lundi 14 mai 2012

Céline, le génie de la démolition - RADIO PRAGUE - 24 mai 2008

Ecrivain génial ou provocateur scandaleux ? Humaniste passionné ou antisémite invétéré ? Connaisseur profond de l’âme humaine ou cynique se délectant du malheur des autres ? Toutes ces questions se posent lorsque le lecteur aborde l’œuvre de Louis Ferdinand Céline, sans doute l’écrivain français le plus controversé du XXe siècle. Le lecteur qui se laisse emporter par la force de ce maître incomparable du style, se heurte presque aussitôt à des idées et des attitudes qu’il n’arrive pas à digérer parce qu’elles sont tout simplement intolérables. Et pourtant, et peut-être justement à cause de cela, Céline ne cesse d’intriguer les lecteurs, les historiens de la littérature et les traducteurs...

 
 


C’est à l’occasion du 75e anniversaire de la parution de la traduction tchèque de son roman «Voyage au bout de la nuit », que l’Institut français de Prague a organisé une soirée consacré à Céline, écrivain qui, malgré le temps qui passe, continuera, sans doute, à garder encore longtemps son aura inquiétante et sinistre qui le protège de l’oubli. Parmi les invités à cette soirée il y avait, entre autres, la traductrice tchèque de Céline Anna Kareninová, l’écrivain Zbyněk Hejda et aussi Alice Stašková de l’Université Charles, membre du bureau de la Société célinienne. Dans son intervention, Alice Stašková est revenue sur la réception de l’œuvre de Céline en Tchécoslovaquie et en République tchèque. D’après elle, cette réception était d’une telle intensité quelle était comparable aux réactions des milieux littéraires en France : 

« Le premier qui a introduit ‘Voyage au bout de la nuit’ dans le milieu tchèque était un écrivain d’origine juive, Richard Weiner, qui était le correspondant parisien du journal tchèque Lidové noviny. Il a écrit à l’époque, lors de l’affaire Goncourt : ‘Il s’agit d’une immense affaire de démolition.’ Sa description ainsi que son intuition pour l’immense grandeur littéraire de Céline ont été vraiment à l’origine de la réception de Céline en Tchécoslovaquie. (…) On peut très bien dire, ce qui est une chose assez particulière, que c’étaient tout de suite des personnages de premier rang de la vie culturelle qui se sont occupés de Céline. Comme c’était le cas aussi en France, l’œuvre de Céline, sa vision du monde et son style ont divisé le pays en deux camps politiques. Il a été assez bien accueilli par la gauche, comme en France. Il a été très bien accueilli également par le ‘prince’ de la critique tchèque František Xaver Šalda. Celui-ci lui a consacré une étude qui mérite d’être lue encore aujourd’hui. Par contre, il y a eu une réaction plutôt ambiguë de l’écrivain Karel Čapek, personnage dominant la scène culturelle tchèque qui a pris la position, je dirais, d’un bien-pensant et du sens commun. L’écrivain a recommandé à Céline, dans lequel il voyait un philanthrope ayant honte de son amour pour les misérables, d’aller voir un médecin des âmes humaines, pour trouver une issue. Donc les réactions ont été très partagées, et pourtant aussi différenciées qu’on puisse dire pour qu’elles soient intéressantes. » 

Et Alice Stašková d’ajouter que l’œuvre de Céline a eu de la chance en ce qui concerne les traducteurs tchèques. Dans l’entre-deux-guerres c’était l’un des meilleur traducteurs de l’époque Jaroslav Zaorálek et, après 1989, Anna Kareninová. La traductrice a consacré à Céline une importante partie de ses activités et de sa vie : 

Anna Kareninova
« J’ai choisi Céline surtout parce que c’est un grand écrivain dont l’œuvre n’a pas été traduite, dans son ensemble, en tchèque. J’étais fascinée par la possibilité de découvrir son style. C’était la musique de sa langue que je voulais découvrir, traduire et, au fond, que je voulais aussi vivre. (…) Je n’ai réussi à transmettre que certains aspects de cette œuvre. Si je pensais avoir réussi à traduire l’œuvre de Céline dans toutes ses dimensions, je serais un mauvais traducteur. On doit toujours aller de l’avant et continuer à préciser la traduction. » 

Traduction de Féerie par A. Kareninova (2011)
Anna Kareninová a traduit en tchèque la trilogie allemande – c’est-à-dire les romans « D’un château l’autre », « Nord » et « Rigodon », ainsi que les deux tomes de « Guignol’s band », et actuellement, elle est en train de traduire « Féérie pour une autre fois ». 

« Les plus grandes difficultés de la traduction des œuvres de Céline sont dues au fait que l’écrivain, après la guerre et après avoir écrit ses ‘Pamphlets’ s’est mis à travailler d’une façon très intéressante avec la langue. Il exploitait également les possibilités sonores de la langue, et il est évidemment très difficile de traduire cela dans une langue de structure différente. J’ai donc été obligée de créer dans la langue tchèque un système correspondant à ce que Céline aurait utilisé, comme je le crois, s’il écrivait en tchèque.» 

Céline, témoin nihiliste de l’absurdité de l’existence humaine, a vécu entre 1894 et 1961. Il a été la première victime de ses pensées corrosives. Sa vie marquée par des conflits avec la société, la prison, l’exil et la maladie, pourrait être considérée comme un immense échec, mais ce sont justement les vicissitudes de cette vie qui lui ont inspiré une des œuvres les plus originales de la littérature du XXe siècle. Evidemment, les participants à la soirée consacrée à Céline à l’Institut français de Prague ne pouvaient pas passer outre son antisémitisme. Pour la majorité de ses lecteurs, et aussi pour Anna Kareninová, c’est sans doute l’aspect le plus contestable et le plus douloureux de l’œuvre célinienne :

« La réception de l’œuvre de Céline dans le milieu tchèque m’a beaucoup surprise parce qu’on se disputait surtout à cause des parties licencieuses de ses écrits et non pas à cause de son antisémitisme. Je me suis rendue compte qu’avant l’holocauste, les gens n’avaient pas beaucoup pris en considération les choses auxquelles nous prêtons attention aujourd’hui, étant conscients des horreurs qui se sont produites. Céline était considéré en Bohême, de même qu’en France, comme un écrivain controversé. Mais on peut dire qu’en général les écrivains capables de comprendre la grande littérature voyaient en Céline un grand auteur. (…) Evidemment son antisémitisme n’est pas une chose à laquelle on peut s’habituer. Moi j’arrive à l’expliquer pour moi-même, mais je n’arrive pas à l’accepter. J’ai lu les pires choses qu’il avait écrites et je pense que c’était une hyperbole. Il venait d’un milieu où l’antisémitisme était courant, et il ne se rendait pas compte des limites qu’il transgressait. Il donnait ses pamphlets à lire à ses amis juifs comme une grande rigolade. Je ne sais pas comment c’est possible. C’est ainsi que je l’explique, mais je ne l’accepte pas.» 

Céline est-il excusable ? Faut-il chercher des circonstances atténuantes à sa haine raciale ? Pour Alice Stašková cet aspect de la vie et de l’œuvre de l’écrivain ne perd rien de sa gravité même un demi-siècle après sa mort : 

« Bien sûr, il s’agit là d’une question bien difficile, voire douloureuse, puisque, à mon avis tout chercheur célinien doit se poser cette question et essayer de faire face à cette atrocité qu’est l’antisémitisme de Céline entre 1937 et 1941. Il ne faut pas oublier non plus qu’il a écrit des lettres de lecteur dans les journaux fascistes en France. A mon avis, la position de Céline n’est pas excusable. On peut contextualiser l’antisémitisme farouche de Céline, on peut très bien le comparer à ses contemporains. Nous avons des tas d’explications psychologiques, psychiatriques et historiques situant Céline dans le milieu petit bourgeois des années vingt. On peut faire tout cela mais la question se pose à la fin si comprendre peut excuser. Est-ce que comprendre peut dispenser ? Est-ce que ceci peut donner une absolution ? Je crois que même dans les plus grands éclats de rire que l’œuvre célinienne provoque, dans cette grâce de rire que Céline nous offre, on ne peut jamais oublier que ceci est, je crois, la cause de l’holocauste. Pour chaque chercheur célinien, c’est mon avis personnel, la douleur célinienne ne se cicatrise jamais, il s’agit toujours d’une plaie ouverte. »

Rencontres Littéraires, 24 mai 2008.

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