mercredi 6 février 2013

« Céline ethnologue » - La Revue n°29 (février 2013)

« Pourquoi les écrivains (les grands) disent-ils mieux le monde que les anthropologues patentés ? » C'est à cette question que tentent de répondre dans Terrains d'écrivains, littérature et ethnographie (Anacharsis, 2012) douze spécialistes de l'enquête en sciences sociales. Céline n'a pas été oublié, un chapitre lui est consacré. Nous reproduisons ci-dessous l'article paru a l'occasion de cette parution dans le 29è numéro de La Revue (février 2013).

A. Bensa & F. Pouillon, Terrains d'écrivains, Ed. Anacharsis, 2012.
Commande possible sur Amazon.fr.

L'idée de ce livre est née le jour où un de ses collègues ethnologues, africaniste éminent, dit à François Pouillon qu'au fond, ce qu'il avait lu de mieux, de plus juste, de plus pertinent sur l'Afrique se trouvait quelque part dans le Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline.
Est-il donc possible qu'un écrivain en dise plus dans un roman sur un peuple, une culture, une civilisation qu'un ethnologue professionnel après des années d'observation méthodique ? Autrement dit : était-il possible que les écrivains, déjà avantagés par la qualité de leur écriture, soient, par-dessus le marché, de meilleurs enquêteurs que les ethnologues eux-mêmes ?
Pour tenter de répondre à cette épineuse, voire scandaleuse question, François Pouillon s'est associé à l'un de ses excellents collègues de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Alban Bensa. À eux deux, ils ont, avec un certain culot, un certain courage, interrogé une douzaine d'anthropologues de leur espèce, demandant à chacun quel écrivain ou quel texte littéraire avait impressionné en eux le chercheur, le spécialiste, l'ethnolographe. Clémentine Gutron choisit Flaubert ; Dominique Casajus cita Nerval ; Corinne Cauvin-Verner prit l'exemple de Montherlant (etc.) tandis que Bensa et Pouillon se réservèrent respectivement Rimbaud et Lamartine.
Quelle revanche pour les écrivains de se voir ainsi reconnus par des hommes de science ! Car là est bien le clivage : l'ethnologie est une science alors que la littérature est un art. Quelques ethnologues ont tenté de faire de la science avec art, certains se sont pris pour des écrivains (la fameuse collection Terre Humaine, a même été créée pour eux par Jean Malaurie), alors qu'aucun écrivain digne de ce nom n'a jamais songé à se prendre pour un ethnologue.
C'est en cela que la problématique posée par bensa et Pouillon a quelque chose d'impertinent, de provocateur – et donc de salutaire. Un cas, étudié dans ce recueil par Wladimir Berelowitch, montre bien la difficulté à concilier les deux genres, le scientifique et le littéraire : celui de Pouchkine qui, après s'être livré à une recherche appronfondie, y compris une enquête de terrain, a consacré deux oeuvres différentes au même sujet, une jacquerie qui fit trembler le pouvoir impérial au temps de Catherine II.
La première, Histoire de la révolte de Pougatchev (1834), se veut strictement historique, et donc scientifique, tandis que la seconde, La Fille du capitaine (1836), écrite sur le mode romanesque, n'a pas d'autre ambition que littéraire. Comme par hasard, c'est la seconde qui est considérée comme un chef d'oeuvre, la première n'étant vue aujourdhui que comme un exercice sans grand intérêt.
Dans leur très brillante introduction, Alban bensa et François Pouillon évoquent un cas presque inverse : celui de Lévi-Strauss, qui n'aurait écrit Trsites Tropiques que pour « paler de ce qui n'était pas entré dans sa recherche ». On en est d'une certaiine manière rassurés : les ethnologues aussi peuvent produire parfois de la bonne littérature.

J.-L.G.
La Revue n°29 (février 2013)

Au sommaire : Montaigne, Lamartine, Pouchkine, George Sand, Nerval, Flaubert, Rimbaud, Kipling, Virginia Woolf, Céline, Montherlant, et Camus.

A. Bensa & Fr. Pouillon (dir.), Terrainsd'écrivains (littérature et ethnographie), Éd. Anacharsis, 2012, 416 pages, 25 €.
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