samedi 28 avril 2012

Ces écrivains rattrapés par leur passé - La Liberté (Suisse) - 27 avril 2012

Jugé à la Libération, Louis-Ferdinand Céline s’en est bien sorti et reste aujourd’hui un auteur génial, mais controversé pour ses positions antisémites. D’autres écrivains ont eu moins de chance avec la justice.

Paris, fin de la Seconde Guerre mondiale. L’heure est à la libération, l’épuration bat son plein. L’écrivain et médecin Louis-Ferdinand Céline a pris les chemins de l’errance depuis 1944. Maudit dans son pays en raison de ses positions antisémites affirmées, l’auteur du « Voyage au bout de la nuit » quitte Montmartre pour Sigmaringen, en Allemagne. Il y rejoint les derniers meneurs du régime de Vichy, avant de se rendre à Copenhague en 1945 avec son épouse Lucette et le chat Bébert.
C’est au Danemark que Louis-Ferdinand Céline sera arrêté puis emprisonné, à la suite d’un mandat d’arrêt lancé par Paris. La France ne parvenant pas à obtenir son extradition, son procès commence dans son pays par contumace. Les pamphlets qu’il a signés entre 1936 et 1941 sont de lourdes pièces à conviction, portés qu’ils sont par une étrange musique de l’insulte antisémite qui, à leur parution, a partagé les critiques entre laudateurs et pourfendeurs.

Trahison, antisémitisme
Leur auteur nie en bloc tout ce dont on l’accuse: trahison, antisémitisme, intelligence avec l’ennemi – de quoi encourir la peine de mort. Il va jusqu’à faire porter le chapeau à son éditeur, Robert Denoël. Condamné en 1950, il est amnistié l’année suivante en raison de son état de grand invalide de guerre.
Depuis, Louis-Ferdinand Céline fait régulièrement l’objet de controverses. La dernière en date est survenue l’an passé. Elle concernait l’opportunité d’une célébration officielle du cinquantenaire de son décès, considérée comme scandaleuse par des personnalités comme Serge Klarsfeld.
En filigrane, c’est l’homme et l’écrivain qu’on oppose. Si l’homme s’est fait remarquer par des propos antisémites aujourd’hui encore condamnés, l’écrivain fait preuve d’un génie qui a transformé la littérature telle qu’elle s’écrit dans le domaine francophone et a frappé plus d’un lecteur. Bertrand Delanoë, maire de Paris, a résumé cette opposition par une formule qui a fait parler d’elle: « Céline est un excellent écrivain mais un parfait salaud. »

Dans la Pléiade
A l’instar de celle-ci, d’autres situations et polémiques passées tendent à dissocier l’homme, perçu comme odieux, de l’écrivain, dont l’excellence est reconnue. Du vivant de Louis-Ferdinand Céline déjà, la presse hésite à lui donner la parole, prend d’infinies précautions lorsqu’elle s’y résout. Louis-Ferdinand Céline assiégeait Gaston Gallimard, éditeur, afin que ses écrits entrent dans la prestigieuse collection la Pléiade. Ce sera chose faite en 1977, longtemps après son décès. Régulièrement, des « anti-céliniens » viennent rappeler les côtés sombres du personnage, accusant par exemple tel ou tel préfacier de se montrer trop complaisant. Depuis, la présence de Louis-Ferdinand Céline dans les manuels scolaires interpelle parfois, mais elle tend à démontrer que chez lui le génie de l’écrivain doit primer les aspects les plus abjects de l’homme.

De Brasillach à Bonnard
Si Louis-Ferdinand Céline a échappé à la peine de mort, d’autres hommes de plume partisans de la collaboration n’ont pas bénéficié d’une telle grâce. Au terme d’un procès que d’aucuns qualifient d’expéditif, l’écrivain Robert Brasillach, rédacteur en chef de l’influent journal nationaliste et antisémite « Je Suis Partout », a par exemple été fusillé en février 1945, en dépit d’une pétition en faveur de sa grâce, rejetée par le général de Gaulle. Lancée par Claude Mauriac, elle a été signée par des écrivains de tous bords, tel Albert Camus, au nom de ce que Jean Paulhan nommait « le droit à l’erreur de l’écrivain ».
L’épuration a aussi laissé des traces parmi les écrivains membres de l’Académie française. « Les deux Abel », à savoir Abel Bonnard et Abel Hermant, en ont été exclus, le premier pour avoir été ministre du gouvernement de Vichy (on le retrouve à Sigmaringen), le second pour faits de collaboration.
Suprême humiliation, leurs fauteuils d’académiciens ont été repourvus de leur vivant, alors qu’en temps normal, seul le décès d’un immortel ouvre la porte à sa succession. Abel Hermant tente de justifier après coup, par ses écrits, ses positions favorables à la collaboration. Abel Bonnard, quant à lui, finit ses jours en exil en Espagne, seul et oublié, frappé d’indignité nationale.

Réfugiés en Suisse
Egalement contraints au départ, d’autres se sont installés en Suisse, tels Paul Morand, qui a occupé le château de l’Aile à Vevey, ou Jacques Boutelleau, dit Jacques Chardonne, qui doit son pseudonyme à son village vaudois d’adoption, où il a vécu quelque temps, craignant d’être fusillé en France pour faits de collaboration. Refusant de croire qu’il n’y a pas une possibilité de rebondir après la Libération, ces deux écrivains seront, dans les années 1950, à l’origine du mouvement littéraire des Hussards.
D’autres destins encore attendent les écrivains qui se sont prononcés en faveur de la collaboration. Versatile dans ses convictions, les yeux dessillés à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Pierre Drieu la Rochelle se suicide en 1945.
Auteur du texte « Les décombres » désignant les juifs comme responsables de la défaite de 1940, Lucien Rebatet, quant à lui, mettra à profit son long séjour à la prison de Clairvaux pour achever l’écriture, commencée à Sigmaringen, de son ample roman « Les deux étendards », publié « d’urgence » par Gallimard en 1951. Cela, tout en menant une correspondance d’idées avec Pierre-Antoine Cousteau, journaliste pour « Je Suis Partout » et frère de l’océanographe Jacques-Yves Cousteau. 

Daniel FATTORE
La Liberté, 27 avril 2012

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