vendredi 23 janvier 2026

Les Entretiens du Petit Célinien (XIII) : Matthew GIBSON

Ses travaux de thèse l'ont d'abord amené à travailler sur l'influence de Céline sur le cinéma français.  Matthew Gibson oriente désormais ses recherches sur les séjours londoniens de Céline et le contexte des années 30. La parution de son article, 
Céline, Londres et le trafic de cadavres, est l'occasion de le soumettre à la question.
 
 
En quelques mots, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs qui ne vous connaîtraient pas encore ?
J’ai été maître de conférences en cinéma à l’université de Kent à Canterbury de 2017 à 2021. Je travaillais également sur une thèse de doctorat consacrée à l’influence latente de Céline sur le cinéma français d’après-guerre, en particulier sur le cinéma tourné en extérieur à Paris et, dans une moindre mesure, celui de la banlieue. Je m’intéressais d’abord à la manière dont Céline se met en dialogue avec le cinéma mais également son influence, consciente ou inconsciente, sur plusieurs cinéastes majeurs issus de l’après-Seconde Guerre mondiale, notamment Jean-Pierre Melville, Jean-Luc Godard, François Truffaut, Maurice Pialat, Jean Eustache, Bertrand Blier, Alain Corneau, Michel Audiard et Leos Carax. 
Je souhaitais réunir ces figures dans une étude comparative structurée autour de la trame narrative de Voyage au bout de la nuit, utilisée comme cadre analytique. Malheureusement, mon parcours doctoral a été interrompu par une conjonction d’événements—syndrome de l’imposteur, grèves et réformes dans l’enseignement supérieur britannique, pandémie de covid-19, et enfin impact du Brexit sur les arts et les humanités—qui m’ont contraint à suspendre ce projet et à retourner à l’enseignement du français au collège. À bien des égards, mon parcours personnel a fait écho à celui de Bardamu. Pour reprendre une métaphore, après quatre ans j’étais de retour à la place Clichy.
Cela dit, cette période a quand même nourri une appréciation encore plus profonde de l’œuvre de Céline, ainsi qu’une fascination critique pour sa trajectoire intellectuelle et personnelle. Ironiquement, la fin de mes études a coïncidé avec le regain d’intérêt public suscité par la découverte des manuscrits « retrouvés ». Grâce à Émile Brami dont j’avais fait une critique de son Céline et le cinéma pour la Modern Language Review, j’ai pu présenter mes recherches au colloque de la SEC à Paris en 2022, puis en 2024 au colloque « Les manuscrits retrouvés » à l’université de Nantes, où j’ai poursuivi mes recherches en indépendant.
 
Question rituelle : comment en êtes-vous venu à Céline ? Et quels sont vos romans de prédilection ?
J’ai grandi près de Hereford, dans la campagne anglaise, mais j’ai passé une grande partie de mon enfance en France, grâce à des échanges scolaires dans les années 1990, à Grenoble, Vaires-sur-Marne et Arcachon. Mon premier contact avec Paris et son métro reste un souvenir profondément « célinien ». À l’époque, je devais lire Pagnol au lycée alors que je préférais les bandes dessinées, le cinéma de Kassovitz, le hip-hop français…
Ce n’est que beaucoup plus tard, après des études en français, deux ans à Québec et un master en documentaire à l’université du Sussex à Brighton, que je me suis tourné vers Céline. Mon intérêt est né en 2016, dans le contexte du Brexit et de l’élection de Trump, alors que je traversais une période personnelle difficile. Je crois que beaucoup de lecteurs reconnaîtront ce sentiment. Influencé par la psychogéographie britannique à l’époque, notamment Iain Sinclair et le film London (1992) de Patrick Keiller avec son voix-off “C’est un voyage au bout du monde”, j’ai découvert Voyage au bout de la nuit, sur les conseils de mon ancienne directrice d’études, Ruth Cruickshank à Royal Holloway. C’est une lecture (et relecture) qui m’a profondément marquée. Ce fut décisif et inspira directement mon projet doctoral.
Par la suite, je me suis plongé dans Mort à crédit, son chef d’œuvre pour moi, Guignol’s band et Semmelweis qui révèle de manière assez géniale, l’imbrication de la médecine et de la littérature chez Céline depuis le début. J’ai également lu tout ce que je trouvais à propos de Céline, surtout Nicholas Hewitt, célinien britannique dont l’approche intertextuelle—mettant Céline en dialogue consciente avec Proust, Dickens ou Shakespeare—a profondément influencé mes travaux.
 
Quels sont les principaux thèmes de vos travaux céliniens ?
Mes recherches portent principalement sur la genèse, l’influence et l’intertextualité. Autrement dit, Céline comme moderniste transgressif, déconstructeur de traditions littéraires et culturelles afin de les transformer.
Je m’intéresse également au contexte des années 1930, la crise économique, l’essor du cinéma, l’évolution des normes de censure… et à la manière dont ces dynamiques croisent son parcours personnel, y compris son glissement vers l’extrémisme, sujet qui exige évidemment rigueur et prudence critique.
Un axe central de mes travaux concerne les séjours londoniens de Céline pendant cette époque, période encore insuffisamment étudiée par les biographes. En tant qu’ancien « outsider » à Londres, je porte un intérêt particulier aux textes londoniens, surtout Londres, qui me semble offrir des clés essentielles pour mieux comprendre sa formation artistique avant sa fuite de Paris.
 
La période londonienne de la vie de Céline est la moins connue des biographes. Sur cette période 1915-1916, vous parlez « d’implication présumée dans le milieu londonien […] en dépit de preuves contraires ». Vos recherches vous auraient-elles menées à quelques découvertes ?
Les sources disponibles suggèrent que l’implication supposée de Céline dans le milieu londonien pendant la Guerre repose sur des preuves fragiles. Il existe peu d’éléments qui attestent d’un engagement réel au-delà de sociabilité et voyeurisme nocturne avec Georges Geoffroy, telles qu’évoquées dans Céline et l’Angleterre.
Les zones d’ombre biographiques entre janvier et mars 1916 ont alimenté des hypothèses, mais cet intervalle reste trop bref pour étayer l’idée d’une immersion profonde dans le milieu. Il est plus plausible qu’il ait occupé un emploi industriel, peut-être dans l’environnement de Vickers à Weybridge sur la ligne du London Necropolis Railway de Waterloo au cimetière banlieusarde de Brookwood, comme le suggèrent plusieurs indices textuels. Cette hypothèse demeure spéculative, mais elle s’inscrit dans un cadre socio-historique cohérent, notamment celui de la présence historique des réfugiés belges et des ouvrières durant la guerre.
De manière plus générale, je pense que la lecture des textes londoniens, et les écrits entre-deux-guerres, gagnerait à dépasser une opposition simpliste entre genèse biographique temporellement et géographiquement limitée et l’imagination sans doute profonde de l’auteur, pour reconnaître plutôt l’importance incontournable des sources culturelles principalement formatrice, sans oublier la signification des visites menées par Céline lors de sa relation ultérieure avec Joseph Garcin et ensuite John Marks dans les années 1930.
 
Selon vous, avec Londres, roman découvert récemment, Céline « démontre la connaissance intime de l’histoire culturelle » de la capitale anglaise, celle du théâtre, des revues et de la littérature avec des références à des auteurs majeurs comme Dickens ou Conrad. Comment cela apparaît-il dans le roman ?
Outre la littérature, dans Londres et la dernière partie de Guerre, Céline manifeste une profonde imprégnation de la culture populaire… music-hall, revues burlesques, journaux, et le cinéma, bien sûr. Hewitt a reconnu son héritage music-hall. Il pique des motifs de la tradition burlesque et les transforme de façon plus ludique et beaucoup plus scandaleuse, une réponse sans doute à la censure et les normes de l’époque, surtout la scène avec le soldat écossais et Angèle qui est originaire d’une revue, Honi Soit de 1915. Mais ce n’est pas nouveau, il existe une citation importante dans le Voyage : “Toujours plus ou moins seul pendant les heures libres je mijotais avec des bouquins et des journaux et puis aussi avec toutes les choses que j'avais vues.” Il transforme ce qu’il consomme de façon dynamique, satirique et moderniste. Les travaux d’Helen Brooks, “The Great War Theatre Project”, notamment sa chronologie détaillée du théâtre londonien, constituent à cet égard une ressource essentielle pour identifier les productions que Céline a pu voir afin d’identifier d’autres sources d’inspiration.
Je considère Céline comme héritier d’une tradition allant de Rabelais et Chateaubriand à Dickens et Conrad et ailleurs, mais engagé dans une entreprise de déconstruction culturelle. Dans Londres, les errances nocturnes de Ferdinand, à Tabard Street chez le Petit Peter, la cave à la Mère Crockett et la Terrace de l’Adelphi entre autres peuvent être lues comme une traversée symbolique, voire une profanation d’une géographie littéraire dickensienne. Les influences de Conrad, en particulier The Secret Agent (1907), la source du motif récurrent du “Greenwich tragedy” et en partie du personnage de Stéphane Borokrom, entre autres, méritent selon moi une étude comparative approfondie à la lumière des nouveaux manuscrits.
 
Dans Londres, la part biographique ne serait donc pas, selon vous, essentielle ? Et que dire de Guignol’s band ?
La biographie demeure essentielle, mais elle ne constitue qu’un élément d’une approche hybride, mêlant contextes historique, culturel et intertextuel. Céline transposait sa vie plutôt qu’il ne la reproduisait. Ses textes, ainsi que ses personnages, sont des constructions composites mêlant biographie, histoire, culture, etc afin d’éviter des accusations de diffamation ou plagiat. Toute démarche strictement biographique restera toujours inconclusive si elle ne s’engage pas avec d’autres textes culturels, un aspect que Hewitt a très bien reconnu.
J’explore cette dynamique à travers une métaphore médicale latente dans Londres : Céline dissèque des textes dits “morts”, en conserve certains « organes » (motifs, styles, structures, etc.) pour les ranimer et insuffler à son œuvre profondément satirique plus vivante et musicale, sa danse macabre ! Cette logique est perceptible jusque dans ses pamphlets, selon Kaplan, eux-mêmes construits des assemblages textuels. Cette lecture n’excuse évidemment en rien ses positions politiques, mais elle permet de mieux comprendre sa méthode littéraire.

Vous publierez prochainement un texte sur « l’affaire John Marks », traducteur anglais de Céline. Pourriez-vous nous en dire quelques mots ?
Grâce à son fils, Quintin Marks, j’ai obtenu un accès exclusif aux cahiers intimes (1933-1947) de John Marks, premier traducteur anglais de Céline, et sujet de plusieurs critiques. Ces documents offrent un éclairage inédit sur sa relation avec Céline, la traduction complexe et parfois ardue, pour diverses raisons, et sur la réception anglophone de son œuvre. Je prépare un ouvrage de non-fiction destiné au public français, fondé sur ces archives et sur des recherches biographiques inédites confiées par Éric Mazet. Le projet est en cours de structuration, et je prendrai prochainement contact avec des éditeurs.
 
D’autres travaux céliniens en cours ?
Je poursuis le projet Céline-Marks, mais je conserve un attachement particulier à Céline et le cinéma. J’aimerais un jour réaliser un documentaire explorant cette interaction, peut-être une manière, enfin, de compléter le cercle et de laisser Céline « reposer » de mon côté. Comme Marc Laudelout l’a souligné avec humour, je ne suis sans doute pas moins « bodysnatcher » que d’autres éditeurs récents de Céline — une observation à laquelle je ne saurais objecter !

Propos recueillis par Matthias GADRET
Le Petit Célinien, 23 janvier 2026
 
 

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