dimanche 26 juin 2011

Quoi de neuf ? Céline ! par P.-L. Moudenc - Rivarol - 24 juin 2011

Nous nous intéresserons aujourd'hui à l'actualité célinienne. Elle est foisonnante, en ce cinquantenaire de la mort de l'écrivain. Singulièrement depuis le pas de clerc de Frédéric Mitterrand sur lequel il est inutile de revenir. Les publications se succèdent, de valeur inégale. Nombre de magazines ont consacré à Céline des numéros spéciaux, plus ou moins bien construits, plus ou moins tendancieux. Ce n'est pas de ce côté qu'il faut chercher une pitance substantielle. Encore moins savoureuse.
Il y a tout juste un an, le 17 juin 2010, à la salle Drouot avait lieu la vente aux enchères d'un ensemble exceptionnel concernant notre auteur. Livres, nombreux et souvent rares, études et thèses, manuscrits, lettres (dont deux d'Albert Paraz datées de février et d'avril 1951), souvenirs et écrits de proches, articles de presse, photos, tableaux, sculptures, objets, dessins (de Gen Paul, entre autres), affiches... Tout pour faire saliver d'envie les amateurs.
Hors de portée des bourses modestes, va sans dire. Reste le catalogue. Somptueux. En noir et en couleurs. Sur beau papier. Il contient de nombreux portraits de l'écrivain. A lui seul, une pièce qui doit figurer dans toute bibliothèque célinienne. En cherchant bien, on doit pouvoir encore le trouver. C'est l'intérêt d'Internet.

Pour ce qui est des livres, on pourra sans regret faire l'économie de celui de Maroushka, Une enfance chez Louis-Ferdinand Céline (1). Il relève de l'escroquerie. Pour la bonne et simple raison que le Docteur Destouches n'y apparaît qu'en filigrane. Ceux qui attendaient des révélations sur l'écrivain fréquenté et observé en son intime en seront pour leurs frais. Le titre, fallacieux, pourrait être remplacé par celui-ci : « Comment se faire de la pub grâce au nom d'un écrivain maudit ».
L'auteur, danseuse qui a, nous dit-on, atteint dans son art à une certaine renommée, fut, dans son enfance et sa jeunesse, l'élève de Lucette Almanzor qui la considérait un peu comme sa fille. Au point de lui faire des confidences. Oh, rien de sensationnel. Ni même de nouveau. Tout a été dit et écrit sur le caractère difficile, les épouvantables migraines. Pour avoir des détails sur Sigmaringen et le Danemark, sur le chat Bébert, mieux vaut lire Nord, D'un château l'autre et Rigodon plutôt que se fier aux souvenirs de madame Destouches.
Céline ? Maroushka l'a parfois, rarement, entrevu. A la sauvette. Elle se souvient surtout de sa présence invisible. Et des amis qui se succédaient route des Gardes, Michel Simon, Arletty, Marcel Aymé, quelques autres moins familiers. Encore ne nous apprend-elle rien sur eux qui soit un tant soit peu significatif ou original. Pas de quoi en être surpris : qu'aurait-elle pu, à son âge, saisir de la personnalité de ces visiteurs sinon des traits maintes fois ressassés ?

Aussi bien n'est-ce point de cela qu'on lui fera grief. Après tout, il en va des livres de souvenirs comme des autres. Tous ne sauraient susciter l'intérêt le plus vif. Déjà, en 2001, Véronique Robert avait publié sous le titre Céline secret (Grasset), des entretiens avec Lucette Destouches dont j'avais souligné l'inanité. Le présent récit n'est ni meilleur, ni pire. Plus déplaisant, en revanche, l'opportunisme souligné plus haut. Inutile de s'attarder davantage.

Tous les céliniens savent que la réception critique de Mort à crédit fut, en 1936, à tout le moins contrastée. Ils se souviennent que Brasillach éreinta le roman dans l'Action Française et que sa réaction ne contribua pas peu à la froideur des relations entre les deux écrivains. De leur côté, Lucien Descaves et Léon Daudet, qui s'étaient engoués pour le Voyage, s'enfermèrent, cette fois, dans un mutisme que l'on devinait réprobateur.
C'est cet accueil décevant et des ventes initiales plutôt étiques qui incitèrent Robert Denoël, éditeur de Céline, comme on sait, à monter lui-même au créneau. Son Apologie de Mort à crédit (2), plaquette tirée à trois mille exemplaires, premier ouvrage publié sous son nom, appartient aujourd'hui à l'histoire littéraire. Elle est fort opportunément rééditée.
Dans sa présentation, François Gardet, à qui l'on doit cette initiative, précise son intention : « ...rendre hommage à un grand découvreur de talents (Dabit, Sarraute, Artaud, Vitrac, Aragon) ainsi qu'à un éditeur qui se battait pour défendre ses auteurs. » Oeuvre pie s'il en est.
Si l'argumentation de Denoël ne manque ni de conviction, ni de force, il faut bien reconnaître qu'elle est parfois un tantinet spécieuse. Ainsi, à la froideur, voire aux éreintements de la critique, il oppose l'enthousiasme supposé du public. Il établit un rapprochement entre les injures subies par Balzac, Flaubert, Stendhal, Zola, et les invectives suscitées par Mort à crédit — son parallèle entre celles-ci et la réception réservée à La Terre et à L'Assommoir ne manque pas de pertinence. Conclusion attendue, le génie est toujours en butte à l'incompréhension.
Il fustige à son tour les critiques et leur médiocrité (« On jappe quand on ne sait point rugir »), réfute point par point leurs arguments, fait l'éloge du verbe célinien, cite longuement l'article d'un thuriféraire, Charles Bernard, publié dans La Nation Belge.

Un contre-feu à l'indéniable alacrité. Porté par l'indignation, l'éditeur se mue en pamphlétaire. Lequel de ses semblables partirait, de nos jours, en croisade pour défendre un auteur malmené ?
Ce document à l'intérêt certain est suivi par l'Hommage à Emile Zola que Céline prononça en 1933 à Médan, à la demande de Lucien Descaves. Un texte qui contribua à nourrir l'illusion que l'auteur du Voyage se situait dans la parentèle des naturalistes et des romanciers populistes.
On y lit cette phrase qui a conservé toute sa valeur : « On peut obtenir tout d'un animal par la douceur et la raison, tandis que les grands enthousiasmes de masse, les frénésies durables des foules sont presque toujours stimulés, provoqués, entretenus par la bêtise et la brutalité. » Méfions-nous donc de la bêtise et de la brutalité Elles sont mauvaises conseillères.

A la question « S'il n'y avait qu'un seul livre de Céline à emporter, lequel choisiriez-vous et pourquoi ? », Marc Laudelout, fondateur du Bulletin célinien, qu'il est inutile de présenter aux lecteurs de notre journal dont il s'est fait l'historiographe, répond : « Pour moi, son chef-d'œuvre absolu, c'est Mort à crédit. Dans ce roman il est au sommet de son art. »
On trouvera l'interview de Laudelout dans Céline l'infréquentable (3). Un recueil d'entretiens accordés à Joseph Vebret par huit bons connaisseurs à l'incontestable autorité en la matière, David Alliot, Emile Brami, Bruno de Cessole, François Gibault, Marc Laudelout déjà cité, Eric Mazet, Philippe Sollers et Frédéric Vitoux.
J'ai déjà, ici même, souligné les qualités de Joseph Vebret qui s'est fait une spécialité des entretiens littéraires. Il les mène avec un bonheur constant. On apprécie, ici, qu'il conduise ses interlocuteurs à s'exprimer sur des questions brûlantes, l'antisémitisme, les pamphlets et leur éventuelle réédition, et, plus généralement, l'implication de l'homme dans son œuvre.
Aucun n'esquive ces points capitaux et leurs réponses, pour nuancées qu'elles soient, expriment de façon majoritaire une convergence. Au lecteur de la découvrir.
Interrogés sur la reculade du Ministre de la Culture, tous réagissent vigoureusement. Pour David Alliot, « M. Mitterrand a préféré capituler (en un temps record !) devant une attitude communautariste, aussi estimable soit-elle. Cela veut dire qu'à l'avenir, il ne sera plus possible de célébrer le très antisémite et négrier Voltaire (dont le corps est au Panthéon), Jean Genet et ses amitiés masculines avec des soldats allemands, Louis Aragon, barde du stalinisme ! » Même raisonnement chez Eric Mazet. Quant à Bruno de Cessole, il parle, pour sa part, d'une affaire « à la fois pathétique et risible », de « capitulation honteuse ».
Dans sa préface mesurée (saurait-on attendre d'un académicien qu'il prenne feu et flamme ?), Jean-Marie Rouart constate à juste titre que « donner de bons ou de mauvais points aux écrivains selon leurs opinions politiques ou morales est le péché mignon de notre époque. » Céline, à l'en croire, y gagne « un charme vénéneux ».
Laissons la conclusion à Philippe Sollers, qui n'hésite pas à écrire : « En réalité, c'est vrai, Céline n'est pas un auteur du XXe siècle, mais bel et bien du XXIe siècle.

P.-L. MOUDENC
Rivarol n°3005, 24 juin 2011.


1. Une enfance chez Louis-Ferdinand Céline, Editions Michel de Maule. 165 pages, 19€.
2. Apologie de Mort à crédit, Editions de la Reconquête «www.editionsdelareconquete.com», 50 pages, 38 € + 8 € de port.
3. Céline l'infréquentable ?, Editions Jean Picollec, 206 pages avec annexes, dont un index, 16 €.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire