samedi 26 mars 2011

Un zappeur à zapper par Eric Mazet (2/3)

La première partie de cet article est à lire ici.

Point de nuances chez notre Martin. Aucune ambivalence. Des remarques juxtaposées, des citations superposées, dont le fil conducteur est le dénigrement. Page 11, Martin prétend avoir remarqué qu’ “au fil des livres, la bonté ostentatoire du médecin des pauvres se répartit avec constance” : “les enfants, les animaux, le petit chat, les petits vieux”. C’est ne pas avoir lu Semmelweis, Voyage , Mort à crédit où déjà les enfants malades, les chevaux comme les chiens, les vieux souffrants, tiennent une place privilégiée. Mais Céline, après guerre, chercherait à occulter “sa méchanceté” (p.12) , et Martin retrouve cette compassion pour les êtres faibles chez les électeurs de Le Pen ! Faut-il éclater de rire devant une telle mauvaise foi ou tomber les bras devant de tels rapprochements? Martin prend ses lecteurs pour des ânes. Baudelaire, qui aimait les chats et les vieilles, et qui se méfiait du commerce américain, écrivait-il pour les lepénistes qui seraient bien coupables d’aimer lire ses poèmes? Si tous les supporters de Le Pen appréciaient le génie lyrique et comique de Céline, ce seraient des électeurs bien différents des autres politicards de gauche et de droite. ou D’un château l’autreRigodon sont tout de même plus libérateurs que Télérama ou Libération. A moins de préférer la politique à la littérature, la prose journalistique à la poésie lyrique.
Martin voulait écrire un essai sur l’oralité dans le roman français du XXe siècle. Au lieu de débuter par le grand initiateur, il commença par les épigones. Plus rien ne nous étonne quand on sait que Martin compare Sarraute et Duras, Queneau et Pinget, dans leur apport de l’oralité dans la prose romanesque (p.16), à la langue de Céline qui cherche plus l’émotion poétique naturelle que la simple transcription du langage parlé. Encore un petit professeur qui confond le langage oral et la langue émotive. Céline ne se sert du langage parlé que pour exprimer le langage intérieur de l’homme. Rien a voir avec les vannes de bistrot ou les jeux intellectuels. Comparer les exercices de style d’un Michaux ou d’un Perec, au lyrisme de Voyage au bout de la nuit , c’est n’avoir pas compris grand chose au génie de Céline, surtout quand on n’a vu dans ce roman qu’un “romantisme noir” (p.17), et qu’on passe à côté de son génie comique que tous les grands lecteurs de l’époque avaient salué. Martin nous dit que le Voyage l’a “envoûté”. Ce n’est pas une excuse pour faire de Céline le “gourou” d’une secte brune, et de ses autres oeuvres des châteaux à désenvoûter.
M. Martin a un gourou: c’est Philippe Almeras. Il l’avoue, page 19, le coucou ! Car Martin ne dit rien de plus qu’Almeras. C’est du condensé en moins bien: sans inédits, superficiel, et plus brouillon. En dépit de la basse continue du “racisme biologique” qu’il entendait au fond de toutes les musiques céliniennes et qui le rendait sourd aux airs plus élevés et entraînants, Almeras, tout de même, a joui pendant quelques trente ans de la musique célinienne, y compris dans ses plus obscures et profondes abysses, même si le jeu du procureur l’amusait plus que celui d’admirateur. Ce n’est pas le cas de Martin qui préfère Claude Simon, Nathalie Sarraute et Georges Perec à Céline, leur “littérature qui ne racole pas” , leur “voyage qui emporte loin des ascendances petites-bourgeoises antisémites et racistes” (p.20). C’est avoir une lecture quelque peu réductrice du Voyage et du reste, une lecture qui sent le discours de parti politique. C’est braire contre Céline à la manière de Gorki qui, dès 1934, devant les écrivains communistes, dénonçait Bardamu comme petit bourgeois, fasciste et décadent. Faut-il rappeler à Martin que l’idéologie qui prêcha la “lutte des classes”, qui déporta en Sibérie les malheureux qui n’avaient d’autre tort que d'être nés “petits bourgeois”, fit plus de morts au siècle dernier que toute autre idéologie ? Ce que les Martin ne pardonnent pas à Céline, c’est que ses livres ridiculisent toutes les idéologies, aussi bien la démocrate que la fasciste, la franc-maçonne que la communiste. Céline ne plaçait pas dans la politique le remède à la souffrance des hommes, mais dans l’humilité esthétique, la musique personnelle, le théâtre intime, la poésie de l’âme.

De la révolution célinienne qu’il considère tout de même comme une “innovation remarquable”, Martin ne voit qu’”une impasse du roman”, “une défaite de la littérature” (p.21). On a déjà dû dire cela de Beethoven, de Rimbaud, de Cézanne. “La voix de Céline (...) symbolise les lamentables errements d’une voix d’écrivain qui se prend au mot, qui se dit porteuse d’une vérité, qui s’identifie à une voix incarnée”(p.22). On a déjà dû dire cela de Rousseau, de Chateaubriand, de Hugo... Mais Martin d’essayer de définir le genre littéraire du roman, alors que c’est le genre le plus libre de forme qui soit, pour en exclure Céline et interdire à son oeuvre toute comparaison au poème en la limitant au genre du pamphlet. Le professeur Martin en est resté aux étiquettes pour écoliers en mal de définitions. Et de s’en prendre à Henri Godard qui avait souligné “le plurivocalisme” des romans où des personnages -comme Clodovitz dans Guignol’s band par son caractère sympathique - échappent en pleine Occupation allemande à ce que certains attendaient après les pamphlets d’avant-guerre.
Professeur Y comme Professeur “youpin” subodore Martin qui ne manque pas d’idées de suite (p.15). Il aurait pu aller plus loin. Le nom de résistant de cet imaginaire gallimardeux anonyme est “colonel Réséda”. Comme le réséda qu’Aragon oppose à la rose ? Plutôt le “réséda des teinturiers” ou “l’herbe-aux-juifs”? Mais cette malice dans le titre même d’Entretiens renoue avec les idées esthétiques exposées dans Bagatelles pour un massacre et non avec les idées politiques que Céline assimile à “la colère” au début de ces mêmes Entretiens. Quand Céline s’en prend à Racine en le traitant de Juif, ce n’est pas du racisme biologique, mais une métaphore esthétique: c’est rejeter un sentimentalisme factice au nom d’une émotion plus profonde et vitale. Et l’ Y peut se comprendre également comme une référence à la culture gréco-latine, celle des sorbonagres, ceux qui jouent du “yo-yo” en littérature, ceux auxquels le “professeur X” eût suggéré “xénophile”, ou le “professeur Z” eût évoqué un “zélote”.
Dans la série monotone des allusions malveillantes, Martin appelle “fuite en Allemagne”(p.27), le refus de Céline d’être assassiné par un commando obscur en juin 44, et la tentative de gagner Copenhague où il avait des amis et de l’argent. Que Céline évoque Le Vigan, Cousteau et Laval dans sa trilogie allemande, c’est “au mépris du lecteur des années 90” pour Martin, les jeunes gens d’aujourd’hui “n’étant pas familiers des milieux de la collaboration”. Faut-il être familier de l’entourage de Froissart ou de Joinville pour goûter leurs chroniques, avoir vécu en Chine pour lire Les Conquérants, connaître les “Emanglons” pour voyager en “Grande Carabagne” ? Plus d’un jeune lecteur des années 65 a découvert D’un château l’autre sans avoir entendu parler de Sigmaringen, sans savoir qui était Rebatet, sans avoir entendu parler de von Raumnitz. Même si les connaissances historiques peuvent doubler le plaisir, le génie lyrique et comique de Céline ne tient pas à l’Histoire, mais à ce qu’il en fait un monde fabuleux. On se demande ce que Martin peut apprécier dans Swift, à moins qu’il ne croie à l’existence des Lilliputiens. C’est “l’interprétation de l’Histoire” qui fait peur à Martin (p.41). Sans doute pour lui n’y a t-il qu’une seule Histoire, la sienne et celle des siens. Mais Voltaire dans Candide interprète lui aussi l’Histoire, et Chateaubriand dans ses Mémoires, et Michelet, et tant d’illustres écrivains et historiens, dont nous n’épousons pas forcément toutes les idées. Alors, pourquoi ce reproche à Céline qui est un conteur. On ne demande pas au conteur de l’exactitude, mais un ton, un verbe, une magie...
Parce qu’à partir de L’Eglise, pour Martin, toute l’oeuvre de Céline est raciste. Pas au sens esthétique, historique, dans l’esprit d’Elie Faure. Mais seulement au sens biologique et politique, comme l’a répété Alméras, ce que personne ne contestera, mais ce qui est par trop simplificateur. Pour Martin, Céline n’est qu’un écrivain “engagé” dans la pire des idéologies. C’est n’avoir pas compris que toute l’oeuvre de Céline, depuis Semmelweis, jusqu’à Bagatelles et Rigodon, dénonce justement toutes les idéologies. Mais d’ après Martin, Céline lui-même déclare que Rigodon est un livre “engagé” (p.44), une dernière salve noire d’idéologie et exhibe comme preuve absolue la phrase où l’écrivain déclare : “791 pages... ouf ! ... assez ?... voyez-vous ! j ’étais “engagé” bel et bien... il s’agissait d’en finir...” Martin ne connaît qu’un seul engagement, celui de la politique. A la page 923 de l’édition sur papier bible qui irrite tant notre Martin, chaque lecteur pourra constater que l’engagement dont parle ici Céline est celui qui le lie, non pas à Hitler ou Pétain, mais par contrat à son éditeur, à Achille Brottin, donc à Gallimard, pour terminer son livre et honorer les sommes avancées.
L’exactitude des citations n’embarrasse pas Martin pour lequel Céline n’a jamais d’idées sur les peines et les joies, sur l’alchimique individuation des hommes au cours de leur existence, sur la vie et la mort. “Céline a-t-il vraiment des idées” s’interroge faussement Martin, répondant aussitôt qu’”il n’en eut jamais qu’une: le racisme biologique” (p.62). C’est déjà réduire l’oeuvre aux seuls pamphlets politiques, et dans ceux-ci ôter les chapitres sur la Russie, la littérature, l’éducation, les ballets. Mieux ! Pour Martin, que les anachronies n’embarrassent pas, ces “pamphlets nazis préfiguraient la solution finale” (p.58). A la soutenance de thèse de Tettamanzi sur les pamphlets, Serge Klarsfeld, pourtant peu enclin à une indulgence complice, avait reconnu que les pamphlets, dans leur expression, n’étaient jamais homicides. Au mépris de toute honnêteté, au mépris du lecteur néophyte, Martin, lui va jusqu’à prétendre que Céline a écrit qu’il fallait “saigner le juif” (p. 112), ne donnant aucune référence à cette insoutenable, inexcusable injonction homicide.
Était-ce dans Les Beaux Draps, pamphlet datant de février 41, des premiers discours de Pétain sur la collaboration et d’ avant la rupture du pacte germano-soviétique? Dans L’Ecole des cadavres, datant de 1938, des accords de Munich ? Dans Bagatelles pour un massacre, le pamphlet dirigé contre le Front populaire, mais que tant d’images atroces ont rendu peu lisible aujourd’hui? Je cherche et trouve dans cet ouvrage composé en 1937 dans la colère d’un pacifiste refusant une seconde guerre, page 319, cette hypothèse extrême, désespérée, ultime, en réponse à la question piège de Gustin Sabayot: “- Alors tu veux tuer tous les Juifs? “ - “Je trouve qu’ils hésitent pas beaucoup quand il s’agit de leurs ambitions (10 millions rien qu’en Russie)... S’il faut des veaux dans l’Aventure, qu’on saigne les Juifs! Si je les paume avec leurs charades, en train de me pousser sur les lignes, je les buterai tous et sans férir et jusqu’au dernier! C’est la réciproque de l’Homme”. D’une hypothèse exécrée, maudite, dénoncée dans tout le livre, Martin fait une injonction, un joyeux projet, un souhait abject. C’est aussi malhonnête que de lire à l’envers le titre de ce pamphlet pacifiste.
Sous le gouvernement de Léon Blum, en plein triomphe d’une révolution, celle de l’alliance des socialistes et des communistes, Céline s’en était pris aux bellicistes anglais et américains, à certains intellectuels, commerçants ou idéologues qui poussaient à un conflit européen contre le fascisme pour le triomphe du capitalisme ou du communisme et non pour sauver les Juifs allemands auxquels les gouvernements français, américains et anglais avaient toujours refusé leur aide avant-guerre. En s’en prenant au triomphe de Blum, Céline s’en était pris à une gauche qui promettait le Paradis en s’acheminant vers la guerre en comptant sur l’alliance de la Soviétie où les droits de l’homme n’étaient guère plus respectés qu’en Hitlerie. Qu’ils fussent de la rive gauche ou droite du Rhin, Céline voulut alerter les anciens de 14 pour qu’ils ne s’affrontent pas une deuxième fois, à se gazer dans les tranchées avant de signer la paix, et d’écrire des centaines de livres sur les atrocités de la guerre. Céline prévoyait la défaite de la France, où tous seraient perdants, et dont les grands vainqueurs seraient les Russes et les Chinois. L’historien amateur ou militant, donneur de leçons qui se pose en martyr ou en saint, peut condamner l’ angoisse d’une génération, et ne juger l’Histoire qu’à sa ligne d’arrivée, dans les fanfares de ses victoires, cinquante ans après la bataille. Martin est de ceux-là.

On revient avec lui à ces procès de moralité qu’on pouvait croire dépassés depuis belle lurette. Doit-on célébrer Voltaire pour son engagement lors de l’Affaire Callas, l’exclure du Panthéon pour son antisémitisme, ou doit-on simplement admirer son génie d’écrivain ? Si Dreyfus avait été coupable, le génie de Zola en serait-il moins grand, à cause de J’accuse ? Les Belges devraient-ils nier le génie de Baudelaire pour les avoir agressés avec tant de violence? Dois-je trouver détestable les poèmes d’Aragon parce qu’il a fait l’éloge de Staline et qu’on pourrait retrouver dans sa poésie l’éloge du communisme ? Comparer Salman Rushdie à Céline est inepte. Céline était un homme seul. Sans parti derrière, ni devant, sans lobby. Avant comme après Bagatelles. Jean Prévost et René Lalou, Emile Henriot, dès le Voyage dénièrent tout génie à Céline, de même dès Mort à crédit Beauvoir, Léautaud, Brasillach. Exactement comme Martin aujourd’hui.
Il y a de tout chez les céliniens: des personnes raffinées, des gens peu cultivés, des Juifs, des pas juifs, des anarchistes, des vrais, des faux, des partisans de la Résistance, des égarés de la Collaboration, des nostalgiques de Staline et des fourvoyés d’Hitler; des gens très simples qui y trouvent un langage, une poésie, un comique, une philosophie; des jeunes et des vieux “qui se la jouent et qui s’y croient” en alimentant leur paranoïa honteuse; des thésardes qui s’offusquent au seul nom du Bulletin célinien et parlent de Céline comme d’une partouze à confesse; des carriéristes qui s’étiquettent et se brassardent, des sorbonnards qui se signent ou se croisent, des esprits libres de toute idéologie, de sinistres cons de tous les partis.

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Eric MAZET

Le Bulletin célinien n° 176, mai 1997, pp. 13-22.

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