mercredi 15 janvier 2014

« Retour sur la butte » par Laurent DUPEYROUX (2011)

Montmartre par Gen Paul
Qui fuit la foule des touristes serait plutôt tenté d'éviter « le mont des Martyrs », où, d'un bout l'autre de l'année, grouillent et pullulent les visiteurs, tels des chenilles processionnaires sur l'arbre qu'elles parasitent. Pourtant, au promeneur avisé sachant ignorer le funiculaire, les marches de la basilique et la place du Tertre, Montmartre accepte de montrer sa face cachée, son côté villageois, provincial et même agreste.
C'est par le versant nord, face aux banlieues rouges, qu'il faut gravir la colline pour évoquer la « commune libre » de Montmartre et le « maquis » qui la flanquait avant qu'il ne rétrécît comme peau de chagrin sous la poussée des lotissements. Dès 1900, en effet, ce terrain vague glaiseux et pentu, semé de baraques en planches – embryon de favela à la française – avait cédé la place aux nouvelles constructions : maisons individuelles pour la plupart, celles-ci permirent néanmoins de maintenir l'illusion de la campagne à Paris.
Avant la Grande Guerre, Montmartre paraissait encore un village endormi, dont subsistent aujourd'hui quelques jardins clos de murs, de terrasses fleuries, une sente pavée où claquaient les fers des chevaux se rendant à l'abreuvoir, un carré de vignes indolentes flirtant avec pêchers et roses trémières, deux ou trois nobles bâtisses qu'ombrent des arbres centenaires, un modeste cimetière à flanc de colline. La toponymie est éloquente : rue des Saules, rue de l'Abreuvoir, clos des Abesses, château des Brouillards. Aussi n'est-il pas étonnant que poètes et rapins, écrivains et musiciens se trouvèrent attirés par ce village « en altitude », où l'on respirait un air plus propice à la création. Ils s'y fixèrent de plus en plus nombreux, jusqu'à former une véritable colonie pendant l'entre-deux-guerres.
Mais qui donc croisait-on dans ce Montmartre artiste et bohème ? Quelles figures, en route pour la renommée, en fréquentaient alors les cafés et les rues ?
On trouvait d'abord, parmi les soiffards gravitant autour du Lapin agile, Roland Dorgelès, Pierre Mac Orlan et Francis Carco, chantres enamourés de leur colline. En ce temps-là, Utrillo plantait son chevalet à tous les coins de rues, tandis que Pascin, juif errant ayant rencontré la fortune sans trouver le bonheur, préférait la beauté graveleuse des femmes de Pigalle qui peuplent ses toiles. Figure emblématique de l'artiste arrivé, donc marginal parmi les marginaux, cet exilé bulgare traînait son désenchantement sous un éternel chapeau melon, qu'il portait incliné sur le front, comme un fêtard. Généreux jusqu'à l'insouciance, il avait coutume de régaler amis et inconnus de bar en bar avant de s'abandonner aux cajoleries stipendiées des entraîneuses et filles de joie. Ce qui ne l'empêcha pas, finalement, une nuit d'hiver, de se pendre dans son atelier du boulevard Clichy. Entre-temps, Max Jacob, Picasso et Juan Gris, qui croyaient comme Baudelaire que les parfums, les couleurs et les sons se répondent, avaient trouvé refuge au Bateau-Lavoir, phalanstère ouvert à tous les talents. Dans les années 1930, Marcel Aymé, Céline et le peintre Gen Paul menaient joyeuses beuveries en l'atelier de ce dernier, dont le piano faisait quelquefois office d'urinoir lors de soirées trop arrosées. A tout ce joli monde se mêlaient comédiens en quête de reconnaissance, chanteurs de bastringue et, bien sûr, modèles offertes au plus offrant sinon au plus aimant.
Avec sa Féerie pour une autre fois, Céline se fera plus tard le chroniqueur savoureux du petit peuple de la Butte confronté aux misères de la guerre et contraint plus souvent qu'à son tour, pendant les alertes aériennes, à se réfugier dans les caves, les escaliers d'immeubles ou la station de métro Lamarck-Caulaincourt. En effet, depuis le 3 mars 1942 – premier bombardement allié sur Paris occupé, visant les usines Renault de Boulogne-Billancourt -, les bombardiers anglais, puis américains multiplient les raids aériens sur la capitale, et les dégâts « collatéraux » sont monnaie courante. En 1944, le dépôt ferroviaire de la Chapelle et celui des Batignolles, l'aéroport du Bourget et les usines de la banlieue nord deviennent des cibles privilégiées, entraînant régulièrement le survol de la Butte à plus ou moins haute altitude. Céline, donc, rythme son récit au gré des alertes et, de la promiscuité forcée dans les abris, fait le ressort de scènes cocasses, triviales ou grinçantes, qui confinent souvent au burlesque.

Aucune plaque ne rappelle son souvenir au passant. La prévention légitime que peuvent inspirer ses Bagatelles pour un massacre ne saurait pourtant occulter l'ensemble d'une oeuvre multiple et foisonnante, que d'aucuns voudraient en vain réduire aux dimensions d'un pamphlet venimeux. On ne saurait non plus ignorer le dévouement exemplaire du médecin des pauvres que Céline fut aussi, soulageant les malades du voisinage, comme ceux affluant dans les dispensaires de banlieue où il officia sans relâche pendant toute la guerre.
Justice ayant été rendue, en son temps, elle ne lui sera vraiment rendue que le jour où l'on pourra lire sur la façade du 4, rue Girardon, son dernier domicile montmartrois :

ICI VÉCUT DE 1941 À 1944
LOUIS-FERDINAND DESTOUCHES, DIT CÉLINE,
HOMME DE L'ART ET DES LETTRES,
BÉNI DES INDIGENTS,
HONNI DES BIEN-PENSANTS


 
Laurent DUPEYROUX
Rêveries d'un promeneur parisien, l'Editeur, 2011.
Disponible sur Amazon.fr.


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