vendredi 28 juin 2013

« Se débarrasser de PROUST et CÉLINE ? » par Philippe VILAIN - Service Littéraire (juillet 2013)

Céline par Redon (2013)
Il me semble que le débat récent, réactualisé à l'occasion du centenaire de "Du côté de chez Swann", autour de la question relative à l'héritage proustien dans la littérature contemporaine - comment se débarrasser de Proust ? - repose sur une idée reçue, une perception erronée du rôle occupé par une oeuvre comme "A la recherche du temps perdu", peu lue en dehors de l'université, dont les quelques épigones demeurent en minorité visible dans le paysage littéraire de ce début de XXIè siècle. La question serait, à mon sens, de se demander pourquoi vouloir se débarrasser de Proust qui a cessé d'être un modèle pour les écrivains contemporains ? Un examen attentif montre bien, en effet, que la littérature dominant ce paysage est oralisante, célinienne, écrite au présent, singulative (qui raconte une fois ce qui s'est passé une fois), et qu'elle s'écrit contre la littérature itérative proustienne qui, synthétique, intellectuelle, analytique, soucieuse de capter l'essence du monde, raconte, elle, une fois ce qui s'est passé plusieurs fois : l'écriture ne s'est pas proustisée, elle s'est célinisée. On est passé d'une écriture rationnelle à une écriture émotionnelle, d'une écriture de l'intellection à une écriture de l'expression, de la musique à la chanson, du style à la voix narrative. Plus que de proust, c'est de Céline, plutôt, modèle scriptural plus accessible, formellement plus consommable, dont il faudrait songer à se débarrasser.

Plus judicieux serait ainsi de se demander, sur la base de ce constat, pourquoi Proust continue de faire de l'ombre, et, en conséquence, pourquoi il dérange encore, étant si peu représenté. Les écrivains se sont débarrassés de Proust depuis qu'ils ont cessé d'envisager le style comme une valeur littéraire et qu'ils se contentent d'oraliser l'écriture, selon le procédé de ce que Roland Barthes nommait la « verbalisation immédiate ». On trouvera malhonnête de fustiger l'académisme hérité de Proust et l'esthétique du Beau qui en découle, sachant qu'il est toujours plus aisé de dé(cons)truire que de construire, d'esthétiser que d'inesthétiser, sachant surtout que, de même qu'il faut maîtriser le dessin pour s'abstraire de la forme en peinture, l'on ne saurait, en écriture, dépasser l'académisme sans se l'être d'abord approprié, le contester sans l'avoir assimilé. La littérature contemporaine n'a ni le temps d'apprendre l'académisme, ni l'humilité de se donner des modèles majeurs, littérairement les plus exigeants. Je souscris volontiers à l'écriture oralisée lorsqu'elle procède d'une évolution littéraire témoignant une assimilation de l'académisme (Duras), non lorsqu'elle est pratiquée d'emblée. A fustiger l'académisme, on s'en recrée une autre, marchand, formaté pour notre société de consommation, une « litteraturacademy » faite par ceux qui, prisonniers d'autres activités, n'ont guère le temps de se consacrer à la littérature, ou, peu formés à la littérature, font de l'écriture un hobby, non un travail patient. Prendre Proust pour modèle, c'est faire de la littérature une religion, c'est choisir l'excellence, l'exigence absolue, c'est vouloir écrire en mode majeur ; c'est préférer Mozart à David Guetta, la champions league à la ligue 2. Cette exigence est-elle condamnable ?  

Philippe VILAIN
Service littéraire n°64, Juillet-Août 2013

1 commentaire:

  1. Je me rappelle que Cécile Denoël me dit, vers 1980, que son mari avait été enthousiasmé par le roman de Céline parce qu'il balayait le style proustien. C'était en effet une attaque monumentale contre le style académique. Qu'en reste-t-il ? Rien. Céline a créé un style littéraire magnifique mais sans avenir, qui a donné l'illusion que tout le monde pouvait en faire autant. De ce point de vue, il est à pendre.

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