samedi 27 août 2011

Céline : The Genius and the Villain - The New York Times - 29 juin 2011

The New York Times a fait paraître le 29 juin 2011 un article d'Alan Riding "Céline, The Genius and the Villain". Nous vous en proposons aujourd'hui la traduction, assurée par Carine Marret, que nous remercions.

Les anniversaires constituent généralement une bonne occasion de célébrer les grands artistes du passé. Il en paraissait ainsi de l’écrivain français connu sous le nom de plume de Louis-Ferdinand Céline qui s’est éteint il y a cinquante ans. L’organisation des commémorations était d’ailleurs bien engagée jusqu’à ce qu’il fut rappelé que Céline était un antisémite notoire, ayant attisé la haine à l’égard des Juifs avant et pendant l’occupation allemande en France.

Le problème réside dans le fait que les Français continuent d’adorer Céline, non pas pour ses visions politiques mais pour son talent littéraire, déployé notamment dans « Voyage au bout de la nuit. » Quand ce roman semi-autobiographique rageur fut publié en 1932, cinq ans avant que Céline ne fasse de l’antisémitisme son nouveau crédo, il fut aussitôt considéré comme un chef-d’œuvre. En effet, il occupe à ce jour dans la littérature moderne française une place comparable à celle d’Ulysse de James Joyce dans la littérature anglo-saxonne.

Alors, l’écrivain peut-il être dissocié de l’homme?

Dans le cas de Céline, les frontières sont poreuses car il a aussi signé trois pamphlets antisémites (« Bagatelles pour un massacre » en 1937, « L’Ecole des cadavres » en 1938 et « Les Beaux Draps » en 1941) dont le succès fut directement lié à la notoriété de l’auteur. Pour ses admirateurs, cependant, seule compte son œuvre littéraire.

Ce sentiment de malaise causé par le comportement personnel d’artistes adulés n’est bien sûr pas nouveau. Nous avons besoin de percer le mystère des talents les plus flamboyants et sommes attirés par les biographies qui « humanisent » les créateurs célèbres en soulignant leurs manquements conjugaux, leur insécurité névrotique ou leur dépendance à l’alcool et à la drogue.

Mais il en est autrement quand les artistes cherchent à influencer l’opinion publique, que ce soit de leur propre initiative ou en réponse à une attente extérieure. Dans de tels cas, ils sont inévitablement jugés au-delà de leur art.

Il existe de nombreux exemples d’artistes, des écrivains pour la plupart, ayant affirmé leurs positions politiques. Ceux qui se souviennent par exemple d’Alexandre Soljenitsyne dénonçant le communisme soviétique sont plus nombreux que ceux qui ont lu ses livres. Le prix Nobel de littérature de l’année dernière, Mario Vargas Llosa, s’est présenté sans succès à la présidence du Pérou en 1990. Et la dissidence affichée de l’artiste chinois Ai Weiwei l’a mené récemment en prison.

Dans le même temps, s’engager politiquement fait courir le risque de se retrouver ensuite du mauvais côté de l’histoire. Ainsi, un parallèle peut être établi entre Céline et Richard Wagner.

Dans « Le Judaïsme dans la musique », un essai publié sous pseudonyme en 1850, Wagner évoque « notre répugnance naturelle pour l’esprit juif ». Bien que son aversion envers les Juifs ne fût pas aussi véhémente que celle de Céline, l’antisémitisme a fait partie de son identité publique à partir des années 1930, quand il devint le compositeur préféré d’Hitler.

Devrions-nous pour autant boycotter sa musique? Israël s’est longtemps efforcé de le faire, bien que le chef d’orchestre israélien natif d’Argentine Daniel Barenboim ait défié l’officieuse interdiction. En 2001, il a dirigé l’ouverture de “Tristan und Isolde” de Wagner à Jérusalem. Et l’année dernière, il a affirmé que « nous devons un jour délivrer Wagner » de son association à Hitler et aux Nazis.

Céline peut-il en espérer autant ? Il ne fut pas le seul écrivain français à cracher son antisémitisme à l’époque de l’occupation allemande. Mais il est vrai néanmoins que Pierre Drieu La Rochelle s’est suicidé et que Robert Brasillach a été fusillé après la libération. En revanche, Céline s’est enfui au Danemark. Après avoir obtenu une amnistie, c’est en homme libre qu’il est retourné en France en 1951. Il est compréhensible que, pour certains, le désir de le voir puni ait perduré après sa mort.

D’un autre côté, contrairement à Drieu La Rochelle et Brasillach, Céline reste l’un des écrivains les plus lus et compose, aux côtés de Proust et de Camus, la pierre angulaire de la littérature française du XXe siècle. Et c’est sans doute la raison pour laquelle le ministre de la Culture français avait considéré comme légitime d’inclure l’anniversaire de sa disparition parmi les évènements culturels significatifs de 2011.

Mais Serge Klarsfeld, un illustre chasseur de Nazis dont le père fut victime de l’Holocauste, est monté au créneau, avançant que la France n’avait pas vocation à célébrer un homme ayant encouragé l’extermination des Juifs. Craignant la polémique, le ministre de la Culture s’est précipitamment dissocié de Céline et des commémorations lui étant réservées, mais non sans provoquer des accusations de censure.

Toutefois, l’affaire ne fut pas vaine. Une nouvelle biographie importante sur Céline et des livres analysant les différents aspects de sa manière d’écrire ont vu le jour. Plusieurs magazines ont aussi publié des suppléments littéraires très riches consacrés à l’écrivain. Mais les représentants du gouvernement sont restés à l’écart. Et les admirateurs de Céline ne peuvent plus ignorer l’homme qu’il fut. Un génie? Probablement. Un être maléfique? Certainement.

Alan RIDING
The New York Times, 29/06/2011

Traduction de Carine Marret


Alan Riding, a former reporter for The New York Times, is the author, most recently, of “And The Show Went On: Cultural Life in Nazi-Occupied Paris.”

A version of this op-ed appeared in print on June 30, 2011, in The International Herald Tribune with the headline: Céline: The Genius and the Villain.


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