vendredi 15 janvier 2010

Céline, génie blessé ?

Les Inrocks.com, 22/11/2009 : Céline génie blessé ? Trois livres rassemblent la totalité de sa correspondance, dont des inédits, et apportent un nouvel éclairage sur l’une des figures les plus controversées du siècle. Passionnant.

Il est admis depuis des lustres que littérature et moralité ne font pas forcément bon ménage. Comment expliquer alors que ce solide lieu commun vienne à courber l’échine à la première évocation de l’oeuvre de Céline ? Qu’est-ce qui, près d’un demi-siècle après la mort de l’écrivain, peut-être le plus singulier du XXe siècle, et autant de décennies consacrées à l’exégèse de ses écrits, continue d’embarrasser les esprits ?

Sans doute un début de réponse réside-t-il dans le faisceau de paradoxes qui enserrent l’écrivain. Celui dont une partie de l’oeuvre se retrouve au programme de l’agrégation, tandis que l’autre fait encore aujourd’hui l’objet d’une interdiction de réimpression. Celui dont tous s’accordent à dire qu’il fut à l’origine de la révolution esthétique du siècle avec la parution en 1932 de Voyage au bout de la nuit, sans parvenir tout à fait à départir l’écrivain de son image de dieu vociférateur, collabo et antisémite. Régulièrement, les critiques céliniens s’attellent à assainir le mythe. C’est à qui, des adorateurs de l’écrivain, saura le mieux sauver son âme.

Et si, avec la publication enfin complète de sa correspondance, notamment de ses lettres inédites de jeunesse, Céline avait trouvé son plus ardent défenseur ? Louis Destouches, alias Céline avant qu’il opère sa mue d’écrivain et pousse, selon la formule consacrée de Gide, “l’un des cris les plus insoutenables que l’homme ait jamais poussé”. Devenir Céline se concentre sur les premiers pas épistolaires du jeune Céline. Rédigées entre ses 18 et 25 ans, ces lettres, véritable cordon ombilical de Voyage…, sont d’abord celles que le garçon fraîchement engagé dans l’armée adresse à ses parents, destinataires aussi de comptes rendus de ses supérieurs. Louis Destouches apparaît comme un être malingre et fragile, vaguement dépressif, qui ne sait pas monter à cheval et passe son temps à l’infirmerie, traçant un portrait en négatif du Bardamu triomphaliste nihiliste au tout début de Voyage.

Ce visage de fier combattant, à l’opposé du féroce antimilitarisme du futur Céline, n’est que le premier d’une vaste et surprenante série de visages. Embryonnaire dans ce recueil de jeunesse, elle prend une ampleur folle dans l’imposante somme de lettres écrites entre 1912 et 1961, éditées aujourd’hui en Pléaide. Louis Destouches y joue tour à tour le rôle de fils aimant et d’ami attentif, ou encore d’amoureux transi. Premières lettres marquées par le sceau de la sentimentalité (“Votre souvenir est présent à ma pensée, chaque fois que je contemple des fleurs”), missives canailles (“Devenez franchement vicieuse sexuellement, cela libère du romantisme”) : Céline fait preuve en amant d’un lyrisme dont on trouve les premières traces lors de son séjour en Afrique en 1916. Le jeune homme y trompe sa solitude par de longues lettres pleines de poses : aventurier contemplateur d’étoiles pour une petite amie, théoricien aux longs exposés édifiants pour son père... Clichés chers à la jeunesse, participant de la construction d’un homme, tandis que le futur génie a déjà commencé à se faufiler entre les lignes. Il surgit avec, pour la première fois, la formulation d’une déchéance humaine (les colonisateurs et “leur ivresse habituelle, leurs débauches et les histoires fantasmagoriques qu’ils racontent”). Un champ sémantique fait son apparition : celui de l’écroulement, de l’envers pourri de toutes choses – métaphore maîtresse dans l’oeuvre de l’écrivain. Le jeune Destouches fait dans les colonies la double expérience de la solitude, terrible, point d’origine d’une insociabilité grandissante, mais aussi du romanesque, en côtoyant “un marquis suédois qui chasse l’éléphant et réussit admirablement les pommes frites”, ou un chercheur d’or victime d’une attaque mortelle de cri-cri. A travers ces quelques “terrifiques récits”, on entend déjà la voix rauque du moraliste autant que l’aficionado des vies bigarrées.

Chez celui qui songe, plus de dix ans plus tard, à rédiger un premier roman qui s’intitulera Voyage au bout de la nuit se sera entretemps ouvert un abîme. Dans les Lettres à Joseph Garcin (1929- 1938), un ami rencontré à la guerre, Céline ne cesse de revenir sur la capacité des hommes à oublier leur monstruosité. C’est là que réside le vrai scandale : “Le drame, notre malheur, c’est cette faculté d’oubli des hommes.” Alliée à l’insuccès de Mort à crédit en 1936, cette amertume idéologique semble former le terreau où Céline va puiser sa passion raciste, avec la parution, moins d’un an plus tard, de Bagatelles pour un massacre, suivi de L’Ecole des cadavres (1938) et Les Beaux Draps (1941). Céline rend la haine qu’on lui voue au centuple, et puisqu’“on veut [sa] mort”, du sentiment croissant d’être persécuté, il va devenir persécuteur.

Si la dualité célinienne continue d’émouvoir autant, c’est donc peut-être qu’elle se joue ailleurs qu’entre le romancier génial et l’affreux bonhomme dont l’oeuvre dégage encore une forte odeur de soufre. Céline, jeune, parfois enfantin, poli, désiré et désirable, tel donc qu’il se dessine à travers une intime correspondance de cinq décennies, héberge en lui la fureur et l’angélisme, la violence et la pureté. Tout cela fondu dans un même magma, à la source duquel se tient l’innocence trahie – la croyance originelle dans une forme d’amour et de fusion avec l’humanité, piétinée à jamais par le trauma des tranchées.

Emily BARNETT


>>> Céline, Lettres, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2009.


>>> Lettres à Joseph Garcin (1929- 1938), Ed. Ecriture, 2009.

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