lundi 29 avril 2013

Ils se disputaient une édition originale de Mort à crédit - L'Echo républicain - 28 avril 2013

Le 14 février 1994, l’audience du tribunal correctionnel de Chartres a, une fois n’est pas coutume, versé dans la littérature. À part ceux de la défense et de l’accusation, un seul nom est cité dans cette affaire. Celui de Louis-Ferdinand Destouches (1894-1961), plus connu sous son nom de plume, Céline. Et s’il est cité dans un tribunal, c’est en tant que victime, ou plus précisément, en tant qu’auteur de la “victime”, une édition originale de Mort à crédit, volée, vendue, revendue, retrouvée, mise sous scellés et cible de toutes les convoitises.

Des illustrations de Gen Paul
Au début de cette affaire, l’ouvrage se trouvait dans la bibliothèque d’un habitant de la région drouaise. « Mon client est le fils de gens qui étaient des amis intimes de Louis-Ferdinand Céline », a rapporté son avocat lors de l’audience. L’édition originale de Mort à crédit dont on parle, illustrée d’aquarelles de Gen Paul (1895-1975), a été offerte à sa famille par son auteur lui-même. C’est dire que son propriétaire, qui a souvent, enfant, déjeuné à la table de Céline, tient tout à fait à cet ouvrage. « C’est sa jeunesse, ce sont ses tripes. » Début juillet 1991, le livre disparaît de la bibliothèque. Il réapparaît trois mois plus tard. Entre-temps, il a connu quelques péripéties. C’est une femme d’une quarantaine d’années, occasionnellement employée par le propriétaire de l’ouvrage, qui l’a tout d’abord dérobé. Surendettée, elle a repéré qu’il s’agissait d’un beau livre, mais n’a visiblement pas bien évalué la valeur de son butin. Quand le premier acheteur contacté, un libraire spécialisé dans le commerce de livres anciens et modernes, lui en offre 25.000 F, elle ne cherche pas plus loin et saute sur l’occasion.
Un peu plus averti que la voleuse, l’acheteur revend rapidement le Céline pour 60.000 F à un autre libraire de la région. Jolie marge bénéficiaire, mais on n’a encore rien vu?! Le deuxième acquéreur contacte un de ses collègues parisiens et lui propose de s’associer pour orchestrer une nouvelle vente.

L’ouvrage voit sa cote grimper en flèche
Cet exemplaire de Mort à crédit, nouveau sur le marché, voit sa cote grimper en flèche et au terme d’une négociation bien menée, les deux compères remportent le jackpot : un particulier leur en donne 250.000 F.
C’est là que les choses se corsent. La voleuse avoue son geste à son employeur, l’ouvrage est retrouvé, remis à la police par le libraire qui avait effectué la dernière vente, et placé sous scellés dans l’attente du procès. Lorsque celui-ci s’ouvre, trois ans plus tard, ils sont trois à se disputer la propriété de l’édition originale : son premier possesseur et le duo de libraires qui l’a vendu en dernier. Ceux-ci arguent de leur bonne foi pour appuyer leur revendication.
Mais d’abord, ils ne sont pas les derniers possesseurs de l’ouvrage, et ensuite, sont-ils de si bonne foi?? Ayant appris qu’il y avait eu vol, le collectionneur à qui ils avaient vendu le Céline pour 250.000 F le leur a restitué, certes, mais pour qu’il soit rendu au propriétaire dépouillé. Les deux libraires, estime le tribunal, « se trouvaient dès lors en position de mandataires et non de propriétaires légitimes à la suite d’une vente qui aurait été annulée ». Grâce à cette subtilité, le Céline a retrouvé sa bibliothèque du Drouais.
Et la voleuse?? Sa victime avait décidé de retirer sa plainte. Elle a écopé de trois mois de prison avec sursis et a été condamnée à payer des dommages et intérêts.

Martine PESEZ
L'Echo républicain, 28 avril 2013

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