vendredi 30 avril 2010

Louis-Ferdinand Céline et Gaston Gallimard - Lecture et débat à Toulouse du 2 au 6 juin

Le Figaro Littéraire du 29 avril 2010 annonce en première page qu'Antoine Gallimard, PDG des éditions du même nom, se produira à Toulouse entre le 2 et le 6 juin dans le cadre de la 6e édition du festival Le Marathon des mots. Une manifestation consacrée à la lecture à haute voix et aux débats d'idées, et où se mêlent auteurs et comédiens. Il lira en compagnie d'un comédien (on parle de Daniel Mesguich), des lettres de Gaston Gallimard et de Louis-Ferdinand Céline datant des années 1950. Les deux hommes ont en effet échangé une nombreuse correspondance, entamée dans la bienveillance et le respect et qui dégénéra sous la plume de l'auteur du Voyage au bout de la nuit. Antoine lirait Gaston et le comédien, Céline. C'est Olivier Poivre d'Arvor, président du festival, qui a suggéré à Antoine Gallimard de se produire. Mais l'éditeur ira-t-il jusqu'à retenir pour sa lecture la lettre de décembre 1954, où Ferdine commence par apostropher Gaston Gallimard par un "Sacré vieux coffre-fort qui fait bla-bla !" et l'achève sur "...à vous et votre abrutie clique de cancres prétentieux"?

Thierry CLERMONT



Programme du festival:
www.toulouse.fr/

mercredi 28 avril 2010

Louis-Ferdinand Céline chez Louis Nucéra et Georges Steiner

Louis Nucéra et Georges Steiner ont consacré un chapitre à Louis-Ferdinand Céline dans leur livres respectifs présentés ci-dessous. Nous faisons appel aux lecteurs qui auraient la gentillesse de nous faire parvenir ces deux textes.

Louis Nucera, Ils ont éclairé mon chemin, mes 50 écrivains de chevets, Ed. Ecriture, 2010.

Georges Steiner, Lectures, Chroniques du New Yorker, Gallimard, 2010.

lundi 26 avril 2010

Le Petit Célinien n°47

Le Petit Célinien n°47 :

Épuisé
Le numéro 2,50€ par paiement sécurisé Paypal (colonne de droite) sur notre site. Précisez le numéro souhaité et votre adresse mail.

Le Petit Célinien n°47 - Semaine du 26 avril 2010.

Au sommaire:
- Céline héros de l'après coup (I) par Julie Boulanger
- "C'est l'envoutement, l'ensorcellerie"
- Céline par Ioannis Mouhasiris
- JF Nadeau déterre les secrets des fascistes québécois (Le Devoir, 1/4/2010)
- Lectures


Sur Céline au Québec, vous pourrez vous reporter aux numéros 27, 28, 30 et 31 du Petit Célinien.

vendredi 23 avril 2010

Des naves dans le potache

Un réjouissant polar de Brami où plane l'ombre de Céline et des autres.
Par Emmanuelle de Boysson*

Il faut être Emile Brami, ancien directeur de la librairie "D"un livre l'autre", rendez-vous des amateurs de Céline, pour oser un titre pareil. On s'attend à un pamphlet sur Bagatelles pour un massacre. Il n'en est rien. Il s'agit d'un polar ficelé comme une Morteau sur des cinglés de cet « antisémite délirant », « adulé aussi bien par les fascistes que par l'extrême gauche ou les anarchistes » - à savoir, le citoyen Destouches. Dès le début, on est dans le bouillon, sinon dans de beaux draps. 26 août 1944, dans un salon de coiffure transformé en QG de la Résistance, à mesure que le danger s'éloigne, une bande de FFI roule des mécaniques pour éradiquer le quota de collabos du quartier. Descente dans l'appartement déserté par Céline, 4 rue Girardon. Pillage en règle : vive l'anarchie et bras d'honneur ! Toute l'élégance des vainqueurs. Soixante ans plus tard, Elie Bénarous, un libraire, reçoit un fax d'un ami avocat, Pamphile Pollet, avec la couverture de "La Marquise", un manuscrit érotique de Céline qu'il recherche depuis dix ans. Le premier meurt poignardé, le second étranglé. L'inspecteur Raoul Marquis mène l'enquête auprès d'un ramassis de suspect, fanatiques du bon docteur de Meudon : membres de la Ligue des Fervents Céliniens, chercheurs, marchands, collectionneurs fétichistes. Bien que l'existence de "La Marquise" soit une rumeur, elle sert ici de prétexte à ce thriller où Brami égratigne au passage les libraires et les journalistes qui encensent les « conneries à la mode » des intellos. Les auteurs des biographies sur Céline font une apparition : François Gibault et l'auteur lui-même qui publia : « Céline, je ne suis pas assez méchant pour me donner en exemple ». Mais aussi Emmanuel Pierrat « avec sa bouille ronde d'étudiant ». Et tous les fans d'un styliste qui ne laisse personne indifférent : Claude Simon, Bernard Blier, Jean-Pierre Marielle, Fabrice Luchini, Deleuze, Frédéric Dard, Jacques Audiard... Edifiant sur les dérives des maniques d'un écrivain. Réjouissant. Potache à souhait.

Emile Brami, Massacre pour une bagatelle, L'Editeur, 2010.

Emmanuelle de Boysson
Service Littéraire n°29, avril 2010.

* Ecrivain, journaliste, publie à partir du 23 avril, "Nous les bons vivants, ras le bol des rabat joie", avec Claude-Henry du Bord, aux éditions du Rocher.


jeudi 22 avril 2010

Céline. Médicaux et bohème...

Nous remercions Andréa Lombardi du site http://lf-celine.blogspot.com/ pour la communication de cet article consacré à Louis-Ferdinand Céline paru le 30 novembre 2009 dans Il Fondo Magazine et traduit de l'italien par Stefano Fiorucci et Jeannine Renaux.

« La nuit se couche sur les toits et les lampadaires, et sur les vitres embuées des bars », chantait Capossela dans son Modi, la chanson dédiée à Amedeo Modigliani et ses années folles à Montparnasse, le refuge des « peintres aveugles, musiciens sourds, joueurs malchanceux et écrivains manchots », pour citer Piero Ciampi, qui avait bien connu le Paris des maudits. C’est dans ces endroits là que, l'auteur-compositeur de Livourne, a rencontré un étrange personnage, au cours d'une de ses nombreuses beuveries ; un homme bourru, comme on pouvait en trouver tant dans les bistrots. C'est seulement plus tard, que Ciampi sut que cet homme était l'un des plus grands écrivains de France, peut-être le plus grand, il s’agissait de Louis-Ferdinand Céline.

Lorsque la rencontre entre l'auteur d’Adius et celui de Voyage au bout de la nuit, se produisit, c’était la deuxième moitié des années 50 du siècle passé. Alors que pour Ciampi, la vie entre les scènes baudelairiennes, ne représentaient qu'une digression, pour Céline, la vie de bohème parisienne n’était certainement pas une innovation. Dans la période comprise entre 26 et 30, en effet, l'existence de Céline avait déjà commencé à prendre les tournures typiques de l’écrivain maudit. A cette époque, le futur romancier était juste un médecin sans le sou, avec le vice de l’écriture, constamment entouré par des amis extravagants. Parmi eux, le plus caractéristique est sans doute le peintre Henri Mahé, une sorte de vagabond de la Seine, qui vivait pendant la nuit, sur une péniche ambulante. Mobil-home, qu’il déplaçait selon son humeur: « J'ai toujours fuit la bohème alcoolisée des artistes fossilisés » dira Mahé (...) « Je préfère faire un saut de carpe dans la Seine, c’est mieux pour mes goûts d’aristo-anarchique. » Certes, l'humeur intervenait mais les rafles de la police également, comptaient pour beaucoup, dans les déplacements de son embarcation. L'artiste avait en effet l'habitude d’offrir l'hospitalité à des prostituées, des artistes de moralité douteuse et criminels en tout genre. Dans ce contexte, Céline a appris la langue du milieu, jargon qui, transposé sur papier, a fait la fortune du chat errant de la littérature française, tel que l’a défini Marina Alberghini, dans son grandiose Louis-Ferdinand Céline – Gatto randagio, édité chez Mursia.

[Photo : Henri Mahé] L'argot, utilisé par le romancier dans ses œuvres, a conduit beaucoup de critiques à dire que Céline était pour l'écriture ce que le jazz était pour la musique. Et c'était précisément le jazz qui faisait danser les invités pendant les fêtes costumées données par Mahé sur son embarcation. De vraies bacchanales présidées par Céline, au son de « rigolades », expression difficilement traduisible, une sorte de rire irrévérencieux et insolent, semblable au « je m’en foutisme » de mémoire mussolinienne. Pendant les vacances il était facile d’y rencontrer des personnes telles que Drena, vedette de Marigny et ancienne maîtresse d'Al Capone, la charitable Germaine Costant, le clown Baby le Magnifique, mais aussi des personnages plus colorés tels que le prince Albert de Urach. Une tribu folle et joyeuse, qui recherchait dans l'ivresse de la bohème, le moyen d’étouffer les souvenirs atroces de la Première Guerre mondiale. C’est à cette époque que Céline a rencontré Joseph Garcin, un maquereau qui gravitait et trouvait de l’aide auprès des artistes et des écrivains. C’est à celui-ci que Céline annonça la réalisation achevée du Voyage: « J'ai écrit un roman, une certaine expérience personnelle, mise noir sur blanc, un peu de folie aussi, un énorme travail ... Sur toute la guerre, d'où tout naît ».

En 27, le romancier avait trouvé domicile au 38 de la rue Lepic, à Montmartre, le quartier qu’Utrillo représenta, à l'époque, entre un verre et l'autre, dans toute sa simplicité dévastatrice, C’est ici, dans une cuisine décorée à la bretonne, que Céline écrivit: « dans la rue Lepic on commence à rencontrer des gens qui viennent chercher de la gaieté au dessus de la ville. (...) Ils regardent vers le bas la nuit lorsque le vide est lourd (...) Nous étions arrivés à la fin du monde, cela devenait de plus en plus claire. On ne pouvait pas aller plus loin, car après cela il n'y avait plus que les morts ».

Bien sûr, Céline n'était pas démuni de l'esprit estudiantin qui planait à Montmartre mais cela ne l’a jamais empêché de manquer à son devoir de médecin, surtout vis-à-vis de ceux qui ne pouvaient vraiment pas se permettre de payer le médecin: des travailleurs épuisés par le travail et abruti par l'alcool, des femmes dont la féminité a été volée par l'usure de la vie quotidienne et un immense groupe de vagabonds que la phtisie avait mis sur les genoux. C’étaient ces clients là qui ne payaient pas Céline, amas de chair et d’os dont le sort était entre les mains de bourgeois sans scrupules, famille européenne de ce « fordisme » qu'il avait lui-même vu à l'œuvre, au cours de sa visite aux usines de voitures aux États-Unis. Pour freiner les effets dévastateurs de l'aliénation capitaliste, Céline avait écrit un traité sur la médecine sociale qu’il présenta en 28, à la Société des Nations, sans, bien sûr, obtenir de réponse. Anticipant la lutte contre les multinationales pharmaceutiques de plusieurs décennies: « cet abus extravagant – écrit Céline– qui règne actuellement dans les prescriptions (...) véritable empoissonnement en masse, lâchement admis sur nos classes sociales plus faibles physiquement et intellectuellement (...) Cette dépendance populaire, à la tolérance presque illimitée des prescriptions pharmaceutiques, fait beaucoup plus de victimes chaque année, que la cocaïne ou la morphine ». Sa colère anti-capitaliste, le conduisit à théoriser une médecine du prolétariat: « parce que nous savons parfaitement bien que le prolétariat, chômeurs ou non, est sans comparaison possibles, plus détruit par la maladie que les riches. »

En outre, Céline avait toujours un regard respectueux pour les classes inférieures, pour les déshérités, une inclinaison apparente depuis son époque de vie en Afrique, quand, Guevara – ante litteram, il monta, à ses frais, un hôpital de campagne pour les indigènes. Il faut dire, que ce penchant pour la défense des plus humbles, le porta à sympathiser avec le système soviétique: « l'hygiène de masse s'accorde uniquement avec une formule d'Etat socialiste ou communiste. » Une phrase qu’il a peut-être regretté d'avoir dit, vu que de retour de sa visite en U.R.S.S, en 36, Céline écrit Mea Culpa : un pamphlet d'accusation sur les limites du communisme et sur la fausse dichotomie entre le socialisme réel et le capitalisme occidental, deux systèmes ayant la même finalité: affamer et, donc, soumettre le peuple. Ceci le romancier le savait très bien comme l’avait d'ailleurs bien compris également Fabrizio De Andrè, qui dans la transposition musical de Il Dr Siegfried Iseman de Edgar Lee Masters écrivit: "Et alors je compris, je fus obligé de comprendre, qu’être médecin n'est qu'une profession, que la science ne peut pas l’offrir aux gens, si tu ne veux pas attraper la même maladie, si tu ne veux pas que le système te donne faim. »

Romano Guatta Caldini
da "Il Fondo Magazine"
http://www.mirorenzaglia.org/?p=10700

Traduction: Stefano Fiorucci et Jeannine Renaux

mercredi 21 avril 2010

Louis-Ferdinand Céline au théâtre - vendredi 30 avril

Pier Mayer-Dantec jouera « Céline, Voyage au long de la Mort, à crédit » vendredi 30 avril à Lannion, 21h.

Un homme à une table, assis, griffonnant, concentré autant que pris de rêve. Il ne restera pas assis longtemps d’ailleurs… Voilà comment débute le spectacle solo que Pier Mayer-Dantec reprend bientôt, presque cinq ans après sa création à Morlaix. Mais ici, pas de simple mise en voix de ce Louis-Ferdinand CÉLINE dont le soufre est toujours aussi actif. Pas d’immobilisme donc : nous sommes au théâtre, où les signes doivent s’entendre, les visages se marquer, les voix moduler selon la musique secrète des textes, et les corps rendre des attitudes palpables, voire idéalement indéniables.
Mis en scène par le comédien, habité de ses visions comme de la musique de Céline, de sa gouaille chaude et cruelle, râpeuse et faite pour la voix, le spectacle débute par l’ouverture de « Mort à crédit », deuxième roman de l’écrivain, pour basculer sur le premier, ce fameux « Voyage au bout de la nuit ».

Des extraits vidéos de précédentes représentations sont à voir ici.



Salle "Le Pixie"
rue du 73ème Territorial
22300 Lannion

Vendredi 30 avril 2010 à 21h.
lepixie22@yahoo.fr

http://www.myspace.com/pierremayerdantec
Pier Mayer-Dantec sur Facebook.

lundi 19 avril 2010

Le Petit Célinien n°46

Le Petit Célinien n°46 :

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Le Petit Célinien n°46 - Semaine du 19 avril 2010.

Au sommaire:
- LF Céline, la nuit scabreuse par Kenneth White
- Friandise pour crocodiles !
- Sur le site du Petit Célinien...
- LF Céline par Fabienne Fournier
- Le mystère Céline, entretien avec François Gibault (NRH, Mars-Avril 2010)
- Lectures

jeudi 15 avril 2010

Le Petit Célinien

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Entretien avec Georges Steiner

TémoignageChrétien.fr, 14/04/2010 : Journaliste, enseignant, critique, essayiste, George Steiner est, à plus de 80 ans, l’un des plus grands intellectuels contemporains. Il n’aime pas ce mot auquel il préfère celui de « maître à lire ». Entretien.

Depuis des années, vous lisez et relisez Louis-Ferdinand Céline, George Orwell, Walter Benjamin, Paul Celan, Simone Weil et Arthur Koestler pour tenter de déchiffrer les catastrophes du XXe siècle. Mais avez-vous jamais compris la coexistence possible de la barbarie politique et du génie littéraire ?
George Steiner : Maintenant, tout près de la fin de ma vie, reste pour moi ce paradoxe insoluble qui est celui du tout début de mon travail : comment est-il possible qu’un homme joue du Schubert ou du Mozart le soir et torture le matin ? Autrefois, je disais à tout le monde : « Aidez-moi à comprendre ». Arthur Koestler m’expliquait que les hommes avaient deux cerveaux, un cerveau éthique et un cerveau bestial, territorial. Mais c’est de la blague. L’homme n’a pas deux cerveaux, il n’en a qu’un, hélas. D’autres évoquaient une sorte de schizophrénie organisée. Je n’y crois pas non plus. Après plus d’un demi-siècle d’enseignement, j’émets donc l’hypothèse, qui m’attriste énormément, que la puissance de l’imaginaire est telle qu’elle abolit tout principe de réalité. J’appelle cela le « paradoxe de Cordelia ». Lorsque je passe un après-midi à enseigner les actes III et IV du Roi Lear, je rentre dans le monde de Cordelia et de son agonie. Je vous dirais la même chose à propos du théâtre de Racine ou des Fleurs du Mal. Quand je les lis, je n’entends plus le cri qui survient dans la rue. Ou plus exactement, je l’entends et je ne l’écoute pas : les deux verbes sont très différents. Parce que le cri dans la rue, c’est le chaos, la vulgarité, le contingent. Alors que le cri de la fiction est d’une pureté et d’une intensité totale. Est-il possible que l’art, la grande émotion esthétique nous rendent un peu moins humains ?

La question se pose à propos de Céline et de Rebatet, avec lesquels vous êtes beaucoup plus indulgent qu’avec Orwell, que vous n’épargnez guère. L’intention éthique ne vous intéresse pas chez l’artiste ?
Devant le génie de l’art, je me sens profondément en dette. Oui, j’ai une reconnaissance infinie pour le miracle de la création littéraire, pour le tableau du grand maître, pour l’invention de la mélodie, « mystère suprême de sciences de l’homme », dit Lévi-Strauss qui vient de nous quitter. À propos de George Orwell, j’ai voulu souligner qu’il n’était pas l’augure infaillible qu’on disait quand je faisais mes études aux États-Unis et en Angleterre. Peu avant sa mort, George Orwell expliquait qu’il faudrait deux siècles avant que la botte du stalinisme se retire de l’Europe de l’Est. Au même moment, il y avait un très mauvais acteur, secrétaire du syndicat d’Hollywood, nommé Ronald Reagan, qui expliquait que l’Union soviétique allait craquer bientôt. Monsieur Reagan avait compris, pas Monsieur Orwell. C’est un paradoxe qui donne beaucoup à réfléchir. Il faut être très modeste dans l’analytique. Mais la création, c’est une autre chose.

Vous vous êtes beaucoup intéressé aux écrivains littéralement dépossédés de leur langue maternelle, Paul Celan par les nazis ou Vladimir Nabokov par les communistes. À ce propos, pourquoi n’avez-vous pas évoqué Stefan Zweig, mort désespéré de savoir que l’allemand lui avait été confisqué ?
Ce qu’il y a de plus grand chez Stefan Zweig, c’est son destin. J’ai consacré un article à sa nouvelle le Joueur d’échecs, étant moi-même passionné par les échecs. Mais l’œuvre elle-même ne reste pas. C’est du très bon journalisme, mais ce n’est pas plus que cela. Ses lettres qui viennent de paraître en français sont très émouvantes. Surtout celles des dernières semaines, quand il s’est rendu compte qu’il n’aurait plus sa langue à lui. À de rares exceptions près – Wilde, Beckett, Nabokov, Borges dont l’âme était vraiment polyglotte –, c’est une catastrophe profonde d’être exilé de sa langue première. Pour le critique et le professeur que je suis, c’est merveilleux d’avoir accès à plusieurs langues. Je me souviens de l’étonnante réponse de Roman Jakobson, dont nous fêtions les 70 ans à Harvard en 1966, au président de l’Université qui lui demandait s’il parlait vraiment dix-sept langues. « Oui, et toutes en russe », a-t-il répondu. C’est très très profond.

Dans Extraterritorialité (Calmann-Lévy, 2002), vous évoquiez déjà les « poètes délogés qui errent à travers leur langue ». Et vous connaissez cette phrase de Joyce : « Nous, catholiques errants. » Tout grand créateur n’est-il pas forcément et nécessairement à la fois dans l’exil et dans l’errance ?
Oui, on peut aussi être un pèlerin dans sa propre langue. C’est le cas suprême de Kafka, de Celan, de ces maîtres juifs pour lesquels l’allemand était à la fois indispensable et insupportable. Il faudrait trouver un adjectif pour dire l’insupportable indispensable ! Chez Joyce, l’errance est géographique – Dublin, Trieste, Rome, Paris – et spirituelle entre le catholicisme et probablement une tardive ironie agnostique, même si l’on n’en sait pas beaucoup. C’est aussi l’errance dans l’aveuglement. Il devient aveugle comme Homère et Milton. Chez Joyce, la lumière s’éteint. On ne juge, je crois, pas assez intensément ce que ça veut dire pour l’un des plus grands visuels de la littérature. Pour Borges aussi, la lumière s’est éteinte. Avec Joyce, ce sont des homérides au sens propre du mot, les grands fils d’Homère. Cette cécité est pire lorsqu’elle vient lentement, je crois.

Au fil de vos chroniques, on vous surprend quelquefois à soupçonner certains auteurs de manquer de sincérité. N’est-ce pas un reproche qu’on a pu faire à André Malraux, auquel vous ne ménagez pas votre admiration ?
Il a vécu beaucoup trop longtemps. Après la Condition hu­maine et l’Espoir, je ne crois pas du tout à ses écrits sur l’art. D’ail­leurs, on les trouve déjà dans la poussière des bibliothèques. Mais avoir écrit la Condition humaine, c’est déjà assez. Très souvent, l’âge peut être un déclin cruel. Dans certains cas, une œuvre ne rejoint jamais son aurore. Dans d’autres cas, elle semble grandir et s’épanouir.

Et les oraisons funèbres ?
La rhétorique oratoire est une spécialité française et romaine. En Amérique, on a le sentiment que lorsqu’on balbutie c’est un signe qu’on dit la vérité. Il y a une anti-rhétorique dans la démocratie rhétorique américaine. Chez Montherlant et chez Claudel, l’art oratoire apparaît également une haute spécialisation française.

Il y a également des auteurs que vous explorez à la fois en pays de connaissance et avec un sentiment d’étrangeté. N’est-ce pas le cas de Simone Weil ?
Cela me gêne d’en parler. Je sais quelle est sa grandeur. Mais je n’arrive pas à accepter la femme qui au moment d’Auschwitz a refusé de se convertir à l’Égli­se catholique parce que cette Église était trop juive à son goût. Attention devant celui qui croit pouvoir tout comprendre. De Gaulle, qui se trompait rarement sur les vivants, a dit : « Elle est folle ». Cela vaut la peine qu’on y réfléchisse.

Vous aimez beaucoup De Gaulle ?
J’étais au lycée français de New York pendant la guerre. Vous ne pouvez pas imaginer l’indécence vichyssoise des professeurs. Un jour, au moment de la libération de Saint-Pierre-et-Miquelon, De Gaulle est venu nous parler. C’était un homme qui avait des côtés absurdes, mais cela marque une certaine jeunesse. Il y a des dates intérieures que l’on n’oublie pas. Je me souviens de la même manière de la nuit où mon père m’a réveillé pour me dire « Von Paulus a capitulé à Stalingrad, nous allons survivre ». Je sais parfaitement l’horreur ultime du goulag, j’ai écrit assez de pages à ce propos, mais je n’oublie pas que c’est l’Armée rouge qui a brisé l’Allemagne nazie. Il ne faut pas toujours être raisonnable, essayer d’équilibrer les jugements. Il faut vivre ses souvenirs et ses passions. Je sais qu’avec Simone Weil, avec Hannah Arendt, nous sommes devant l’essor de la grande pensée féminine, qui a toujours existé mais qui n’avait pas pu se frayer un chemin. Il y aurait beaucoup à dire sur le curieux phénomène de la percée de la pensée féminine au moment du désastre. C’est peut-être quand les hommes flanchent que les femmes tiennent, comme dans Port-Royal ou le Maître de Santiago de Montherlant.

Pourquoi êtes-vous si sévère avec Claude Lévi-Strauss ?
C’était un homme très fermé, par certains côtés. Un magnifique transmetteur dans l’enseignement, mais un homme d’une vie privée très secrète. Il ne fallait pas avoir l’impudeur ou l’arrogance d’essayer de l’interroger là-dessus. Plus qu’un grand théoricien, c’est un cousin lointain de Proust. Il est issu d’une filiation juive alsacienne, les Mauss, les Halévy, les Proust, les Lévi-Strauss. C’est une constellation passionnante, un monde que le nazisme a réduit en cendres.

Nous avons commencé en évoquant la coexistence possible de la civilisation et de la barbarie. Un autre mystère vous hante, celui de la profusion des métaphores sous la tyrannie. Le comprendrez-vous un jour ?
J’ai enseigné en Europe orientale dans les mauvaises années. Une page écrite était alors un acte de résistance et d’espoir. C’est le paradoxe des tyrannies. En 1973, à la veille du retour de Peron à la tête de l’Argentine, l’ambassadeur américain est venu voir Borges à la Bibliothèque Municipale de Buenos Aires pour lui proposer un passeport et la chaire Eliot Norton à Harvard. Le géant aveugle lui a répondu : « Monsieur l’Ambassadeur, c’est très gentil, mais la tyrannie est la mère de la métaphore. » Et il est resté. À la fin de ma vie, je me demande si cela vaut la peine de souffrir autant pour devenir Mandelstam ou Pasternak. Ma réponse de lecteur est oui. Mais c’est un peu facile. Est-ce que j’aurais la force de créer sous cette pression ? Je me souviens d’Arthur Koestler me disant un jour : « Vous savez pourquoi vos livres sont tellement médiocres ? Parce que vous n’avez jamais été en prison. Au XXe siècle, ne pas avoir été en prison, c’est ne pas avoir été parmi les vivants. » C’est un jugement sans appel dont je me rappelle très souvent à trois heures du matin, dans les heures où l’on se dit les vérités, comme l’expliquait saint Jean de la Croix. Peut-être faut-il avoir subi cela pour accéder à un certain ordre.

Propos recueillis par Sébastien LAPAQUE

mercredi 14 avril 2010

L'ombre de Louis-Ferdinand Céline

A lire sur L'ombre de Louis-Ferdinand Céline :

>>> En barbarie : La haine est la conséquence naturelle du mensonge et son outil de propagande privilégié; la haine, moteur de l’histoire et, de part et d’autre, la nécessaire justification des massacres à répétitions qui marquent «l’évolution» humaine. Et pourtant, c’est que nous en cherchons des raisons à toutes ces horreurs depuis tant de millénaires qu’on s’entretue pour un bout de clôture ou de magnifiques et grandes idées à propager de gré ou de force. Il faut bien le constater, cette situation persiste, depuis que l’homme colonise la planète, comme si elle était sienne. S’il en a le temps, lorsqu’il colonisera le système solaire et sa périphérie, il poursuivra sa mission civilisatrice. Suite...

>>> Du côté de chez la mère Henrouille : Affirmer que «Voyage au bout de la nuit» est un livre d’un pessimisme achevé est, certes, une évidence galvaudée depuis la sortie du roman en 1932. Il s’agit d’une certitude dont à peu près personne ne ressent le besoin de contester. La question a été retournée dans tous les sens et, Céline lui-même, fut rapidement catégorisé de la même manière. Suite...

>>> Devenir célinien : C’est déjà délicat d’avouer son admiration et sa préférence pour un tel homme, placé en annexe du panthéon des «grands écrivains». Il est préférable de prononcer son nom du bout des lèvres, tout en s’excusant de cette mauvaise initiative à vouloir sortir des habitudes littéraires. Oser le défendre et propager qu’il est le plus grand de tous et, dans la minute, la pureté de nos intentions et de nos bonnes mœurs est sérieusement examinée, sans parler d’orientations politiques assurément suspectes. Pire encore, c’est entériner avec Céline, ce profond dégoût de l’homme. Suite...

mardi 13 avril 2010

Un gala de vacheries...

Vient de paraître, une réunion de courts textes de Louis-Ferdinand Céline proposé par Raphaël Sorin :

LireEstUnPlaisir.be, 13/04/2010 : L’éditeur bruxellois André Versaille a rassemblé, dans un nouveau bijou de sa collection « À s’offrir en partage », divers documents et textes courts de Louis-Ferdinand Céline à l’aide desquels le plus grand romancier du XXe siècle (avec Marcel Proust) balance quelques pétards sous les fauteuils du conformisme intellectuel d’hier et d’aujourd’hui.
Intitulé L’argot est né de la haine ! en raison du texte éponyme qu’il recèle (paru dans Arts en 1957), ce petit recueil hilarant et grinçant contient un étonnant discours d’hommage à Émile Zola (1933), la transcription d’un enregistrement sur disque où l’auteur du Voyage au bout de la nuit révèle les plans de sa Grande attaque contre le Verbe (1957), la réponse à une enquête du Figaro (« Faut-il tuer les prix littéraires ? », 1934), le contenu d’une conversation à bâtons rompus chez lui à Meudon avec trois étudiants de l’ESSEC (L’art nous est hostile, 1958), celui d’une interview radiophonique –Je ne sais pas jouir de la vie, jamais diffusée –pour l’ORTF en 1961, la préface (Chanter Bezons, voilà l’épreuve !, 1944) du livre d’Albert Sérouille, Bezons à travers les âges, une présentation de Gargantua pour Le Meilleur Livre du Mois ("Rabelais, il a raté son coup", 1957) et, surtout, surtout, À l’agité du bocal (1948) dans lequel Céline flingue Sartre –qu’il s’ingénie, par dérision, à prénommer Jean-Baptiste– tout en rappelant certaines turpitudes d’icelui sous l’Occupation…
Il faut dire que le philosophe prétendument résistant y était allé en 1945 dans Les Temps Modernes d'une affirmation quelque peu péremptoire et gratuite : « Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c’est qu’il était payé ». Eh bien, il n’aurait pas dû…

Bernard DELCORD

Louis-Ferdinand Céline, L’argot est né de la haine !, proposé par Raphaël Sorin, commentaire de Bernadette Dubois, Bruxelles, André Versaille éditeur, collection « À s’offrir en partage », 2010.

lundi 12 avril 2010

Le Petit Célinien n°45

Le Petit Célinien n°45 :

Épuisé
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Le Petit Célinien n°45 - Semaine du 12 avril 2010.

Au sommaire:
- Genève : c'est ici qu'il s'est lancé en littérature (La Tribune de Genève, 5/8/2008)
- Céline par Heribert M. Staub
- Une lettre inédite à Colette Destouches
- "Céline, génie blessé ?" par Emily Barnett (Les Inrocks, 21/11/2009)
- Lecture le 15 avril à la Sorbonne
- Lectures

dimanche 11 avril 2010

Chantier Céline au théâtre 95

Au Théâtre 95 le vendredi 23 avril à 21h et le mardi 15 juin à 21h : Ma Peau sur la table. Chantier autour de Louis-Ferdinand Céline, d'après les textes et interviews de Louis Ferdinand Céline.

Mise en scène et conception de David Ayal et Géraud Bénech, avec Stanislas de la Tousche.

« Voici venu ce chantier autour des derniers romans et interviews de Louis-Ferdinand Céline. Une étape d’un futur spectacle qui se construit pas à pas en se cherchant.
Pour mieux saisir ce qui est en jeu dans ces textes, quelques repères biographiques : Juin 1944 - l’Histoire bascule. Menacé de mort, Céline, l’auteur du Voyage au bout de la nuit, le médecin, le collabo, l’antisémite, quitte Paris en catastrophe… destination l’Allemagne.
Errance de palaces décatis en villes bombardées.
Un but… le Danemark, la liberté, une réserve d’or.
Céline est arrêté en décembre 1945, à Copenhague… la vie sauve contre la prison… puis l’exil, le grand Belt, au Nord… au froid, 5 ans ! Il écrit.
1951 – Retour en France – procès – installation à Bellevue, en ermite, sur les hauteurs de Meudon…
Brisé, cassé en deux, mais toujours accroché à sa plume, Céline poursuit, s’éreinte… publie Féérie et D’un château l’autre et deux autres romans encore…Comme toujours, c’est dans la vie, la sienne qu’il puise la matière brute… présent, passé, souvenirs. Quelques visiteurs… des proches – et bientôt les journalistes… micros, caméras ; il faut vendre… se vendre. Céline fait son numéro. Céline est mort il y a bientôt 50 ans. Autour de l’homme et de l’œuvre la polémique reste vive. Céline divise… Célinophiles – Célinophobes, on s’étripe, on s’injurie parfois.
La liberté totale qu’il prend avec lui-même, avec la langue, avec les autres fait violence. Elle est le miroir d’un monde violent… le sien... Sans doute aussi le nôtre. »

Géraud Bénech

Réservations : 01 30 38 11 99 ou www.theatre95.fr

samedi 10 avril 2010

Vient de paraître : Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline

Les éditions Ecriture publie dans la collection "Céline & Cie" Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline de Jacqueline Morand initialement paru en 1972. Une bonne analyse du contexte politique de la parution des pamphlets et des pamphlets eux-mêmes.

Présentation de l'éditeur

Céline s'est toujours défendu de s'être engagé politiquement, rappelant qu'il n'adhéra jamais à aucun parti, se flattant d'être un « homme de style » dépourvu de « message ». Ses écrits l'ont pourtant associé aux controverses politiques de son époque.
« Trois thèmes principaux se détachent. Le pacifisme semble l'avoir emporté par la vigueur du sentiment. L'antisémitisme a chargé l'écrivain du fardeau d'un péché capital. Le socialisme, entendu au sens large, l'a entraîné dans la voie d'un « communisme Labiche » et dans des projets largement utopiques d'organisation sociale. L'anarchisme et le fascisme, attitudes politiques souvent attribuées à l'écrivain, méritent discussion », explique l'auteur.
Une autre approche de la pensée célinienne fait de l'écrivain un précurseur à la fois de la démarche existentialiste et des philosophies de l'utopie. Si l'acceptation tragique et absurde de l'existence, le sens du nihilisme se retrouvent dans la pensée sartrienne, Céline se réfugia plutôt dans l'« utopie concrète », selon le mot d'Ernst Bloch, la plupart de ses propositions s'inspirant de cet « idéalisme pessimiste » cher à Marcuse.
Enfin, les pamphlets, motifs de sa condamnation définitive. S'ils ne semblent pas avoir influencé profondément l'immédiat avant-guerre, leur outrance même desservant leur cause, la critique des maux de son époque demeure comme un témoignage de la crise des esprits, caractéristique des années 1930. Ici, « dogmatisme brutal, provocation, lyrisme, recherche de l'effet aux dépens de la rigueur sont autant d'artifices et d'obstacles à franchir pour dégager l'idée elle-même ».

Jacqueline Morand, Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline, Ed. Ecriture, 2010.
Commande possible sur Amazon.fr.

vendredi 9 avril 2010

Louis-Ferdinand Céline : "J’ai voulu leur sauver la glotte"

« J’ai voulu leur sauver la glotte, compatriotes ! leurs gueules infectes, leurs cœurs de merde, leur faire esquiver l’Abattoir… mes livres pour ça. »

Louis-Ferdinand Céline, Féerie pour une autre fois.

mercredi 7 avril 2010

« Céline et le passage Choiseul », France-Culture, 1973.

Émission en 5 parties consacrée à CÉLINE par Viviane FORRESTER diffusée sur France Culture du 22 au 26 novembre 1973 dans la collection "Les chemins de la connaissance". Avec Maurice NADEAU, Pierre ANDREU, Frédéric VITOUX, SLAVIK, Jean GUÉNOT et la voix de Pierre CONSTANT.

mardi 6 avril 2010

lundi 5 avril 2010

Le Petit Célinien n°44

Le Petit Célinien n°44:

Épuisé
Le numéro 2,50€ par paiement sécurisé Paypal (colonne de droite) sur notre site. Précisez le numéro souhaité et votre adresse mail.

Le Petit Célinien n°44 - Semaine du 5 avril 2010.

Au sommaire:
- Céline à Siegmaringen par Lucien Rebatet
- En image...
- Céline par Emilie Carles
- "Enfin les Lettres de Céline en Pléiade" par E. Nivelleau (Rivarol, 12/02/2010)
- Lectures

Louis-Ferdinand Céline : Criminel ou Humaniste?

Article d'Alessandro Gnocchi, paru dans Il Giornale, 28/10/2009.
Traduction: Stefano Fiorucci et Jeannine Renaux.

Criminel ou Humaniste? La France se dispute au sujet de Céline

Céline et l'Antisémitisme : le traditionnel champ de mines, où cycliquement quelqu'un s'aventure suscitant des réactions fermes. L'essayiste et éditeur français Karl Orend (le directeur de Alyscamps Press), dans un article publié cet été sur Times Literary Supplement, s'est lancé dans un défense passionnée de Céline, allant jusqu'à la réévaluation de ses pamphlets antisémites. Maintenant, après une lettre critique publiée par le journal britannique, les premières répliques arrivent. La site littéraire de l'édition internet de l'hebdomadaire français Le Nouvel Observateur prévoit un article du magasine mensuel Books, qui sortira demain et qui mettre Orend en morceaux.

D'après ce dernier, Bagatelles pour un massacre (1937), L'école des cadavres (1938) et Les Beaux Draps (1941) ont été écrits « en guise d'avertissement, d'appel à éviter de nouveaux massacres ». Orend, comme on dit, représente les positions de l'auteur de Voyage au bout de la nuit : la paranoïa d'un possible « complot juif » destiné à enfoncer l'Europe dans une nouvelle guerre, était en définitive, partagé par « des millions de personnes »; et la société française était imprégnée d'antisémitisme. En outre, selon Orend, il faudrait étudier le style de Céline: violent, sarcastique et halluciné. Un caractère tellement fort dans les oeuvres « politiques » qu'il serait à considérer comme « un excercice ». La thèse n'est pas nouvelle. En effet, l'opinion d'André Gide sur Bagatelles pour un massacre, confiée à un article de la « Nouvelle Revue Française» est célèbre : «C'est un jeu littéraire». Orend poursuit : la fuite de Céline à travers l'Allemagne et le Danemark, en 1945, suite aux accusations de collaborationisme avec les nazis qui occupaient la France, a été causé par le « lynchage médiatique » de l'écrivain; « lynchage médiatique » à l'origine de l'assassinat de son éditeur, Robert Denoël, en Décembre de la même année. Orend invite alors à considérer « le côté humain de Céline » trop longtemps « ignoré ». L'écrivain, « humaniste incompris », « s'occupait des pauvres et des malades et se consacrait à ceux qui avaient été loyaux envers lui. La musique et la danse étaient ses passions ».

Enfin, après avoir rappelé que sa mère était une Juive polonaise, Orend conclut: « La raison pour laquelle Céline est détesté est simple. Il nous rappelle les mensonges que les personnes ont écrit pour dissimuler leur honte d'avoir laissé courir l'Holocauste se poursuivre, en particulier la honte des Français, coupables de collusion. » En autres termes : Céline a été le bouc émissaire idéal pour une société complaisante et incapable d'admettre ses propres compromis avec le nazisme. C'est plus ou moins ce qu'a déclaré Céline même, par exemple dans les violentes invectives contre Sartre, qui l'avait accusé d'être embauché par les Allemands. Céline, dans A l'agité du bocal (édition italienne: Tarte, L'obliquo, 2005) répondra en reprochant au philosophe d'avoir accepté de mettre en scène ses oeuvres théâtrales pour les officiers de la Wehrmacht, et d'avoir toujours pris des positions ambiguës.

Oliver Postel-Vinay, sur Books, reproche à Orend de ne pas s'être contenté de chanter les louanges de l'écrivain, mais d'avoir voulu le réhabiliter « du point de vue moral ». Opération téméraire, aussi parce qu'il ne prend pas en compte un volume discret de matière, Postel-Vinay cite en particulier les articles publiés par Céline sur des journaux au moment de l'occupation nazie. (Auxquels on peut ajouter des documents sortis des recherches d'archives, dont rend partiellement compte la biographie de Céline écrite par Philippe Alméras, publié en Italie par Corbaccio). Il y a des attaques personnelles (le poète Juif Robert Desnos, morte par la suite dans un camp de concentration), des invitations à adopter une attitude dure sur les questions raciales, et l'espoir d'une division entre le Nord de la France, pur, et le Sud, métissé.

Antisémites, anti-communiste, anti-bourgeois, anti-libéral, anti-démocratique : il est évident que Céline divise. Il fut un grand écrivain. C'est pour cette raison, que pour certains, il semble intolérable que ses idées politiques soient indéfendables : et voici les Orend occupés à « le réhabiliter » et à en faire presque un petit saint. C'est pour la même raison, que pour certains il semble intolérable d'admettre la grandeur de son œuvre. Peut-on séparer l'écrivain de l'homme? Peut-être pas. Mais il est faux de juger la valeur d'un écrivain sur celle de l'homme, parce que nous devrions peut-être arracher trop de pages aux anthologies.

Alessandro Gnocchi, Il Giornale, 28/10/2009

Traduzione dall'italiano:
Stefano Fiorucci e Jeannine Renaux

NOTE ALLA TRADUZIONE
La traduzione del testo è stata revisionata e raffinata da Jeannine Renaux. Fondamentale il suo apporto in particolare nella scelta dei verbi più appropriati al contesto della frase da tradurre. Laddove l'autore ha inserito nomi di case editrici, di riviste e titoli di opere si è deciso di utilizzare il corsivo per metterli in risalto. Qualora decidiate di lasciare invece il testo originale, togliete pure il corsivo senza bisogno di avvisare o chiedere il consenso. [...]
Stefano Fiorucci
21 marzo 2010

samedi 3 avril 2010

Louis-Ferdinand Céline et les fascistes québécois

On vous annonçait jeudi la parution au Canada de Adrien Arcand, führer canadien de Jean-François Nadeau aux éditions Lux. Le chapitre consacré à Louis-Ferdinand Céline paraîtra dans un prochain numéro du Petit Célinien. Nadeau atteste de la présence de Céline à une réunion de fascistes canadiens en 1938 par cette photo inédite (détail ci-dessous). Jean-François Nadeau était à l'origine d'une polémique au Québec autour de Céline (mars 2009). Les différents épisodes sont à (re)lire ici, et enfin .



Théâtre : Ca a débuté comme ça d'après « Voyage au bout de la nuit » de L-F Céline

Céline Cies Danse et Dit / AB & CD Production présente au théâtre du Pont Neuf à Toulouse "ça a débuté comme ça" d'après Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline :

Bardamu, engagé en 14/18 par enthousiasme, découvre l’absurdité totale de la guerre . La peur au ventre, la seule question qui le taraude désormais est : comment sortir de cet abattoir international en folie. Du front à l’arrière, les pérégrinations tragi-comiques de Bardamu retracent les débuts cocasses du roman : les débuts de ses déboires dans la guerre, dans l’amour, dans la folie et dans le grand théâtre de la vie. « pour que dans le cerveau d’un couillon la pensée fasse un tour, il faut qu’il lui arrive beaucoup de choses et des bien cruelles »…

Mise en scène : Chloé Desfachelle Avec : Antoine Bersoux

Samedi 3 avril et du mardi 6 au samedi 10 avril à 21H
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Contact et réservations
http://theatredupontneuf.fr

vendredi 2 avril 2010

Le Petit Célinien

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Consultez les anciens numéros.

jeudi 1 avril 2010

Jean-François Nadeau déterre les secrets des fascistes québécois

Le Devoir.com, 1/4/2010 : L'histoire nationale s'est bien arrangée pour refouler dans les recoins les plus reculés de sa mémoire les courants fascistes qui l'ont parcourue. Le fascisme n'a pas bonne presse. Si bien que peu se souviennent aujourd'hui d'un certain Adrien Arcand, pourtant figure de proue d'un fascisme bien canadien à l'époque où l'idéologie battait son plein dans certaines chancelleries d'Europe. Dans Adrien Arcand, führer canadien, l'historien Jean-François Nadeau s'affaire à déterrer les ossements intellectuels et politiques d'un personnage et d'un mouvement jadis marginaux, mais bien présents.

En explorant la vie oubliée d'Adrien Arcand, Jean-François Nadeau offre le premier véritable ouvrage d'historien sur la figure qui reste la plus connue du fascisme canadien. On plonge ainsi dans les années 30 au Québec, des années de crise au cours desquelles se forgent et se radicalisent les idées d'Arcand, mais aussi celles d'un pan de la société québécoise et du reste de l'Occident. En cela, explique Nadeau, «Arcand est un produit social de son époque», puisque le fascisme «existe alors sous plusieurs formes dans le monde et irrigue, à divers degrés, un vaste champ politique».

Au Québec, le mouvement politique est pourtant resté marginal. Mais «on oublie trop facilement qu'il y a dans toute société les germes d'un délire, rétorque l'auteur. J'aime le propos de George Orwell, selon qui Hitler, c'est la matérialisation d'une partie de nous-mêmes. Alors j'ai toujours trouvé bizarre de voir des fascistes dans un téléroman comme Cormoran, mais pas dans les livres d'histoire. Et ce n'est pas se faire santé que d'ignorer une partie de son histoire.»

Éloquent... et dangereux
Journaliste vif et énergique, auteur, orateur éloquent et charismatique, Arcand séduit ses semblables autant qu'il inquiète ses détracteurs. Le président de la Ligue contre l'antisémitisme à Montréal dira d'ailleurs que ses grandes qualités en font «le plus dangereux antisémite canadien».

D'éditoriaux en discours, Arcand en vient à s'illustrer comme figure centrale du fascisme au Québec. Des assemblées de fascistes protégés par leurs fiers-à-bras arborant fièrement la croix gammée se multiplient à Montréal et ailleurs dans la province. Puis, sa notoriété s'étend dans le reste du Canada. Après avoir fondé à Montréal le Parti national social chrétien du Canada (PNSC) en 1933, il fédère ensuite d'autres partis du genre au Canada dès 1937.

Car si Arcand, le Canadien français, fait ses premières armes dans la petite société qui l'a vu naître, son rêve en déborde largement les frontières. L'espace vital qu'il envisage n'est toutefois pas celui d'une Allemagne nazie, dont il adule pourtant le dictateur — Hitler est pour lui un homme «brave et courageux», un «homme d'État incorruptible et propre». Le chef du PNSC se frotte plutôt aux fascistes anglais et développe une admiration sans bornes pour l'Empire britannique. Royaliste de surcroît, Arcand exulte à l'idée d'une sorte de Commonwealth fasciste sur lequel le soleil ne se coucherait jamais.

Le «führer canadien», on le devine, n'est pas un fasciste orthodoxe, et Jean-François Nadeau qualifie volontiers sa pensée de «bricolage hétéroclite». Même si, en bon fasciste raciste, l'antisémitisme est la pierre d'assise de son édifice intellectuel — tous les maux du monde trouvent chez lui leur racine chez les Juifs, au point de présenter Jean Lesage comme un conspirateur juif du nom véritable de «John Wiseman»! — et qu'il honnit la démocratie, le parlementarisme et le communisme, il trouve néanmoins le moyen d'y inclure une forte dose de catholicisme. Peu lui importe, donc, qu'Hitler réserve un triste sort aux catholiques et qu'il ne voie pas d'autorité suprême à l'extérieur de lui-même.

Accointances insoupçonnées
Le fascisme au Québec et au Canada avait son noyau de militants purs et durs — selon les recherches de l'historien, le PNSC comptait quelque 1500 membres dans la province —, mais aussi ses compagnons de route. Nadeau débusque ainsi des liens plus ou moins étroits avec l'Union nationale de Duplessis — qui lui paiera ses soins de santé... après la guerre! —, plusieurs membres du clergé, mais aussi avec Michel Chartrand, sympathisant fasciste d'avant-guerre, Jean-Paul Riopelle, simple «curieux», ou encore Jean Marchand. On retrouve même au détour d'une page un certain Pierre Elliott Trudeau, l'un des rares à avoir appuyé Arcand à sa sortie de prison en 1945. Au nom du droit et de la liberté d'expression, le jeune étudiant dénonce depuis Londres l'emprisonnement arbitraire du fasciste sous le coup de la Loi sur les mesures de guerre. Ironie de l'histoire.

Arcand a des relations à l'extérieur du pays également. Il compte parmi ses admirateurs étrangers des hommes haut placés et influents. Nadeau, également directeur des pages culturelles du Devoir, consacre un chapitre à une visite à Montréal, jusqu'ici restée mystérieuse, de l'écrivain français Louis-Ferdinand Céline, un antisémite consommé. Les deux hommes ont-ils correspondu par la suite? Mystère. Mais Céline a bel et bien assisté aux réunions fascistes, preuve photographique à l'appui. (photo : le 6/5/1938 au Cercle Universitaire de Montréal)
Tout ne se termine pas avec la fin de la guerre, loin s'en faut. L'ouvrage relate la résurgence du fascisme au Canada et d'un Adrien Arcand tout sauf amendé. Minimisant au possible l'Holocauste et martelant toujours sa haine des Juifs, Arcand, deux fois candidat aux élections fédérales sous la bannière de l'Unité nationale, parvient à obtenir chaque fois une honorable deuxième place. «Après tout ce qui s'est passé! s'étonne encore Nadeau de vive voix. Ce n'est pas banal.»

Avant sa mort, en 1967, Arcand plaidait pour que le fascisme emprunte de nouvelles voies. Il devait innover. «Comme quoi, rappelle l'auteur, le fascisme est protéiforme. C'est une sorte de spectre qui sait revenir nous hanter sous différentes formes.»

Sur le sujet, à lire :
>>> l'article de Vincent Laroche paru sur RueFrontenac.com. (auquel nous reprenons le titre)
>>> Les numéros 27, 28, 30 et 31 du Petit Célinien.