samedi 14 septembre 2013

La consécration confisquée : Céline face au premier prix d'éditeur par Sylvie DUCAS

La consécration confisquée : Céline face au premier prix d'éditeur
par Sylvie DUCAS

Tel fut le sort réservé à Guy Mazeline (1), lauréat du prix Goncourt 1932, l'année où tout le monde attendait la consécration de Céline. Erreur la plus cuisante de l'histoire du prix Goncourt. Si elle nous intéresse, c'est qu'elle ne tient pas, contrairement à l'idée reçue, de la négligence ou de l'oubli d'un jury aveugle à reconnaître l'originalité et l'unicité d'un ton. Dès la parution du livre, alors qu'il se vend mal et que critiques et lecteurs rechignent devant une prose narrative aussi déroutante, Céline est grand favori au Goncourt. Le recul final des Dix ne s'explique donc pas par les réticences frileuses d'un jury qui aurait craint de heurter le grand public et refuser d'attribuer le prix « à un ouvrage truculent, extraordinaire, que beaucoup trouveront révoltant parce qu'il est écrit en style cru, parfois populaire, mais de haute graisse (2) ». Il faut surtout pointer les intérêts éditoriaux et des manoeuvres extra-littéraires bien plus actives que dans le cas du Goncourt de Proust qui, en coulisse, expliquent ce revirement soudain. Couronner l'obscur Guy Mazeline revient à décerner le premier prix d'éditeur et à trahir l'emprise de certaines maisons sur le protocole des prix littéraires. On ne se trompe plus de lauréat par myopie ou faute de goût, mais parce qu'on a les mains liées. Pour la première fois de leur histoire, les Dix révèlent les pressions éditoriales dont ils sont l'objet, cassent le mythe et révèlent que leur « rôle de Christophe Colomb d'une Amérique littéraire (3) » n'est qu'un miroir aux alouettes, une croyance de dupes.
Pourtant, Céline est le favori rêvé : il est inconnu, puisque le Voyage est son premier roman ; l'accueil critique est riche ; l'auteur est soutenu avec enthousiasme par Léon Daudet et surtout Lucien Descaves, qui voit sans doute dans le Voyage la relève littéraire de son propre Sous-Offs. La semaine précédant le vote, Céline obtient officieusement le prix en recueillant six voix, dont celle prépondérante du président Rosny aîné (4). Pourtant, le 7 décembre, le Goncourt est décerné au premier tour à Guy Mazeline, auteur des Loups, par six voix (5) contre trois à Céline (6). Doit-on penser, comme le dénonce Lucien Descaves qu'il existe « une presse qui est vendue et ceux qui sont à vendre » et que les intrigues souterraines ont permis d'acheter certains jurés ? Dans les semaines ayant précédé l'attribution du prix, un roman n'a-t-il pas été signé de son président Rosny aîné et publié dans L'Intransigeant, dont le directeur est alors Léon Bailby et l'un de ses principaux collaborateurs un certain Guy Mazeline ?...
Plus sûrement, des intérêts éditoriaux et des impératifs de marché justifient un revirement aussi inattendu. Si Céline est le premier à dénoncer « une affaire entre éditeurs », plusieurs journaux mettent directement en cause les maisons d'édition Hachette et Gallimard dans leur rivalité à l'égard de la jeune maison Denoël qui publie le Voyage au bout de la nuit hors de leur réseau commun de distribution : Céline lauréat aurait contraint Hachette à payer comptant des dizaines de milliers d'exemplaires, il fallait éviter cela... Hachette trouve en Gallimard un allié d'autant plus redoutable que son emprise sur les académiciens de la place Gaillon est irrésistible : déjà en 1911 et 1912, Gallimard remporte le Goncourt et assure par ce doublé remarquable une dynamique commerciale sans précédent. Entre 1919 et 1935, il en emporte huit et s'impose comme l'éditeur le plus couronné devant Albin Michel (trois) et Grasset (deux). Sur la même période, il obtient quatre prix Femina devant Albin Michel (trois), Plon (trois) et Grasset (deux). D'où un prix Goncourt devenu « une histoire de nappe », plus que de littérature (7), à tel point qu'ironisant sur le candidat type au Goncourt, Antoine Blondin l'imagine se recueillant devant la statue des frères Goncourt et y lire l'ex-voto : « Merci pour tout. NRF (8). »
Gaston Gallimard a aussi une revanche à prendre sur son jeune confrère qu'il déteste depuis que le manuscrit du Voyage, précisément, envoyé chez les deux éditeurs la même semaine, a finalement été publié chez Denoël (9). Entre un éditeur enthousiaste « suffoqué par cette liberté de ton, ce lyrisme si fort, si nouveau (10) » et un autre réticent, réclamant des « allègements » et des « remaniements », Céline a en effet rapidement fait son choix : « Gallimard a faliré mon ours... Ce n'était pas ça !... Ce n'était pas du tout ça ! Le gars Denoël a sauté dessus... (11) » Aussi Gallimard se prête-t-il à la « fabrication » de ce qu'il faut bien appeler un prix d'éditeur, lui qui se taille depuis Proust la part du lion dans la compétition littéraire.
Dans le même temps et plus largement, c'est une édition en pleine mutation qui impose de nouvelles règles du jeu et confère notamment aux prix un rôle économique et publicitaire sans précédent à l'éditeur : celui de « souverain dispensateur de la gloire littéraire (12) ». La règle de péréquation éditoriale permet désormais à un éditeur de se constituer un fonds de valeurs durables en misant sur les bénéfices immédiats tirés d'une politique à court terme dont le prix littéraire est la pierre de touche. Mais pour parvenir à cet équilibre, il faut régler la question de la distribution. En passant contrat en 1932 avec Hachette, Gallimard évite en fait les trois écueils auxquels se heurtent les jeunes éditeurs : les risques financiers liés à la publication d'auteurs inconnus ou se vendant mal, la peur des invendus et les difficultés de trésorerie. Quels que soient ses choix éditoriaux, il est sûr qu'une majeure partie de sa production sera achetée et payée (13). Bernard Grasset reconnaîtra bien plus tard cette réalité nouvelle du champ littéraire. Dans une sorte de lettre ouvert à Gaston Gallimard, il admettra :

Je fus mauvais prophète en voyant la fin des Lettres dans le prestige accru du Goncourt. Aujourd'hui nous bénéficions - si le mot convient - de plus de prix qu'il n'est de jours dans l'année. Et les Lettres vont leur chemin. Simplement les usages en ont été transformés. C'était ainsi en 1931 une nouvelle ère, sinon des Lettres, du moins de l'édition, qui s'ouvrait. Vous avez saisi la chose avant moi. (14)
Perdant de plus en plus son rôle de découvreur, le jury littéraire tend dès lors à n'être plus qu'un simple indicateur de tendances, prisonnier dans ses choix du baromètre des ventes. Tout se passe comme si les fantasmes balzaciens de gloire littéraire (15) trouvaient désormais, par le biais des prix, les moyens modernes d'être satisfaits. Néanmoins, en confondant l'audience du nombre et la reconnaissance des pairs - en somme, succès et gloire -, les éditeurs entretiennent depuis cette date un malentendu littéraire entre deux paramètres contradictoires sur lesquels ils jouent pour escompter à leurs auteurs les profits de la « fortune » littéraire. Mais surtout - et l'affaire Céline le prouve -, on sent que l'une des caractéristiques majeurs du XIXè siècle littéraire a disparu : « L'ère des grandes batailles littéraires est close » et « aux rivalités d'écrivains ont succédé les compétitions d'éditeurs (16) ». « Pour forcer l'attention, un fait divers vaut mieux qu'un chef-d'oeuvre (17). »
L'échec au Goncourt vaut à Céline un Renaudot revanchard rattrapant l'injustice des Dix. « En deux mois, quelque cinq mille articles lui sont consacrés, 50 000 exemplaires du Voyage s'arrachent, l'éditeur passe ses commandes dans trois imprimeries pour satisfaire la demande, quatorze pays achètent les droits de traduction, les commis-libraires font la queue rue Amélie (18). » La publicité tapageuse dont bénéficie le livre de Céline contribue à ce que le favori l'emporte tout de même sur le vainqueur : Les Loups se vendirent moins (100 000 exemplaires malgré tout en trois mois) que le Voyage au bout de la nuit (112 000 exemplaires). Cette tempête dans un encrier a finalement servi les intérêts du livre.
Toutefois, le Voyage ne s'imposa pas d'emblée à ses contemporains comme un enfant trouvé de la littérature, sans origines ni filiation. Même Lucien Descaves, grand défenseur de Céline, hésite à employer le terme de chef-d'oeuvre (19). Globalement et à de rares exceptions, la critique ne se méprend pas sur la singularité inédite de l'oeuvre, mais stupéfaite par les débordements de cette lave argotique et fielleuse, elle se déchire entre indignation et admiration. Le plus souvent on le lit donc mal : face à un roman jugé tour à tour naturaliste (d'où une académie Goncourt coupable, finalement, de ne pas reconnaître l'un des siens), zolien (depuis le dithyrambique Hommage à Zola prononcé par Céline lui-même en 1933), populiste (Denoël n'est-il pas l'éditeur du célèbre Hôtel du Nord d'Eugène Dabit, le premier lauréat du prix Populiste créé en 1931 ?), rares sont ceux qui pressentent la force iconoclaste et révolutionnaire de l'oeuvre. Qualifié à l'époque de « Proust de la plèbe », Céline libère sa génération du « Balzac du papotage » et de la littérature d'introspection qui depuis Proust ne cesse de faire des émules. Mais si l'on sent l'écrivain singulier, on bute sur le caractère « abject », « atroce », « monstrueux » d'une oeuvre qui n'a pas fini d'étonner et de déranger. On peut donc imaginer aisément les reproches qu'auraient essuyés les Goncourt s'ils avaient finalement couronné Céline...
Un an après le ratage de 1932, « en cet an de grâce 1933 [où] un beau livre couvre tout », selon Mauriac, le prix Goncourt couronne à l'unanimité La Condition humaine de Malraux, « le plus grand livre couronné par le prix Goncourt depuis A l'ombre des jeunes filles en fleurs », reconnaît toute la presse. Dans l'euphorie du consensus retrouvé, on oublie les dysfonctionnements des prix et l'on communie dans la reconnaissance d'un grand écrivain. Il n'en demeure pas moins que le scandale Céline laisse entière la question de savoir si les jurys littéraires sont bien le lieu approprié de la reconnaissance et de la consécration littéraires : pour le grand écrivain en mal de reconnaissance, qu'il se nomme Proust ou Céline, le devenir des institutions littéraires désignées pour le couronner importe peu. Non pas tant parce qu'il les méprise ou les juge insignifiantes (l'un et l'autre ont suivi avec attention les péripéties de leur candidature), mais parce que ses intérêts sont diamétralement opposés aux leurs : la tradition qui sert les premières est précisément ce contre quoi lutte le second pour imposer son nom et son oeuvre. « Après Céline ? Rien sinon des nuées caricaturales, de pâles imitateurs... (20) » Le scandale du prix Goncourt 1932 n'est peut-être pas étranger non plus à cette peur superstitieuse de fin du monde littéraire qui hante les lettres françaises depuis les années 1930, ni à une mythologie du grand écrivain qui trouve dans le système des prix littéraires, quoi qu'on en dise, un espace entretenant sa croyance : celle d'une machine à grandir les écrivains, quand le champ littéraire n'aboutit qu'à les rétrécir.

Sylvie DUCAS
Extrait de La littérature à quel(s) prix ? : Histoire des prix littéraires, La Découverte, 2013.
Disponible sur Amazon.fr.



Notes
1 - Guy Mazeline est journaliste, collaborateur à L'Intransigeant, auteur chez Gallimard d'une dizaine de livres de 1927 à 1958 avant de disparaître de la scène littéraire.
2 - Léon DAUDET, Action française, 6 décembre 1936.
3 - René-Louis DOYON,  « Histoires de prix : psychologie de jurés, mentalités de lauréats », in 70 critiques de Voyage au bout de la nuit, 1932-1935, IMEC éditions, Paris, 1993, p.232.
4 - Lors de cette séance préparatoire, se sont déclarés favorables au Voyage : Léon Daudet, Lucien Descaves, Jean Ajalbert, Roland Dorgelès et les deux frères Rosny.
5 - Roland Dorgelès, Léon Hennique, Pol Neveux, Raoul Ponchon, Rosny jeune et Gaston Chérau.
6 - Alphonse Daudet, Lucien Descaves et Jean Ajalbert.
7 - Pierre DESCAVES, Mes Goncourt, Robert Laffont, Marseille, 1944.
8 - Antoine BLONDIN, Ma vie entre les lignes, La Table Ronde, Paris, 1982.
9 - Fondées en 1928 et dirigées jusqu'à sa mort par Robert Denoël (1902-1945), les éditions Denoël et Steele deviennent les éditions Denoël en 1937. Elles vont fonder leur succès sur des auteurs comme Eugène Dabit (Hôtel du Nord, prix Populiste 1929), Philippe Hériat (L'Innocent, prix Renaudot 1931) et Céline (Voyage au bout de la nuit, prix Renaudot 1932). Entre 1919 et 1939, Denoël remporte dix des quatre grands prix (Goncourt, Femina, Renaudot t Interallié). En janvier 1938, il est contraint de confier aux Messageries Hachette la distribution de ses publications. Compromises pendant l'Occupation, acquittées en 1948, les éditions Denoël cèdent la quasi-totalité de leurs parts en octobre 1951 à une filiale des éditions Gallimard.
10 - « Denoël raconte Céline », Marianne, 10 mai 1939.
11 - Robert POULET, Mon ami Bardamu. Entretiens familiers avec L.-F. Céline, Plon, Paris, 1971.
12 - Bernard GRASSET, Textes choisis de Bernard Grasset, classés et commentés par Henri Massis, La Table Ronde, Paris, 1953, p. 321.
13 - Pierre ASSOULINE, Gaston Gallimard, op. cit., p. 254-256.
14 - Bernard GRASSET, Evangile de l'édition selon Péguy, André Bonne, Paris, 1955.
15 - Honoré DE BALZAC, lettre du 30 septembre 1832 à l'éditeur Mame.
16 - André BILLY, La Femme de France, 1er janvier 1933.
17 - Bernard GRASSET, « Ecrits de métier », in Textes choisis de Bernard Grasset, op. cit., p. 361.
18 - Pierre ASSOULINE, Gaston Gallimard, op. cit., p. 220.
19 - Lucien DESCAVES, Souvenirs d'un ours, Les éditions de Paris, Paris, 1946, p. 268.
20 - Frédéric VITOUX, « Céline année 1932 : le scandale du Voyage au bout de la nuit », Le Matin de Paris, 26 août 1981.

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