vendredi 23 novembre 2012

Philippe DJIAN : Céline « représente pour moi le styliste absolu »

Philippe DJIAN, qui vient d'être récompensé du prix Interallié pour son roman Oh... (Gallimard, 2012), a publié en 2002 chez Julliard Ardoise, recueil de textes rendant hommage aux écrivains ayant marqués sa vie. Aux côtés de Kerouac, Salinger, Hemingway, Faulkner ou Melville figure Louis-Ferdinand Céline. Voici le texte qui lui est consacré. 

Je ne savais pas qui était Céline. Personne ne m'en avait parlé. C'est dire à quel point je ne connaissais pas grand chose. Autour de moi, il semblait plus urgent de trouver un moyen de se procurer le dernier Bob Dylan avant les autres que de se plonger dans la littérature de l'entre-deux-guerres (mais l'inverse ne met pas non plus à l'abri d'un manque).
Je ne savais pas qu'il était le salopard dont on me dresserait le portrait par la suite. Et c'est un peu mon problème avec lui car je l'ai immédiatement aimé et n'ai pu me défaire de ce sentiment, malgré que j'en eusse.
Il représente pour moi le styliste absolu. C'est trop me demander que de mettre sa haine des juifs dans la balance. Je ne comprends pas, sinon d'une manière abstraite, ce qu'était ce monde de fous furieux avant ma naissance. J'imagine mal ce que pouvait être un monde peuplé de millions de connards. La haine, développée à ce point-là, est un sentiment que je ne connais pas. Je sais qu'il existe comme je sais qu'il existe des milliards d'univers semblables au nôtre, mais cela ne m'avance pas beucoup.
La lecture du Voyage m'avait laissé perplexe. C'était un monde dans lequel je ne me plaisais pas, à la fois trop proche et trop éloigné, et plein d'une fureur qu'encore une fois j'avais du mal à me représenter. Mais l'écriture m'avait intrigué. Elle avait eu sur moi l'effet d'un alcool fort dont on ne sait si la brûlure est agréable ou non tandis qu'il se répand déjà dans votre cerveau. Je me plongeai alors dans Mort à crédit.
Je ne savais toujours pas qui était Céline. Mais lorsque je refermai ce livre, le mal était fait. J'étais persuadé d'avoir découvert le plus grand écrivain français et je ne pouvais plus revenir en arrière.
Je ne sais pas si beaucoup de gens ont pratiqué Céline en ignorant tout du personnage. Je me suis trouvé dans cette situation. Mort à crédit et le Voyage ne m'avait pas donné l'impression de côtoyer un monstre. Je croisais dans la rue des rescapés de la Première Guerre qui me paraissaient encore plus acariâtres et mal lunés. J'imaginais Céline comme une espèce de misanthrope, peut-être même un humaniste contrarié par l'éternelle sauvagerie de ses semblables. Je ne me souviens plus si ces deux livres contenaient déjà des propos antisémites. Si c'était le cas, cela ne m'avait pas frappé. J'en retenais plutôt une charge contre l'exploitation des pauvres par les riches, des faibles par les forts, une charge contre le pouvoir de l'argent qui était source de tous les maux.
On sait quelle fabuleuse puissance incantatoire possédait Céline. Sa voix balayait tout et charriait toutes les horreurs et les merveilles du monde. J'étais pétrifié devant un tel mouvement. Mais aussi en décalage par rapport à la nature et à l'objet de ses imprécations. Je ne vivais pas dans le monde qu'il vomissait. Si bien que je ne le prenais pas à la lettre. J'aimais sa rage et sa fureur comme on aime regarder une tempête dont on est à l'abri. Des têtes qu'il faisait rouler sur le sol, du jeu de massacre auquel il se livrait, je ne gardais que la fantastique leçon d'écriture.
À la différence de Salinger et des autres qui ont suivi, Céline ne m'a rien apporté sur le plan humain. En dehors du style, je n'ai tiré de lui aucun enseignement, rien qui m'ait aidé à trouver ma place parmi les autres. Eût-il été un résistant de la première heure et le meilleur ami des juifs que ça n'aurait rien changé. Le Ferdinand de Mort à crédit n'exerçait pas sur moi, on l'imagine sans peine, le même attrait que Holden Caulfield. Ses pensées n'étaient pas les miennes, je ne parlais pas comme lui, je n'agissais pas comme lui. Je n'ai jamais considéré Céline comme un ami, ni même comme un proche et il est le seul de tous les écrivains qui m'ont marqué pour lequel je n'éprouve pas un sentiment d'attachement indéfectible.
Céline n'est pas un écrivain qui vous tend la main. Il est celui qui vous enfonce la tête plutôt que de vous repêcher. Il est l'Ange Exterminateur. Le plus puissant d'entre tous. On peut imaginer que sa noirceur est à la mesure de sa souffrance. Quand je n'avais rien à faire, je passais devant chez lui, à Meudon, et je sentais ma tête se rentrer entre mes deux épaules. J'avais l'impression qu'il s'agissait d'une maison hantée, de laquelle s'échappaient des vibrations terribles. Plus tard, après sa mort, lorsque j'y pénétrai, je me sentis oppressé. Céline a toujours été pour moi un maître effroyable. La passion que j'ai pour lui se double d'un côté morbide.
Lorsque j'ai lu Bagatelles pour un massacre, je me suis dit que j'avais affaire à un cinglé. Mais il y avait aussi ces documents de l'époque qui témoignaient de la folie et de l'abrutissement ambiants. D'une manière ou d'une autre, la haine était un sentiment largement partagé. Le pouvoir de Céline, cette espèce de génie monstrueux de la langue dont il était l'unique et irascible détenteur, avait le chic pour mettre le feu à tout ce qu'il approchait. Chez lui, la riposte ou même l'attaque ne pouvaient être graduées. Et c'était un temps où l'on s'arrachait un morceau de colline à coups de millions de morts. Et peut-être que certains juifs faisaient vraiment chier, comme aujourd'hui certains cathos font vraiment chier et un jour la souffrance et la misère des gens finissent par vous retomber dessus, et la souffrance et la misère peuvent transformer vos voisins en chiens enragés, capables des actions les plus immondes. Vous leur écrasez le pied et ils vous tranchent la gorge. Les têtes se baladent au bout d'une pique. Faites confiance à la bêtise et à la cruauté humaines et vous ne serez pas déçu.
Céline n'était pas un esprit supérieur, loin de là, et il l'a amplement prouvé en rédigeant ses pamphlets. Tout le monde sait qu'il y a deux Céline : celui qui se tenait au fond de la salle et gueulait : « Et la connerie aryenne, tu sais ce que c'est ?!!... » au cours d'une réunion fasciste, et l'autre, celui qui cristallisait toute la jalousie, toute la haine, toute la stupidité et toute la veulerie du plus grand nombre. On peut imaginer que les rapports entre les deux n'étaient pas simples.
Il y a de l'apprenti sorcier dans le cas de Céline. On n'est jamais sûr de contrôler certains pouvoirs. Ses détracteurs, semble t-il, n'ont jamais bien pris la mesure des forces auxquelles cet homme était confronté. Pourtant, Dieu sait que le travail qu'il a accompli relève de l'entreprise surhumaine et donne ainsi une idée de l'état de quasi-possession dans lequel il devait se trouver. Je pense que Céline était incapable de maîtriser le flot brûlant qui jaillissait hors de lui et je pense que ce torrent asséchait tout le reste, et servait de lui comme d'un passage pour inonder des siècles de littérature.
Céline a dynamité l'écriture. Malheureusement, on ne trouve pas une telle quantité d'explosifs dans les beaux quartiers, ni même dans les couloirs des maisons d'édition. Une telle quantité d'énergie ne peut provenir que du peuple (le travail de Joyce est d'une autre nature) et Céline était un homme du peuple. Dont l'une des qualités, à lépoque, était d'être antisémite. Des années plus tard, Céline aurait vomi sur les Arabes ou sur les Noirs avec le même aveuglement. Être antisémite, au début du siècle, devait être comme aimer le foot aujourd'hui : se rallier au plus grand dénominateur commun. Céline s'y est vautré. Mais on a les grands auteurs que l'on mérite et la France de ce temps-là ne méritait pas mieux. Céline y a plongé ses racines et il est devenu l'écrivain du Mal. Je dirais presque, à son corps défendant. Bernard Franck le comparait, il y a peu, à un chauffeur de taxi : un type en train de râler et dont on ne verrait que le dos, car Céline ne vous regarde pas en face. Bernard Franck a comme ça, de temps en temps, des espèces d'illuminations.
Je dois cependant avouer une chose, afin de tempérer mon excès de sympathie pour cette période et rendre justice à la minorité qui sauvait l'honneur de ce pays en ne cédant pas à ses démons : mon grand-père maternel vivait à la maison. Et il représentait si bien ce monde de dégénérés que je ne lui adressais même plus la parole.

Je ne vois pas très bien par quelle perversion de l'esprit l'on ne reconnaîtrait pas l'immense talent de Céline sous prétexte qu'il déraillait complètement (de la même façon que l'on peut s'entêter à ne rien trouver dans les Cantos d'Ezra Pound). En quel honneur ? Cela signifierait-il que pour apprécier Céline il faille partager son délire ? Être un grand amateur de Céline, plutôt que de Roger Vailland, révèle t-il quelque chose de louche ?
Que la littérature fasse peur et nous entraîne parfois au milieu des ténèbres, il faut s'y résigner. Que le coeur de l'homme soit aussi le repaire d'un monceau d'ordures n'est pas plus surprenant. Mais est-il question de chercher des excuses à Céline ?
À moins de collectionner les croix gammées et d'en pincer pour les vieux oripeaux qui moisissent dans les armoires de la décrépitude, pratiquer Céline suppose de ravaler ses haut-le-coeur et, en général, aucun écrivain ne se relève d'un tel handicap. Ce que je vais dire ressemble à une triste plaisanterie et c'en est une, d'un certain point de vue, mais pas tant que ça,, au bout du compte : un homme qui éprouve un tel amour pour sa langue ne peut pas être complètement mauvais. Il y a cette espèce de provocation chez Céline, quelque chose que je ressens comme une sorte de « oserez-vous me suivre ? » qu'il lancerait d'un air grimaçant et en guise d'injonction à lui emboîter le pas sur les chemins boueux. Comme pour tester notre résistance et notre capacité à payer un prix qu'il a lui-même payé au centuple. Comme si la véritable monstruosité qu'il voulait nous révéler était la monstruosité de son travail et que, se déchirant, il voulait nous déchirer, nous faire bouffer sa merde afin de se venger d'avoir été choisi entre tous pour accomplir une oeuvre dont la démesure le détruirait (Sade provoquerait chez moi la même impression confuse quelques années plus tard).
Vouloir en finir avec Céline est présomptueux : il nous a donné mille raisons de l'enterrer une bonne fois pour toutes mais il est toujours là et cela tient du prodige. Il est là qu'on le veuille ou non et plus rien ne peut l'abattre. Les branches pourries sont pourries mais on ne voit pas se déclarer une quelconque gangrène. 
On ne peut davantage se débarrasser du problème en réduisant Céline à son style. Je m'y cramponnais autrefois quand une conversation finissait par tourner à l'aigre et que l'on me renvoyait l'image de l'antisémite à la figure. J'osais à peine expliquer qu'il était capable de me faire rire aux larmes et que si le raccourci juif = toutes les misères du monde me semblait grotesque, l'exploitation de l'homme par l'homme ne me laissait pas indifférent. Céline était trop sombre et trop brutal pour un garçon de mon âge, mais sa noirceur me fascinait. Je me plongeais dans ses livres en courbant l'échine. Je leur trouvais une beauté douloureuse, une luminosité tragique. Parfois je me sentais léger et parfois j'étais écrasé contre le sol glacé.
« Au commencement n'était pas le verbe. Au commencement était l'émotion. » C'était aussi avec ce genre de déclaration que Céline me coupait le souffle. Je n'avais pourtant aucune velléité d'écriture à ce moment-là, mais une quinzaine d'années plus tard, lorsque j'allais me décider, tout ce que Céline avait pu dire sur le style resurgirait dans mon esprit avec une précision étonnante. Il était un grand professeur. Il vous promettait les pires douleurs, les affres d'un travail acharné qu'il s'imposait à lui-même, une vie de forçat et certains retours de manivelle, mais il éblouissait le chemin et marquait votre inconscient au fer rouge. Et il ne se contentait pas d'un cours théorique : il vous mettait le résultat sous les yeux.
Ce n'est pas tant le Voyage que Mort à crédit devant lequel je restai sidéré. Au grondement sourd du premier, concernant le style, succédait l'explosion étourdissante et inévitable du second. Il y avait comme un ricanement qui planait au-dessus du livre, comme un chant d'amour décalé, comme une onde victorieuse : Céline avait empoigné notre vénérable langue à la gorge et l'avilit transfigurée. Une sorte de déclaration d'amour en forme de cassage de gueule.
Je pense toujours à ce film, Casque d'or, lorsque l'on parle de Céline. On n'y voit pas James Dean ou Marlon Brando. Reggiani ne portait pas de Levi's ni de tee-shirt et il dansait sur de drôles de musiques. Il employait des mots d'argot que je ne comprenais pas, contrairement à ceux de Salinger. Il avait même une casquette vissée sur le crâne.
Le rythme de Céline n'était pas le mien. Pour une question de tempo, de respiration, de chromatisme, de palpitation interne, qui font qu'un écrivain s'empare de votre être tout entier et pince votre corde et devient alors beaucoup plus qu'un ange tutélaire, je ne pouvais lui accorder davantage qu'une admiration sans bornes. Céline faisait le grand écart entre deux mondes. Comme les cubistes, il m'impressionnait, me subjuguait et même plus encore, mais il n'enfonçait pas les dernières portes de ma sensibilité. Son rythme n'entrait pas en harmonie avec le mien. Je me sentais plus proche de Matisse que des cubistes.
Et pour dire les choses autrement, plus proche des Rolling Stones.
La puissance phénoménale de Céline soulevait à chaque pas des blocs de roche tout entiers et son souffle aplatissait les forêts autour de lui. Je vivais alors avec une femme qui avait deux fois mon âge et qui m'apprenait beaucoup de choses. Puis un jour, elle tâcha de m'expliquer que je l'aimais mais que je n'étais pas amoureux d'elle. Je ne compris pas tout de suite ce qu'elle essayait de me dire.
Je rencontrai alors une Italienne de vingt ans qui me foudroya d'un seul regard. Je pouvais rester assis à la regarder pendant des heures. Je n'avais pas besoin qu'elle me fasse la conversation. Et il me semblait tout à fait normal de la voir marcher pieds nus dans la rue. J'y étais préparé depuis toujours.
 
Céline a eu le chic pour se transformer en martyr. Il le désirait sans doute depuis le début. À un degré moindre, beaucoup d'écrivains ont cette tendance masochiste, ce penchant pour l'incompréhension. et le rejet, même si un sursaut de lucidité les pousse à arrondir les angles. La création est un travail solitaire qui s'effectue bien souvent, et dans le meilleur des cas, sous la bannière du « Seul contre tous », ce qui ne simplifie pas les choses.
Quand on demande à Nabokov ce qu'il pense de la déclaration de Tolstoï « La vie est une tartine de merde que l'on est obligé de manger lentement », il répond que quant à lui, sa vie est du pain frais avec du beurre de campagne et du miel des Alpes.
On croirait une publicité pour un week-end dans un centre de remise en forme avec une séance de bronzage en prime. Avec Céline, le portrait était moins souriant. Et j'étais à un âge où l'on se cherche encore des héros, des modèles que l'on puisse épingler aux murs (celui d'un gars en short de tergal, arborant un sourire bienheureux sur fond de pâturage, laissait perplexe). En punaisant une photo de Céline dans ma chambre, je décidai qu'un véritable écrivain était un hors-la-loi, un individu ombrageux et asocial par la force des choses, qui n'avait de comptes à rendre qu'à lui-même et livrait son combat en solitaire. On connaît la prégnance de ces images, sanctifiées par la fringale de l'adolescence et comme il est difficile de s'en débarrasser (si tant est qu'il le faille). Aujourd'hui encore, j'éprouve un certain frisson à cette évocation romantique de l'écrivain. Salinger, se retirant du monde, m'avait décoché les premières flèches. Céline termina le travail. En fait, la littérature commençait à m'exciter sérieusement.

Philippe DJIAN, Ardoise, Julliard, 2002. (réédition en poche en 2003 et 2010)
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