jeudi 19 janvier 2012

Entretiens avec le Professeur M par Pierre Chalmin

Texte de Pierre Chalmin publié dans le recueil Philippe Muray qui vient de paraître aux éditions du Cerf, ouvrage collectif d'hommages à Muray, sous la direction de Jacques de Guillebon et Maxence Caron.


Entretiens avec le Professeur M

Je vois bien que Muray me boude. Quatre ans qu’il m’évite… dans son coin renfrogné, triste et pâle, à peine s’il me jette un petit regard accidentel assez méprisant. De ce côté du Styx où nous sommes, ça peut pourtant plus prêter à conséquence… J’en parle à Nimier… on peut pas le laisser comme ça à ronchonner pour l’éternité… Roger me dit : « Allez-y, c’est le chic type même… il est timide… apportez-lui des cigares, ça doit bien lui manquer ici… » Bon, ça peut plus lui faire de mal… Je débusque Gaston qu’en a pleine provision et pour siècles encore, de cigares ! et de mignonnes aussi, faut voir !… mais il peut plus les honorer, c’est son expiation… finies les féeries de la fesse !… foutu maquereau !… Il condescend, me tend une boîte… des petits havanes… qu’est même pas pleine !… « Du feu ! »… il en a pas… C’est Laval ici qu’alimente les cancéreux avec ses allumettes, ses milliers de pochettes blanches gravées « P.L. »… sa gloire d’outre-tombe ! la fumeuse clientèle de flatteurs que ça lui procure !… « Monsieur le Président du Conseil… » je l’aborde… C’est le sésame !… il me tend une pleine pogne de ses étuis… lui qu’était si avare de ses mégots à Sigmaringen… Bon, j’enjambe JBS… il lape encore le néant… repèse écrasé ses concepts… pas compris encore que « l’existance » c’était fini… personne ose lui dire… croise Mauriac qu’envoie des pétitions dans le vide… ce qu’il a fait au Ciel qu’existe pas, pour se retrouver là ?… qui croit toujours à une erreur d’aiguillage… bien des fâcheux encore qui nous sont arrivés tout baveux depuis un demi-siècle bientôt… tout aussi écœurants que vivants, à présent bien inoffensifs…
— Professeur Muray ?
— C’est pour quoi ? je vous préviens, je suis pas d’humeur…
— Tenez !…
Il en croit pas ses yeux… Hop ! il s’allume un cigare… il commence à tousser… une vraie cataracte…
— C’est quoi encore ?! qu’il récrimine entre deux quintes… j’en suis déjà mort, ils vont pas me refaire le coup une seconde fois ?!
— Vous inquiétez pas ! je le rassérène… mais allez-y doucement, la mort répare rien… votre poumon va pas mieux…
— Alors ? vous voulez quoi, Céline ?
— M’entretenir !
— Ah !… alors !… Ah !… allons-y ! Maître !… mais pas de politique surtout !… pas de politique !…
— Ayez pas peur !… oh, aucune crainte ! la politique c’est la colère !… et la colère, professeur M, est un péché capital ! oubliez pas ! celui qu’est en colère déconne ! toutes les furies lui foncent après ! le déchirent ! c’est Justice !… moi, n’est-ce pas, professeur M, on m’y reprendra pas ! pour un Empire ! jamais ! pas même ici où les pires déconneurs s’égosillent !… sans conséquence, c’est fort appréciable !… Voyez le gros Marx qui s’engueule avec Maurras… Le grand guignol kaki tout seul derrière qui lève les bras dans la nuée… on l’appelle le Soldat Inconnu… c’est De Gaulle, le répétez pas !… Staline et Hitler là-bas pleurent de dépit, re-réconciliés !… ensemble ils auraient pu augmenter le carnage !… en finir une bonne fois avec l’humanité ?… question de méthode ! ils ont raté leur coup… ils sont inconsolables… l’Histoire repasse pas les plats…
— Qu’est-ce que vous diriez alors d’un petit débat philosophique ?… vous sentez-vous apte ?… un débat, mettons, par exemple, sur les mutations de l’homo festivus par le progrès de la télématique ?
— Ah, Monsieur le Professeur M, je veux bien vous apporter des cigares… des allumettes !… vous respecter et tout… mais je vous le déclare : je suis hostile !… j’ai pas d’idées moi ! aucune ! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ! les bibliothèques en sont pleines ! et les terrasses des cafés !… tous les impuissants regorgent d’idées !… et les philosophes !… c’est leur industrie les idées !… ils esbrouffent avec !…
— Minute ! y a philosophe et philosophe…
— Même blot !
— Du tout !… je veux pas paraître prétentieux…
— Prétendez, professeur M, prétendez !… c’est le secret !…
— Mon concept d’homo festivus, hein ?… fallait l’inventer !…
— Vous croyez ?… était-ce bien utile ?…
— Crucial, Céline, crucial !…
— Bof… Roger m’a raconté… Faut que je vous affranchisse, on a le droit ici d’être privé d’une chose, d’une seule strictement ! mais au libre choix et à tout jamais !… Moi c’est les livres, je pouvais plus les voir en peinture, les miens moins que les autres encore !… Mon seul souhait, qu’on n’en parle plus ! Le rigolo c’est que Gaston m’a copié !… lui non plus il en voit plus de livres… c’est pas qu’il en ait lu beaucoup de son vivant, notez bien… justement, il voulait pas changer ses habitudes ! des fois qu’on l’oblige ?… Pour Nimier, c’est les femmes, il n’en verra plus jamais… C’est à cause de sa mort… qu’il a confondu le changement de vitesse de sa voiture avec le clitoris de sa passagère… ça l’a rendu très misogyne ! mettez-vous à sa place… Donc, Roger lit tout ce qui paraît de l’autre côté : lui non plus n’a pas changé ses habitudes… Il m’en parle, il s’arrache les cheveux !… C’est sa damnation si jeune de pas y être encore pour écraser tous ces cloportes !… Enfin, vous Muray, il vous aime bien… C’est lui qu’a pensé aux cigares, vous dire s’il vous respecte !… D’habitude, je n’entretiens pas ! Deux trois mots avec Aymé, le silencieux… avec Paraz ou de Roux… un coucou à Arlette… une visite l’autre jour à une vieille connaissance, Jacques d’Arribehaude qui nous est arrivé l’an dernier… et Roger toujours… Vous avez paraît-il écrit moins vainement que beaucoup d’autres sur mon compte ?… on me l’apprend, j’accours… courtoisie, mon péché mignon !
— Bien, bien…
— Alors pour ce qui est de votre homo festif, ne me la faites pas à l’esbroufe ! J’ai compris illico presto, et d’un ! avant tout ! que « jouer le jeu », c’était passer à la Radio… toutes affaires cessantes !… d’aller y bafouiller ! tant pis ! n’importe quoi !… mais d’y faire bien épeler son nom cent fois ! mille fois !… que vous soyez le « savon grosses bulles »… ou le « rasoir sans lame Gatouillat »… ou « l’écrivain génial Illisy » !… la même sauce ! le même procédé ! et sitôt sorti du micro vous vous faites filmer ! en détail ! filmer votre petite enfance, votre puberté, votre âge mûr, vos moindres avatars… et terminé le film, téléphone !… que tous les journalistes rappliquent !… vous leur expliquez alors pourquoi vous vous êtes fait filmer votre petite enfance, votre puberté, votre âge mûr… qu’ils impriment tout ça, gentiment, puis qu’ils vous rephotographient ! et encore !… et que ça repasse dans cent journaux !… encore !… et encore !…
— C’est pas du tout ça, l’homo festivus !… Vous me décrivez la société du spectacle !…
— Ha ? je vous confondrais avec un autre ?…
— Debord !… un alcoolique qui pérorait devant un parterre de bouquinistes… vous le faites exprès ? Vous êtes mauvais, Céline !
— Vous êtes joliment peu aimable ! Monsieur le Professeur M !… Je prétends moi que c’est kif !… Il s’ébroue où, votre homme festif ?… dans le spectacle, c’est tout ce que je vois !… Après, c’est la poule ou l’œuf… savoir si la spectaculaire société fabrique l’homme festif… l’inverse ?… C’est vieux comme Juvénal ! panem et circenses
— C’est un peu plus compliqué, Céline !… Justement ! parce que le pain de l’homme festif, ce sont les jeux !…
— Oultre bouffre !… c’est touchant « l’à manière de » que vous besognez tous, les professeurs… vous vous copiez tous, forcément… vous avez trop fréquenté l’école… c’est votre métier d’être dans les classes… et qu’est-ce qu’on apprend dans les classes ? à se toucher, et puis à se copier… Je vois pas moi grande différence entre votre invention et le divertissement de Pascal…
— Vous comprenez donc rien à rien ?
— Que si !… Et d’abord, que vous m’avez bien pillé !… ne niez pas ! C’est pas parce que je me défie de la philosophie que je suis plus con qu’un autre !… Votre homo festivus, c’est mon mort en vacances ! D’où vous les avez sorties vos critiques du rationalisme ? — c’est des Péreires dans Mort à crédit ; de l’ésotérisme ? — c’est Sosthène dans Guignol’s band !…
— Mais enfin ! c’est exactement ce que j’ai écrit !…
— Et repris ! plagié ! vous avez oublié les guillemets ?… En somme, vous avez essayé de mettre en théorie ce que j’ai mis en œuvre… L’ennui, c’est que vous ne m’avez pas compris, professeur M !
— Vous êtes fou, Céline ?
— On l’a dit…
— Je veux bien faire un effort… parce que c’est vous et que vous ne m’avez pas lu…
— Trop aimable…
— Je vous récapitule mon point de vue sur Céline…
— Votre point de vue sur moi ? foutrerie ! je m’en moque bien !…
— Vous êtes un enjeu, Céline, comprenez bien !… une pierre d’achoppement !…
— On m’avait traité de bien des choses mais jamais de pierre d’achoppement…
— Vous méprisez votre postérité ?
— Mettez-vous à ma place !… Elle ne m’apporte que des emmerdeurs, ma postérité !… Moi qui rêvais d’asticots, je suis obligé de me cacher, il en arrive tous les jours de mes admirateurs fanatiques !… Vous voulez que je vous dise ? ils me font honte !… Pas un sur cent qu’a entendu ma petite musique !… Des bourgeois qui s’encanaillent… des prolos qui se projettent… des ânes universitaires qui s’onanisent… même des femmes, et vraiment pas des belles !… des « trois sur vingt » biologiquement… sans compter les nouvelles générations de petites frappes soi-disant « fâchistes »… horriblement récriminantes racistes « à côté »… qui me font un tort énorme !…
— Je vous récapitule… Suivez un peu !… Vous avez écrit La Bataille du Styx, avec votre tétralogie de la fin ?
— C’est un titre auquel j’avais songé, oui… Quelle tétralogie ?
— La tétralogie des bombes… dont Féerie I serait la préface : Féerie II et la trilogie allemande…
— Si vous voulez…
— Eh bien ! vous avez trouvé là comment survivre à la modernité !
— Sous les bombes ?
— Exactement ! en les faisant pleuvoir sans trêve !… Dans un déluge d’horreur qui n’en finira plus, vous escamotez le concept de modernité !
— Très bien, professeur, poursuivez !
— J’ai fini !
— Comment ça ? mais le style ?…
— C’est lui qui recèle, tout en rebonds, volte-face entre vie et mort de l’espèce, ce permis d’inhumer continuellement accordé, refusé… Toute votre œuvre est un bateau qui tangue à bord duquel vous servez au lecteur les déchets de l’universel malheur…
— Ho ! là, c’est bien métaphorique, votre machin… un peu tarabiscoté talmudique, non ?… Seriez pas un peu juif, professeur Murestein ?
— Ah, nous y sommes !… On s’est mépris sur votre antisémitisme aussi !… j’ai analysé tout ça parfaitement, je vous en réponds !…
— Dites ! dites vite ! que je continue pas de mourir idiot !…
— C’est bien simple, c’était déjà dans Freud : vous êtes un païen mal baptisé…
— Foutre oui !…
— Vous détestez autant les chrétiens que les Juifs !… C’est le fond même de la question… On ne vous a pas lu… les pamphlets surtout ont échappé à l’attention critique… Je vous cite : « La religion christianique ? La judéo-talmudo-communiste ? Un gang ! Les Apôtres ? Tous juifs ! Tous gangsters ! Le premier gang ? L’Église ! Le premier racket ? Le premier commissariat du peuple ? L’Église ! Pierre ? Un Al Capone du Cantique ! Un Trotski pour moujiks romains ! L’Évangile ? Un code de racket… » C’est dans L’École des cadavres, vous ne pouvez pas nier !
— Je ne nie ni ne renie rien du tout ! je m’en fous énormément !… Qu’est-ce que c’est que ce pataquès ? on a republié mes pamphlets ?! Lucette veut qu’on l’assassine ?… les rejetons à Gallimard l’ont couverte d’or ?… elle a pas su résister ?…
— C’est encore pire, elle refuse de les rééditer, personne ne les lit que des gens très intéressés à y trouver ce qu’ils y cherchent : l’antisémitisme comme expression du Mal absolu ! Ils se dépêchent, bientôt tout le monde les lira… Gallimard a préparé un monstrueux appareil critique ! pensez… ils les vendront très cher aussi, c’est prévu, annoncé : « pour qu’ils ne tombent pas entre toutes les mains »… pas même dans la Pléiade ! même en triplant le prix !…
— Bordel !… encore la « question juive » ?… Mais ils sont très nombreux ici, on s’entend à merveille, c’est de la blague leur diabolisation ! ils le reconnaissent volontiers… Allez demander à mon pote Lévy ce qu’il en pense, là, de mes satanés pamphlets !… Soyons sérieux ! Quand on aura compris que la trop fameuse « question juive » n’est pas philosophique… qu’il existe peut-être, sans doute, une « réponse juive », celle-là philosophique cabalistique casuistique tout ce que vous voudrez, oui… mais pas plus de question du tout… « philosophique »… que de beurre en branche !… uniquement « politique » ! la question juive… alors là oui, nous en reparlerons !
— Que voulez-vous dire ?
— Ce que vous savez fort bien : Juifs, Templiers, Jésuites, Collaborateurs, Racistes, Antisémites, chaque époque a ses boucs, pour faire diversion… Ce qui me paraît un peu inédit, vu d’ici où tout de même nous sommes un peu renseignés par les nouveaux venus, c’est cette furie qui s’est emparée de certains Juifs — athées, notez bien ! — de susciter des antisémites… Prenez le type qui s’en fout… il n’est pas une exception, la plupart des individus se foutent de tout fors le pinard et la bagatelle… vous le traitez vingt fois par jour de n’importe quoi… je sais pas, mettons d’ennemi des pingouins !… et de pire dégueulasse à cause de sa haine qu’est vraiment pas permise contre les pingouins !… et que les pigouins ont déjà bien assez souffert et depuis la nuit des temps à cause de salauds comme lui !… et que son père déjà était une salope et tous ses ancêtres avec ! des massacreurs de pingouins !… Il a jamais de sa vie vu un pingouin le type… mais le jour où il se trouvera nez à nez avec un pingouin sera pas un bon jour pour le pingouin !… Voilà ce qu’ils font… ils rêvent qu’on les repersécute, de nouveaux pogroms…
— Non, vous vous méprenez. Ils ont besoin d’une incarnation du Mal absolu, à laquelle opposer le Bien absolu…
— Eux ?!
— Ils ne se conçoivent pas sinon, vous comprenez ?
— Ne faites pas le fanfaron, professeur M ! vous avez bien collaboré au canular ! j’ai des preuves !… « Nul ne peut prétendre fermer les yeux sur L’École des cadavres pour jouir en paix de Mort à crédit », ça vous rappelle rien ? Comme déculottage, c’est fadé !… Je prétends moi qu’on peut jouir en paix de Mort à crédit aussi bien que de L’École des cadavres !… La messe est dite !
— Pas en 2010, Céline ! pas en 2010 !… Songez que Voltaire même, le père de la Révolution française à ce qu’ils prétendent, est censuré ! son Dictionnaire philosophique… 1764 !… ils osent plus imprimer l’article « Juifs » !
— Fichtre !… y a pourtant pas que l’antisémitisme dans leur vie ?… Et l’anticommunisme ?… je fus moi le premier à les dénoncer, leurs lendemains qui chantent ! j’y fus en URSS, et pas comme Gide au retour à me toucher, retoucher mes impressions, j’ai cassé le morceau, sec !… Nimier m’a informé : leur Grand Soir c’est fini !… Deux cents millions de morts, mazette !… et ils m’ont pas encore élevé de statue ?…
— Vous n’avez pas même une rue à votre nom… N’y comptez pas. Notre époque veut ignorer que l’Histoire était cette somme d’erreurs considérables qui s’appellent la vie, elle se berce de l’illusion qu’on peut supprimer l’erreur sans supprimer la vie. Vous seul, avec Orwell et Heidegger, avez compris, et c’est votre écriture même qui le démontre, alors que vous ne prétendiez plus qu’au style, que les guerres désormais ne finissaient plus par la paix mais par la guerre. C’est le grand message de votre petite musique.
— Je ne suis pas un homme à « messâââges » !
— Mettons. Reste que vous êtes tombé, avec les pamphlets, dans le panneau des dernières guerres de religion ; je mets « religion » au singulier, entendez-moi… Vous étiez encore dans l’Histoire. La modernité, c’est la fin de l’Histoire. Le monde ne veut plus se soigner parce qu’il ne le peut plus : il est devenu la maladie même. Quels qu’eussent été les désastres de l’Histoire telle qu’on la concevait avant la modernité, ils ne sont rien en comparaison de ceux qu’engendre le monde sans Histoire de la modernité…
— Professeur M, vous allez réveiller mes migraines !…
— Encore un peu d’attention, Céline !…
— N’y comptez pas !… à bientôt, professeur !… Roger m’attend, je vais devoir lui raconter, il tient ici le bureau des commérages…
— Céline, attendez !… je voulais vous parler d’autre chose…
— Plaît-il ? mais plus de philosophaillerie !… j’en deviens tout abruti… j’ai les oreilles qui sifflent… Ménière qui me reprend… je miragine… tourne con.
— Non, c’est de Voyage que je voulais vous parler…
— Le plus méchant de tous mes livres !
— Précisément ! On a retrouvé votre lettre à Gallimard, celle qui accompagnait le manuscrit… Je n’en suis pas revenu ! Vous vous souvenez ?
— Pas du tout !… J’en ai écrit quelques-unes de lettres dans ma vie… Qu’allez-vous encore me pinailler ?
— « C’est de la grande fresque, du populisme lyrique, du communisme avec une âme, coquin donc, vivant. Le récit commence Place Clichy, au début de la guerre, et finit quinze ans plus tard à la fête de Clichy. 700 pages de voyages à travers le monde, les hommes et la nuit, et l’amour, l’amour surtout que je traque, abîme, et qui ressort de là, pénible, dégonflé, vaincu… Du crime, du délire, du dostoïevskysme, il y a de tout dans mon machin, pour s’instruire ou pour s’amuser. Robinson, mon ami, vaguement ouvrier, part à la guerre (je pense la guerre à sa place), il se défile des batailles on ne sait trop comment… Partout, toujours, il n’est pas à son aise (romantisme, mal du XIXe siècle…). Il revient en France, vaseux… C’est un prolétaire moderne. Ils vont donc hériter lui et sa future femme. C’est le bonheur bourgeois qui s’annonce. Mais quelque chose le retient de s’installer dans le bonheur bourgeois, dans l’amour et la sécurité matérielle. Quelque chose. Ah ! Ah ! C’est tout le roman ce quelque chose ! Attention ! Il fuit sa fiancée et le bonheur. Elle est la femme de toujours devant un homme nouveau… Elle le tue… »
— Très bien dit !
— C’est de vous !
— Raison de plus !
— Bon, alors c’est le cas que vous faites de Robinson qui m’intrigue… Je croyais que le personnage principal, celui dans lequel vous vous projetiez, c’était Bardamu !…
— Funeste méprise, professeur M !
— Ah ? ah ?…
— Bardamu c’est moi si vous voulez… mais pour la galerie !… j’allais pas m’exhiber… pas mon genre !
— En somme, vous étiez déjà anarchiste, antiromantique, pitoyable aux petites gens…
— Mais oui !… vous découvrez la lune !
— J’en ai parlé à Mazet, il avait compris lui, il est le seul à vous avoir tout compris !
— Mazet ? le pote à Mahé ? le magistrat de la Malamoa ?
— Non, c’est son fils !
— Ah ! le cher petit ! bon sang ne saurait mentir !… Voyez si je fus raciste sans raison ?… Où est-il ? ce Mazet junior ! que je l’embrasse ?…
— Il est vivant.
— Merde alors !… qu’est-ce qu’il fout encore de l’autre côté ? y a pourtant plus personne à fréquenter dans ces parages !
— Il s’est marié avec une très jeune personne qui adore les chiens dont tout le monde a peur… un peu comme vous… il vous relit…
— Ne m’en dites pas davantage ! les charmantes, passé un certain âge, c’est pire que poudre à succession… On va bientôt le voir rappliquer… dans la vieille tradition française encore !… l’épectase !
— Il est encore jeune, vous savez ; je ne crois pas qu’il soit bien pressé de nous rejoindre…
— Qu’il prenne son temps, nous on bouge pas, on l’attendra, on n’a que ça à foutre… Bon, c’est fini, professeur M, votre interrogatoire façon Guépéou ?… Je peux retourner à Roger ? il m’attend, je vous l’ai dit !… et c’est un impatient !
— Dites ! dites ! Céline, j’oubliais… Vous ai-je bien défendu ?… Vous êtes content quand même ?…
— Si je m’en fous !… vous l’ai assez redit… Enfin, si les choses en sont au point que vous dites de l’autre côté du Styx… vous avez fait tout ce que vous pouviez, n’est-ce pas ? Allez en paix, professeur M ! vous êtes un bon gnière !
— Une dernière question ?…
— Gi !
— Les cigares ? où vous les êtes-vous procurés ?
— Holà ! très facile !… chez Gaston !… J’y songe, vous avez laissé quelques bouquins derrière vous ?… Qui c’est qui les publie maintenant ?…
— Gallimard…
— Alors soyez tranquille !… Gaston surveille d’ici les ventes… les fumeurs touchent leurs droits en tabac… aux érotomanes il refile une de ses pépées… aux pituiteux de son cognac…
— Et vous, Céline ?
— Oh ! moi, je lui envoie une lettre par semaine… ici, il est forcé de les lire ! et il pourra pas les publier !… Il enrage !… vous dire si je me régale !


Pierre CHALMIN


Texte repris dans le recueil Philippe Muray qui vient de paraître aux éditions du Cerf, ouvrage collectif sous la direction de Jacques de Guillebon et Maxence Caron.
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