jeudi 3 juillet 2014

Louis-Ferdinand CÉLINE : « Il partira quand je serai plus... »

C'est le mouvement sa nature... elle m'étourdit même je dois le dire... elle rebondit, pirouette en lutin... dans la pièce tout autour de moi... Quels jolis cheveux !... quel or !... quelle gamine !... Si je dis un mot, elle me regarde... elle me prend pas au tragique... je voudrais être tragique... je vois une malice dans ses yeux !... Je voudrais qu'elle sourie toujours !... même de ma bêtise... Je suis idiot avec mon complet !... Que je suis sorti exprès pour ça !... je me rends ridicule... avec le mercure en plus ! quel effet tout de même ! Voleur ! Que j'ai honte... je suis sur des charbons... Je rougis... je pourrais rien dire... je l'écoute elle... son babillage... c'est de l'oiseau anglais... je comprends pas tout... Elle parle un peu vite... c'est capricieux l'anglais, c'est joueur, c'est espiègle, celui des fillettes... ça rebondit aussi... tinte... rit d'un rien... cabriole... palpite... Quelle gaieté !... Quels bleus reflets clairs et puis mauves... ses yeux me prennent tout... C'est vite fait ! j'oublie... je ne vois plus rien... elle est trop agréable fleur ! oui fleur !... je respire... bleuet !... oiseau j'ai dit... j'aime mieux oiseau... tant pis ! Je suis ensorcelé... bleuets ses yeux... une fillette... et ces jupes courtes !... Ah ! c'est trop d'attirance cochon ! les cheveux blonds éparpillés... quand elle bondit, illumine l'air... Ah ! c'est trop beau !... je vais défaillir... C'est adorable !... Ah je me tranquillise !... merde tant pis !... Je devrais pas... Il nous laisse seuls l'autre biscornu !... Puisqu'on est là tous les deux !... Ah ! je me trouve trop bien dans le fauteuil... ça me fait un bien effrayant... Je palpite ! palpite !... Ah ! qu'elle est belle cette petite môme... ah ! que je l'adore !... Je la croquerais... Quel âge qu'elle a ? Je lui demande là voir chiche ?... Eh puis non ! j'ose plus !... je prends encore du thé... je mange peu... toujours pour la discrétion... je me souviens de l'autre fois. C'est affreux de mâcher sous son regard... là mastiquer, engloutir, sous ses beaux yeux adorables... je pourrais jamais... j'en mourrais ah !... une délicatesse qui me ronge... je ne veux plus, pendu pour pendu j'aurais pas mangé !... je serais mort délicat voilà !... tout par ferveur pour Virginie !... C'est bien son nom Virginie ?... Il faut que je lui demande si j'ose ?...
« Virginia ?... You Virginia ?
- Yes ! Yes !... »
Ah ! trop belle... tout est trop beau ! son regard ! son sourire ! ses cuisses ! Je les vois quand elle saute ses cuisses... elle se gêne pas... musclées là roses et brunies... sa robe est trop courte... Ah ! elle me tient bien compagnie... ou tout simplement elle me surveille... Ça faut pas que j'oublie quand même... c'est des hypocrites... mais j'ai pas envie de m'en aller... je suis pris !... elle m'a pris !... Ah ! j'ose plus bouger du tout... Elle aurait peut-être appelé « au secours » si j'avais bougé ?... quel tête-à-tête ! Je demeure bien sage... Je me fais charmer, je l'écoute, c'est des petits mots bien amusants, ses petites remarques merveilleuses à propos de tout... de rien... Je refuse les petits gâteaux... elle est pas contente... elle me gronde... je boufferais tout pour un sourire... tous les gâteaux, le plateau, la table... je suis déjà son prisonnier... dans la plus belle prison du monde !... Ah je resterais là immobile... Je fais :
« Oui ! Oui ! Yes !... Yes !...  »
Je veux bien tout ce qu'elle veut. Elle veut que je reprenne du thé... Je me remplis, je me gave... mais c'est elle qui me fait lever... elle me fait venir à la persienne... Elle veut me faire voir quelque chose... là dans la persienne... dans le lierre... Ah ! oui ! je vois dans la lueur... l'interstice... le tout petit oeil du moineau... Ah ! il guettait bien lui aussi !.. couii !... coui... si il la voit ! ça c'est vraiment extraordinaire ! un gros moineau ébouriffé et hardi en somme ! comme elle !... il attendait... il épiait... il nous jetait son petit oeil rond à travers la fente... minuscule oeil tête d'épingle... tout noir luisant et couic ! couic ! couic !...
« Il attend aussi »
Elle me renseigne... Ça c'était pour que je comprenne... que je soye aussi patient que le piaf. Elle rit.
C'est drôle à tant de payes de distance, de l'autre siècle pour ainsi dire, j'y pense toujours à ce piaf... C'est elle qui me l'a fait voir... Quand je vois une persienne, du lierre, j'y pense toujours à son petit oeil... Ah ! il vous reste pas grand-chose, quand on réfléchit, de toute une vie de micmacs, foires et promesses à se rappeler, je veux dire de choses agréables... c'est infime en somme... les occasions fourmillent pas... Chacun peut se rendre compte... Moi ce petit piaf-là c'est quelque chose que je me souviens toujours heureux... je voudrais pas qu'il s'envole... il partira quand je serai plus...

Louis-Ferdinand Céline, Guignol's band II, Pléiade, pp. 334-335.
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