jeudi 22 septembre 2011

Les entretiens du Petit Célinien (I) : Stanislas de la Tousche

Stanislas de la Tousche a été récemment l'interprète, à Paris puis Avignon, de textes de Céline rarement mis en scène comme Féerie pour une autre fois ou D'un château l'autre. Entretien.

Commençons cet entretien par une question préliminaire : qui est Stanislas de la Tousche ?
Après une tentative louable d'études économiques à la Fac, j'ai abordé le métier il y a 25 ans par la Troupe, les tréteaux… Molière et Dario Fo au répertoire… l'acrobatie, la musique, les tournées en camion... J'ai toujours travaillé dans des projets d'équipe. Je rêvais depuis longtemps d'être seul sur le plateau... et de travailler sur Céline, une figure paternelle pour moi, j'ose dire, entrevue dans les docus de l'époque, la solitude habitée...
Ce montage en "dentelle Célinienne" est issu d’une collaboration de trois années avec Géraud Bénech, dans une vraie complicité et complémentarité de travail. Il est aussi historien, c'est plus que précieux, quand on aborde le bonhomme.

Quel fut votre premier contact avec l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline et quels souvenirs en gardez-vous ?
"D'un château l'autre". Ce livre a été un enchantement. L'intimité que Céline tisse avec nous, la fluidité de la langue, une autodérision rare chez nous - il doit être Celte, non ?!!... Et puis ces pages extrêmement émouvantes sur "sa" malade, Madame Niçois, une peinture unique de la solitude de la fin de vie, le cancer... Il y a les marques d'une bonté, masquée derrière l'humour et le sarcasme.

Pourquoi avoir pris la résolution de faire résonner la prose célinienne ? Qu'est-ce qui peut motiver une telle décision ?
Qui est cet homme qui redonne vie à la langue, avec l'unique souci de l'émotion, en se pliant au style le plus élaboré ? Tel était notre point de départ. Une fois sur cette trace, l'acteur s'émoustille et songe : comment, à mon tour, vais-je réussir à retransposer pour faire sonner oralement cette écriture faussement orale ?

Votre spectacle s’appelle « Y en a que ça emmerde… ? ». Pourquoi avoir fait le choix d’un tel titre ? Ne craignez-vous pas de perdre tout sens critique en vous plaçant sous la tutelle rhétorique de l'auteur ?
Avouez, il reflète bien Céline, non ?!!... Et son image dans l'époque, particulièrement en ce moment... Nous ne perdons pas de vue l'objectif final : éclairer les complexités du bonhomme, sans concession.
Il y a un trop plein d'humanité chez lui, et il n'opère pas dans le champ de la morale. Cette même approche physiologique que Céline avait avec son matériau, nous voulons l'avoir avec lui, explorer ses nerfs, sa rage, son humour, sa mauvaise foi, son égocentrisme, sa tendresse, sa méchanceté.

Le choix des textes semble donner du sens à votre démarche. N'avez-vous pas le sentiment d'être davantage le porte-parole de l'homme que de son œuvre ? Pourquoi ne pas avoir sélectionné des écrits plus fédérateurs ?
Avec Géraud, notre accord premier est fondé sur notre "obsession" à traquer cette zone incertaine où l'homme et l'œuvre paraissent se confondre... Et notre étoile, c'est le fameux "rendu émotif", lequel apparaît davantage dans les derniers écrits de Céline, notamment la "trilogie allemande", que dans les deux célébrissimes romans d'avant-guerre.

Mettre en parole Céline revient à faire des choix. Quel genre d'interprète avez-vous choisi d'être ?
Au cours du travail de plateau, il est vite devenu évident pour nous deux que le personnage du Céline de Meudon, vieillissant, était le bon point de départ pour restituer les textes que nous avions envie de donner au public, tirés de Féerie, Rigodon, Château, lettres et interviews... le plus susceptible d'accueillir toute la gamme des sentiments, même les plus chargés d'enfance.
Et à chaque spectacle sa vérité. Il me faut mêler une technique, disons "cinéma", avec un véritable engagement théâtral. Cette contrainte est passionnante car nous avons affaire à des textures très différentes, de la salve proférée dans la veine de Villon (Féerie) aux "causeries" typiques de Château, pour finir par l'écriture somnambulique du final de Rigodon. J'épouse le plus Céline, vocalement compris, dans les interviews.

Le recours à des artifices lors de vos spectacles - tenues de scène, enregistrements musicaux, postures corporelles - peut sembler incongru à ceux qui estiment que le texte est autosuffisant. Comment justifiez-vous de telles options artistiques ?
Nous assumons nos choix, fruits autant d'intuitions que de réflexions. Céline était environné de sons, d'acouphènes. Nous explorons cette voie avec parcimonie, de même que pour le piano. Chopin ? Céline parle d'un "mystère" Chopin. Nul romantisme à l'eau de rose dans cette « Etude révolutionnaire » d’ailleurs.
Le costume célinien, ainsi que le fauteuil, c'était o-bli-ga-toire !... Céline entretient !... Mais nous jouons bien sûr avec les codes. Tout cela reste sobre, je ne nourris aucun chat sur scène... Au final, c'est toujours le texte, l'écriture qui prédominent, et donc la profération.

Pour clore cet entretien, il peut sembler intéressant d'avoir votre avis sur le degré de résistance au temps de l'œuvre célinienne. Qu'est-ce qui est susceptible de décliner le plus rapidement ? Les idées ? Le style ?
Il est plus aisé de répondre à cette question après avoir côtoyé le public du festival d'Avignon pendant un mois entier, au théâtre ou dans les rues... L’œuvre gêne toujours autant, pas seulement à cause de la dérive antisémite pathologique de Céline. Sa littérature est d'autant plus dérangeante que le nouveau moralisme ambiant se glisse en silence dans les consciences.
Je retiens cette sidération de notre public devant les audaces de sa pensée, toujours chargée d'émotion, toujours en style, impérieuse.
Et il y a cette chose très touchante : les passionnés de Céline sont très questionnés par lui, sincèrement, sans posture. C'est plutôt bon signe, non ?

Propos recueillis par Emeric CIAN-GRANGÉ
Le Petit Célinien, 3/9/2011.

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