d'un proxénète notoire — le Cascade de Guignol's band. Pendant quatre mois et demi on le perd, hormis quelques résurgences, ainsi ce surprenant mariage, le 19 janvier 1916, avec une inconnue : Suzanne Nebout, entraîneuse dans un bar » (2). Non enregistré au consulat, ce mariage ne sera officiellement d'aucune valeur. De cette relation, peu de choses sont connues aujourd'hui, et seule subsistera cette trace dans l'oeuvre de Céline, dans Féerie pour une autre fois I : « J'ai commis qu'un crime dans ma vie, un seul là, vrai... comme j'ai quitté mes petites belles-soeurs, pauvres fillettes en novembre 1917... et pas des petites crevettes businesses ! Ah pas du tout ! des fleurs de poupées! Minois ! ... éclat ! fraîcheur ! mutines ».
Selon Gaël Richard (3), Céline aurait « pu la rencontrer dans un club de Soho où elle dansait avec sa soeur », et « se serait rendue rue Marsollier pour rencontrer ses beaux-parents » après la fuite de son mari en Afrique. Toujours selon G. Richard, cette femme au destin tragique (le 17 septembre 1922, elle meurt à seulement trente ans) « ont laissé une empreinte profonde et douloureuse dans l'oeuvre de Céline, de personnage en personnage : la petite Janine de la scène finale de L'Eglise, Molly de Voyage, Angèle évoquée dans le prologue de Mort à crédit, et la petite Virginie de Guignol's band et de Guignol's band II lui doivent toutes quelques traits. »

1916 marque le départ de Céline pour l’Afrique, où il est engagé par la société Shanga-Oubangui pour le développement de plantations au Cameroun. Le voyage continue...

M.G.
Le Petit Célinien, 13 juillet 2012.

Notes
1 - Georges Geoffroy, « Céline en Angleterre », Cahiers de L'Herne, n°3, 1963.
2 - Yves Buin, Céline, Gallimard, 2009.

1 commentaire:

  1. Colette Turpin Destouches m'avait dit que cette photo datait de 1926.

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