lundi 6 février 2012

Le cœur en mille morceaux - Der Spiegel - 21 mai 2001

L’écrivain et son épouse en 1955
« Un homme brisé à moitié fou »
Publié en 2001 dans les pages d'un des plus grands magazine allemands, Der Spiegel, cet article rédigé à l'occasion de la vente d'un manuscrit du Voyage révèle la vision outre-Rhin de l'écrivain français. Dix ans après sa parution, les récentes polémiques relatives au statut de Céline dans la mémoire nationale viennent contredire les conclusions du journaliste sur la "réhabilitation définitive" de l'auteur ou sur son entrée au coeur du "Panthéon des Lettres". Il n'en reste pas moins que cet article porte un regard neutre et dépassionné sur les sentiments ambigus que l'auteur continue d'éveiller chez ses compatriotes, et même chez ses intimes, si l'on en croit le témoignage poignant de Lucette Destouches. Un prix record pour un écrivain jugé si condamnable. On peut comprendre que nos voisins s'étonnent.

Le prix record atteint pour un manuscrit de Céline réveille d’anciennes blessures et apporte un triomphe tardif à la veuve du génie controversé. L’adoration de cette relique a un prix que la nation est prête à payer. Pour 11 millions de francs, lors d’une enchère excédant même les 12 millions (plus de 3,5 millions de marks), le manuscrit d’origine du premier roman monumental de Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, est passé aux mains de la Bibliothèque Nationale de France, jeudi dernier, à Paris. Jamais le prix proposé pour l’achat d’un manuscrit littéraire n’avait encore égalé la somme déboursée pour ces 876 feuilles de papiers griffonnées à la main, et pieusement conservées dans une petite malle de cuir fauve. La France a définitivement réhabilité son poète, condamné et maudit, près de 40 ans après sa mort. Céline, ce cavalier de l’Apocalypse, collaborateur et traître national pendant la Seconde Guerre mondiale, antisémite enragé, a trouvé sa place parmi les plus grands saints du Panthéon littéraire. La vente aux enchères de ce manuscrit disparu, qui réapparaît aujourd’hui de manière surprenante, vendu par Céline en 1943 au marchand d’art Etienne Bignou pour 10 000 francs et un modeste Renoir, est aussi une victoire des dernières heures pour une dame âgée, retirée du monde depuis longtemps. Lucette Destouches, 88 ans, est la veuve du médecin Louis-Ferdinand Destouches, connu comme écrivain sous le patronyme de sa grand-mère bien aimée.
Depuis son décès, le 1er juillet 1961, elle habite seule, environnée de la seule présence d’animaux, dans sa maison de Meudon, près de Paris, où Céline a vécu en sa compagnie la dernière décennie de son existence. « Toutes ces années sans lui, j’ai voulu le défendre. C’était mon unique et mon immense force », confie la vieille femme à une amie. Elle attend que « la vie s’épuise, goutte après goutte, hors de la carcasse qui [lui] sert encore de squelette ».
Lucette Destouches n’a pas mené un combat facile. A la fois respecté et méprisé au sortir de la guerre, Céline était un homme brisé, à moitié fou, rongé de haine et qui, à peu de choses près, ne voulait plus voir un seul homme. Aussi négligé qu’un clochard, il ne s’adressait presque plus qu’au perroquet Toto que son épouse lui avait offert. Mais il écrivit jusqu’au dernier jour. La veille de sa mort, il acheva sa dernière œuvre, Rigodon, un reportage sur son Odyssée à travers une Allemagne à feu et à sang, en mars 1945, la description sinistre d’une danse macabre. Comme d’autres écrivains français tout aussi reconnus, Céline avait pris parti pour le Régime de Vichy et le IIIe Reich. Personne d’autre que lui n’a écrit des pamphlets aussi enragés et monstrueux contre les juifs et leurs prétendues conspirations. Il mettait même mal-à-l’aise un certain nombre de nazis, voyant dans cet allié imprévisible un anarchiste sauvage. Lucette Destouches se rappelle que, pendant l’Occupation, ils recevaient dans leur appartement de Montmartre de petits cercueils envoyés par la poste – menace de mort adressée par la Résistance. « Les communistes annonçaient son assassinat. Puis les juifs voulurent, à leur tour, lui régler son compte ». Après le débarquement des Alliés en Normandie, Céline s’enfuit pour l’Allemagne avec sa femme et le chat Bébert. Il voulait gagner Copenhague, où il avait laissé de l’argent avant la guerre. A Sigmaringen, il assista au dernier acte des caciques de Vichy (« 1142 personnes promises à la mort »). Lors de ses promenades dans le parc du château, Lucette rencontrait quelquefois le vieux maréchal Pétain. Il la saluait d’un petit signe de main et dispensait même quelques caresses au chat Bébert. L’exil dura sept années, que Céline passa en partie dans une prison danoise. Depuis sa lourde blessure de guerre, en octobre 1914, il souffrait constamment de douleurs à la tête. La détention l’a complètement détruit, se souvient Lucette. « Elle en a fait un mort vivant dans l’attente de son agonie ». Grâce à une amnistie qui lui évite d’éventuelles sanctions, le couple – accompagné de son fidèle matou- peut regagner la France en 1951. Céline n’a jamais regretté ses pamphlets antisémites. Il refusait encore d’y voir une faute abominable et s’en justifiait, au contraire, en arguant d’un pacifisme radical, affirmant qu’il avait voulu à n’importe quel prix éviter un nouveau conflit entre la France et l’Allemagne. Or les juifs nous auraient poussés à la guerre contre Hitler.
Lucette Destouches s’assure scrupuleusement que ces écrits infâmes, tel Bagatelles pour un massacre, ne puissent jamais être réédités. « J’ai toujours essayé d’adoucir son tempérament, raconte-t-elle. Je le modérais, l’avertissais. Je servais de tampon entre lui et les autres. Cela n’a jamais servi à rien ». En 1932, Voyage au bout de la nuit faisait son entrée dans le monde des lettres avec la fulgurance d’une coulée de lave. Un roman comparable au cri primitif – Céline avait subitement crée un nouveau style, haletant et chargé d’émotions. Une langue orale. Il écrivit ses livres comme un compositeur enchaîne les notes, invitant son lecteur à une danse tourbillonnante. Mais il reste une énigme. Pourquoi cet auteur qui éprouva tant de compassion pour les faibles et les malheureux, comment ce médecin des pauvres soignant gratuitement ses patients dans la banlieue parisienne a-t-il pu se métamorphosé en persécuteur fanatique ? Même sa veuve ne parvient pas tout à fait à résoudre ce mystère et pointe seulement la tristesse infinie devant laquelle tout le monde a préféré s’enfuir.
« Toute ma vie avec lui ressemble aux mille éclats d’un verre enfoncés dans mon cœur. Ce n’est pas le bonheur que je cherchais en sa présence. Je désirais seulement le rendre un peu moins malheureux ». Maintenant que la Bibliothèque Nationale va exposer sa précieuse acquisition, c’est peut-être à son tour d’être aujourd’hui un peu moins malheureuse.

Romain LEICK
Der Spiegel, 21 mai 2001.

Traduction Jean-François ROSEAU

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Sur le sujet :
> Deux vidéos (reportage TV) sur cette vente.

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