vendredi 25 mars 2011

Un zappeur à zapper par Eric Mazet (1/3)

Je suis assez d’avis qu’une Oeuvre se défend toute seule et qu’elle résiste aux critiques et aux dénigrements si elle est humaine par conséquent émouvante et lyrique
(Jehan Rictus, Lettres à Annie, 15 oct 1911)

Quand il fait si beau temps dehors, s’asseoir, écrire, pour répondre à quel nain de jardin ? Céline se défend bien tout seul. Les lecteurs du Bulletin célinien ont lu, liront bien d’autres phillipiques. Reste à écrire pour le jeune professeur que la première lecture de Rigodon désorienta et qui crut comprendre pourquoi en lisant le Contre Céline de Martin. Lui dire qu’il y a mieux à lire que ce pamphlet d’arrière combat. Que le Céline Scandale de Godard est plus sérieux et profond. Contre Céline, c’est rétrograde. C’est déjà mieux que du Bounan, moins bien que du Crapez. Martin fait son Kaminski, fait le malin, fait ce qu’il peut, mais ce n’est pas sérieux. La trilogie allemande de Céline en Pléiade date de 1974, et Martin a mis vingt-trois ans pour s’en offusquer. Rigodon est pour lui aussi “raciste et fachiste” que Bagatelles . Les chercheurs, thésards, critiques seraient envoûtés par une petite musique dont les seules paroles seraient le refrain du racisme biologique. Les amateurs ou passionnés de Céline seraient donc tous des racistes inconscients ou déclarés. On zappe dans les citations, on soupçonne le lecteur, on l’accuse de noirceur, on le menace d’élimination. Gilles Tordjman a osé l’écrire, dans Les Inrockuptibles, après la lecture du Bounan. C’est le rockeur qui défie Beethoven, le taggeur qui insulte Picasso. La sous-culture a ses autodafés où elle se consume la première.
Jean-Pierre Martin est déjà plus malin. Au nom de Robert Antelme, de Primo Levi et de Charlotte Delbo, il s’en prend à Julia Kristeva, Philippe Murray, Stéphane Zagdansky, et à tous les admirateurs de l’écrivain qui oublieraient à la lecture de Voyage, Bagatelles ou Rigodon les atrocités commises dans les camps nazis. C’est la technique du collage chère aux surréalistes: superposer des images en créant un rapport ludique. Martin aime Henri Michaux, lui a consacré un livre. Moi aussi j’ai aimé Plume, ce frère cocasse et fragile, ses astuces, avatars et blessures, au temps où les jeux intellectuels suffisaient à mon plaisir. A vingt ans et quelques, j’ai tout lu, tout aimé de Michaux, y compris ses écrits sur les drogues, sans pour autant verser dans la toxicomanie. Et puis j’ai rencontré un autre malheureux, Ferdinand Bardamu, un gaillard non moins drôle, plus humain et souffrant, qui, lui, parlait du mal de vivre, avec émotion, en médecin, sans jouer sur les mots. Et j’ai tout lu, tout aimé de Céline, y compris les pamphlets politiques, sans pour autant verser dans sa véhémence, épouser ses emportements. Michaux a-t-il poussé à la drogue, à la mort, certains de ses lecteurs, à décrire les effets de la drogue ? La question demeure sans réponse. L’écrivain est-il responsable de tous lecteurs qui se réclament de lui? On ne saura pas davantage si Céline poussa des lecteurs à la violence, au nom de ses écrits politiques, lui qui écrivait pour qu’il n’y ait pas de Seconde guerre, qu’il n’y ait ni massacres ni cadavres.

C’est une chance que de pouvoir apprécier des écrivains aussi différents, opposés dans leurs idées politiques que Céline ou Genet , Rictus et Hugo, Voltaire et Rousseau. Faut-il être catholique, intégriste, pour ouvrir le Journal de Bloy ? Faut-il bouffer de la mescaline et du nicobion pour se lancer dans Les Grandes Épreuves de Michaux ? Faut-il être enragé, hébertien, hitlérien, anarchiste pour écouter les grandes orgues de Céline? Ou au contraire être sourd pour n’entendre au fond de sa musique que l’horrible orchestration de Treblinka, et non la danse macabre de tout notre vingtième siècle? Martin n’aime pas le Céline des pamphlets politiques. C’est son droit. Mais ne voir en Céline qu’un écrivain politique et passer à côté du message esthétique, ou c’est ne pas savoir lire ou faire preuve de mauvaise foi. C’est surfer d’une citation l’autre, zapper d’un chapitre à l’autre. Faire du plus grand écrivain du siècle l’auteur d’un feuilleton politique. Martin se présente habillé d’humanités, déclare Céline anti-humaniste, donc n’aime pas Céline, et soupçonne tout célinien de crime contre l’humanité. C’est logique et c’est con: c’est idéologique. Martin en crève de voir honorer Céline en papier bible, de lui voir consacrer quatre volumes en Pléiade.
On aurait pu croire qu’en cette fin de XXe siècle les fins lettrés seraient devenus plus sages, moins fanatiques, moins lourds, plus nuancés, plus libres. Il n’en n’est rien. La critique marxiste pèse toujours autant, colle toujours autant d’étiquettes, de brassards infamants, a toujours la même lecture sélective, morale, politique. Certains continuent à ne lire en Zola que le réalisme, passant à côté des passages lyriques ou comiques, d’autres à ne lire en Sade que le pornocrate en évitant le libertaire, chez Baudelaire l’opiomane en oubliant le mystique. Marcel Aymé a dénoncé “l’homo rationalis” dans Le Confort intellectuel, le lecteur prisonnier de ses livres d’Histoire, des théories philosophiques, des idéologies politiques et sociales, incapable de tout lyrisme, inapte à toute émotion. Martin me rappelle les catholiques qui ne peuvent rire avec Voltaire, les athées qui ne veulent pas lire Léon Bloy, les machos que Genet fait vomir, les rationalistes qui méprisent Baudelaire, les républicains qui rejettent Chateaubriand, les égalitaires qui traitent Nietzsche de facho. Martin rejoint Jean Madiran, le directeur du journal Présent, qui déclarait hier: “Ce n’est pas la lecture de Céline qui ranimera en France l’esprit de sacrifice, l’honneur de servir, l’amour de la patrie, la foi en Dieu”. Même sac d’avoine !

Tenter de “remonter le Niagara des conneries à la nage” comme Céline en dissuadait Paraz? La première page de Martin contient déjà trois erreurs. Détails pour un non-célinien comme Martin, mais significatifs de sa mauvaise foi. Martin voit Céline “au début de l’année 1960”, “déjà presque béatifié” (p.9). C’est oublier la conspiration du silence dans une grande partie de la presse à l’encontre de Céline, les diffamations constantes sur une prétendue accointance avec Vichy, le mépris avec lequel on le réduisait dans les manuels scolaires dans la catégorie “écrivain populiste, ordurier et antisémite”. . . Jacques Darribehaude, se présente à Céline comme un “pur sang aryen” d’après Martin: d’Arribehaude, natif du sud-ouest, plutôt “narbonnoïde” , et engagé volontaire dans les Forces françaises libres à 17 ans ! Bigre ! Martin eut-il autant de titres de gloire pour railler ce “jeune disciple” ?... Il n’eut certainement jamais autant de liberté d’esprit que d’Arribehaude... Céline aujourd’hui “objet d’un culte intégriste et dévot” ? Martin n’a pas dû lire les Actes des colloques céliniens publiés depuis 1975 par la Société des études céliniennes. Nulle dévotion, nul fanatisme. Bien au contraire. Prudence, critique. Y furent applaudis bien des Willy Szafran, et des Alice Kaplan qui ne ménageaient pas Céline. Philippe Alméras participa à quatre colloques avec succès. Il y a de tout chez les céliniens. Que Martin se rassure. La plupart des thésards céliniens éprouvent une forte aversion pour l’auteur de Voyage , se déclarent carrément hostiles en préambule, et n’étudient sa littérature qu’avec beaucoup de précautions. Certains n’avoueront jamais leur honteuse jouissance à l’écoute de la fameuse musique. Mais tous reconnaissent que,” malgré sa bêtise, malgré sa laideur”, le monstre était un génie.

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Eric MAZET
Le Bulletin célinien n° 176, mai 1997, pp. 13-22.

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