vendredi 6 janvier 2012

Un roman retrouvé de Louis-Ferdinand Céline - Journal de Genève - 2 mai 1964

« … et comment que je suis malheureux !… Elle a vu mon bras un petit peu ?… Je me dépiote exprès, je lui montre… Elle touche… elle fait « Ah ! ah ! » c’est tout !… Et puis ma tête !… mon oreille !… Ça ne l’effraye pas !… elle me croît pas !… mêmes les cicatrices… elle croit que des bêtises… tout ! des féeries !… Ah ! elle me fout en boule !… Ah ! elle en veut des horreurs ?… Je peux lui en raconter un petit peu moi des horreurs de batailles !… que le sang dégouline partout ! Oh ! pardon, mignonne !… Moi en personne et pas au poids !… Et alors, pardon la mitraille… l’enfer des combats ! les ventres qui s’ouvrent ! qui se referment ! les têtes qu’éclatent ! les boyaux partout !… glou-glous !… Ah ! les massacres six, quatre, deux !… Pardon, ma fifille !… Des boucheries si rouges, si épaisses que c’est plus par terre qu’une bouillie, plein les sillons, de viande, d’os broyés, et des pleins ravins plein de cadavres, pas encore tout à fait morts et que les canons passent dessus à la charge, mais oui s’il vous plaît !… en trombe parfaitement ! et les autobus ! et repasse toute la cavalerie ! étendards flottants déployés…
Je lui imite les cris du carnage… les râles, les hurrahs… Ça la trouble pas encore… Elle me trouve pas le plus grand des héros ?… le plus fantastique des blessés ?… Je m’époumone pourtant !… je bave !… Que j’ai chargé moi ?… Tagada !… en tête des plus escadrons !… des plus terribles !… des plus féroces !… Je me surpasse !… »
Un terrible combat de la première grande guerre et vous avez reconnu que seul Louis-Ferdinand Céline pouvait ainsi l’écrire avec cette violence, cette frénésie qui sur le papier bouleversent la syntaxe. Et cette page d’où vient-elle ?
C’est d’où elle « revient » qu’il faudrait dire, car elle est extraite d’un livre de Céline longtemps disparu, et, à son contenu, vous entrevoyez que c’est tout à côté de « Guignol’s Band » qu’il devrait prendre place. Robert Poulet qui, dans les colonnes de « Rivarol » est l’un des meilleurs critiques de l’heure et l’un des quelques indépendants que les camaraderies littéraires n’emprisonnent pas, a colligé les pages du manuscrit retrouvé et en conte l’aventure dans une note dont il a fait précéder LE PONT DE LONDRES.
Quand la libération de Paris survint et que sonna l’heure des représailles et des vengeances aussi, l’appartement de Céline fut mis au pillage et tous les papiers qu’il pouvait enfermer. Il y avait là des manuscrits d’ouvrages inédits et qui n’existaient qu’à un seul exemplaire : le « Casse-pipe » notamment et le livret d’un ballet.
Manuscrits essentiels, du temps de la pleine maturité et qui auraient du trouver leur place entre « Guignol’s Band » et « Féerie pour une autre fois ». Tout espoir de les récupérer semblait aboli.
C’est dans de très étranges circonstances que le manuscrit que Poulet vient d’éditer, sous ce titre qui est de lui Le pont de Londres, réapparut. A la mort de Céline, Mme Marie Canavaggia qui avait été la secrétaire de l’écrivain découvrit, au fond d’un placard, une liasse dont très vite on reconnut qu’elle portait la marque de Céline. L’étonnant c’est qu’ayant chez elle un tel manuscrit, Mme Canavaggia n’y ait pas pensé plus tôt !
En le reconstituant, Robert Poulet s’est gardé de changer un seul mot du texte.
L’œuvre est indéniablement une suite de « Guignol’s Band » : on y retrouve son décor et ses personnages et le titre n’en a été choisi que pour mieux situer l’action car « l’image du Pont de Londres n’y apparaît pas beaucoup plus que la Chartreuse de Parme n’apparaît dans le roman de Stendhal. »
C’est le Londres de la guerre 14-18 qui y est évoqué. Ferdinand, qui s’est battu plus que courageusement et blessé gravement, a été expédié en Angleterre : il découvre, et peut-être y invente aussi, le plus surprenant des mondes. Il peut bien s’employer avec son compère Sosthène de la mise au point de masques à gaz, mais toujours d’assez loin, laissant à Sosthène de chercher, de bricoler avec un vieux colonel qui cache dans les recoins de sa maison des gaz de toutes espèces pour éprouver la résistance des masques qu’il fabrique. Lui, Ferdinand, le flâneur et le rêveur, donne dans une douce aventure. Car le colonel O’Colloghan a une nièce exquise avec qui notre Ferdinand engage un flirt romantique. Il faut l’entendre dire ou se dire sa passion avec des vocables « fleur bleue » et dans ses aveux jeter la même surabondance qu’il met dans sa moindre description.
L’amour de Virginia l’entraînera d’extravagantes aventures. Mais, avant que d’y être pris, il aura jeté sur le Londres d’alors ce regard divinateur qui force les apparences et en fait jaillir la vérité, nue comme celle qui sortait du puits, mais infiniment moins pure.
En Angleterre aussi, les hostilités ont bouleversé les mœurs : chacun semble chercher une revanche contre les rigueurs de la guerre et dans ces milieux où Anglais et Français se mêlent, Ferdinand note, note sans traits dont il faut bien voir qu’ils sont, la plupart du temps, assez sordides…
Naturellement, l’énorme a là sa place, qu’il s’agisse de l’explosion qui, chez O’Colloghan, démolit les ateliers et laboratoires où l’on travaille à l’exécution du masque à gaz, le « best in the world », ou de l’attaque des zeppelins, épouvante à la mesure du temps, mais dont les bombardements nocturnes de la dernière guerre ramènent l’effroi des proportions dérisoires.
On pense bien que Céline n’a pas négligé de regarder au monde de la prostitution et qu’il le décrit avec une vérité cynique : là encore, il agencera un morceau de bravoure qui nous rendra sensible comment se peuvent défaire sous l’empire des hostilités et la menace d’une mort promise à tous en des délais moins sûrs que ceux de la vie ordinaire des temps de paix, les mœurs pourtant extérieurement strictement ordonnés d’un pays.
Il va de soi que le roman n’est pas à mettre entre toutes les mains et l’on imagine sans peine que trop de lecteurs, hélas ! en entreprendront la lecture avec l’intention d’aller d’emblée aux pages les plus ardentes et les plus libres.
Il n’en restera pas moins que dans la vision que Céline a transcrite d’une boîte de nuit, ce n’est pas seulement une orgie quelconque qu’il a fait voir, mais au travers de ce tableau situé avec précision, l’effervescence généralisée, universelle d’une société. Toutes les images de l’érotisme spectaculaire y sont rassemblées avec une force telle, un déferlement qui vous engloutit. Et comme pour mieux nous communiquer les sentiments que peut inspirer une telle vision, c’est à Ferdinand, qui voit sa chère Virginia glisser à la débauche, qu’il a confié le soin de les exprimer.
Véritablement une page d’enfer, ou de ligne en ligne le souffle vous manque et où surgit, tous masques jetés, l’effrayante et toujours possible bestialité des êtres. Céline, ici, prend l’aspect d’un voyant : rien ne lui échappe des gestes et des jeux et, en même temps qu’il les enregistre, il saisit, au travers de la dégradation de ces hommes et de ces femmes, les intentions de ce qu’il leur reste d’âme virée au mal.
Et ce n’est pas le tableau d’un spectateur impassible soucieux seulement de noter exactement cette glissade vers le stupre : Ferdinand est tout entier dans cette sinistre aventure, de tout son être et toute sa chair en pâtit.
C’est dire que ce livre très ancien retrouvé, s’il n’apporte rien d nouveau quant à la pensée et à la vision du monde qu’enferme l’œuvre de Céline, montre les mêmes qualités que ses meilleurs récits. Restant que Céline est l’un de ces auteurs qu’on aime ou qu’on aime pas.
Du moins voit-on, une fois de plus, l’audace de son entreprise. Cet homme généraux, intrépide, passionné, intransigeant a été frappé, plus que tout autre écrivain de la présence du Mal. Il a pris, pour qu’à leur tour les hommes en prennent aussi conscience, un mode d’expression du plus extrême réalisme et si proche qu’il ait toujours été des plus basses et des plus asservissantes contingences, il en a dégagé ce qu’elles contenaient de souffre et de feu. D’où ces grandes et longues pages déferlantes comme une lave qui emportent et brûlent tout ! Réalité qui monte jusqu’à l’exaltation et si fantasmagorique souvent qu’on s’interroge pour savoir si on la voit ou si on la rêve.
C’est parce que ce manuscrit retrouvé est si pareil à l’esprit et à la passion que Céline a jetées dans ses livres que ces fidèles – et ces fidèles sont le plus souvent des fervents – le liront avec une espèce de délice. Ils y trouveront une fois de plus une terrible image du monde et des portraits de l’homme où Céline s’est efforcé, avec le seul souci de la vérité, de mettre à jour toutes les misères, matérielles et spirituelles, d’un monde qui tous repères perdus, dérive vers l’Enfer.
Le pont de Londres est écrit de la même encre que tout ce qu’à écrit Céline. L’argot y met ses ponctuations et qui n’ont rien d’arbitraires dans le flux abondant et rapide d’une prose si voisine du parler populaire… Redites, lenteurs, longueurs, il y en a, certes, mais elles sont le fait non d’un auteur négligent mais qui, tout au contraire, entend tout saisir, tout traduire. Et puis comme elles sont vite rachetées par ces emportements, ces véhémences au gré desquels Céline dénude la vie et lui arrache tous les oripeaux du mensonge.
Un cauchemar peut-être ! Mais celui d’un voyant !

Eugène FABRE
Journal de Genève, 2 mai 1964.


Louis-Ferdinand Céline, Guignol's band I et II, Gallimard, 1964.
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