samedi 1 septembre 2012

Louis-Ferdinand Céline : Une édition critique des pamphlets annoncée au Québec

Illustration Christian Tiffet

Louis-Ferdinand Céline - Abus de mémoire ? 

 

Le retour inattendu des pamphlets interdits de l’écrivain français par un éditeur québécois


par Jean-François NADEAU

Les éditions Huit, un éditeur de Québec, entendent lancer dans quelques jours les pamphlets interdits de l’écrivain français Louis-Ferdinand Céline, tous réunis sous une même couverture. Ce petit éditeur artisanal, qui publie un ou deux livres par année, s’est employé à produire une imposante édition savante des pamphlets. Quelques autres textes rares seront aussi proposés du même souffle dans ce livre, a appris Le Devoir

En 1936, trois ans après avoir manqué de très peu le prix Goncourt pour son Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline, est attiré par la polémique qui fait rage dans un contexte politique européen pour le moins sulfureux. Mort à crédit, son roman publié cette année-là, n’a obtenu qu’une critique globalement négative. En revanche, son pamphlet anticommuniste Mea culpa, lancé en fin d’année, lui vaut des fleurs de la part d’une société qui, dans un parfum d’avant-guerre de plus en plus étouffant, avance tête baissée vers sa propre mort. 

Les malaises sociopolitiques qu’éprouve Céline face à sa société produisent un fiel d’un nouveau genre servi par sa plume exceptionnelle. Ses considérations abracadabrantes partent en cavale sur tous les chemins sinueux où s’avance l’extrême droite. Céline délaisse même sa production romanesque pour mieux se consacrer à la distillation du vitriol dont il abreuve sa plume.
Bagatelle pour un massacre (1937), L’école des cadavres (1938) et Les beaux draps (1941), les trois pamphlets interdits de Céline, ont connu des ventes importantes ainsi que plusieurs rééditions au moment où l’Europe entière est soumise à la botte des nazis. 

Dans la correspondance qu’il entretient alors, Céline se présente comme l’ennemi numéro un des Juifs. « Les Juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides loupés, tiraillés, qui doivent disparaître », écrit-il. L’antisémitisme qui se propage alors en Europe sous l’impulsion des nazis et de divers groupes d’extrême droite lui apparaît trop doux, trop feutré, presque littéraire. Céline se présente comme un réaliste dur, désabusé et endurci. Personne ne lui semble trop radical à l’égard des Juifs, pas même Hitler qu’il soupçonne de molesse ! Il écrit néanmoins dans L’école des cadavres se sentir « très ami d’Hitler, très ami de tous les Allemands ». Cet ami de l’extrême droite, parfaitement impossible à encadrer, devient gênant même pour l’administration nazie. 

Les livres haineux de Céline n’ont jamais été réédités après la guerre. Parmi les écrivains capables de perdre toute référence historique devant la beauté d’une ellipse trempée dans l’acide, il s’en est trouvé quelques-uns pour défendre même ces livres-là de Céline. Comme s’il s’agissait uniquement de littérature, d’une musicalité et d’une poésie de la langue dont les thèmes importaient peu… Au sujet de ces livres sombres, les thèses et les analyses se sont multipliées. Les livres eux-mêmes n’ont jamais reparu. 

Après la guerre, Céline ne considérait plus ses positions politiques comme praticables, sans pour autant les renier, laissant même à l’occasion comprendre que son racisme et sa haine pointaient désormais dans une nouvelle direction, mais toujours de la même manière. Dans les années 1950, il affirme par exemple dans sa correspondance qu’il se méfie désormais beaucoup des Chinois. Le voici imaginant des hordes jaunes qui menacent l’Europe… L’idée d’écrire de nouveaux pamphlets lui est-elle venue dans l’après-guerre ? Sans doute les suites de ceux qu’il publia avant et pendant la guerre l’encouragèrent-ils à se montrer plus prudent afin de s’assurer de ruser au mieux avec la mort. 

Céline a échappé de peu à la mort à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il aurait pu, comme nombre d’écrivains de droite moins doués que lui peut-être, être condamné ou même assassiné à cause de ses positions et de ses fréquentations. Son éditeur, Robert Denoël, fut abattu en pleine rue, comme bien d’autres.
Qu’est-ce qui aurait pu arriver à Céline s’il n’avait eu l’idée de fuir la France ? L’écrivain est alors connu partout pour ses positions radicales. Au printemps 1938, on le trouve même en Amérique, en visite chez Adrien Arcand, le chef des fascistes canadiens. Dans une lettre privée, le chef du Parti national social chrétien se félicite de la visite que lui a rendue Céline. Arcand connaît alors très bien Bagatelles pour un massacre et les autres livres de l’écrivain qui circulent librement, tout comme Céline connaît vraisemblablement fort bien toute la littérature antisémite diffusée par ce genre de parti politique. « Il parle comme il écrit, dira Arcand : à coup de dynamite, mélinite, cordite et T.N.T. » Lors de sa visite éclair à Montréal, Céline explore la possibilité de s’établir en Amérique pour de bon. Il est photographié en compagnie de ses nouveaux amis dans une salle remplie de croix gammées. Cette photo, si elle avait été connue en Europe en 1945, aurait pu le conduire tout droit à la tombe. 

Si les pamphlets de Céline ne sont pas réédités depuis la guerre, ce n’est pas avant tout en vertu d’une disposition juridique particulière, contrairement à ce que plusieurs croient. La veuve de Céline, Lucie Almansor-Destouches, a tout simplement fait en sorte que l’on respecte, autant que faire se peut, le désir de l’écrivain de voir la réédition des pamphlets interdite. Sans mentionner bien sûr qu’une éventuelle réédition aurait pu être tout de suite frappée de mesures concernant la littérature haineuse. 

Tout de même, on trouve encore assez facilement des exemplaires d’époque des pamphlets de Céline chez les bouquinistes. Ces livres ne sont pas spécialement rares. Ils connurent de multiples rééditions. On les vendit jusqu’en 1944 à des dizaines de milliers d’exemplaires. Des versions numérisées circulent aussi via certains sites Internet qui s’emploient à propager les idées autant que les délires de l’extrême droite. 

Pourquoi rééditer ?
Pourquoi rééditer des textes pareils aujourd’hui ? En entrevue il y a quelques jours, l’éditeur Rémi Ferland expliquait que « plus ces textes sont cachés et plus ils deviennent attrayants. Ce sont bien sûr des textes haineux, mais datés et éventés ». Il lui importe de le montrer. Les rendre disponibles dans une édition critique conceptualisée lui semble obéir à la mission de sa maison, qui est de faire connaître « des écrits rares et difficilement accessibles ». Jusqu’ici, sa maison fondée en 1990 a surtout fait paraître des écrits du XIXe siècle ainsi que quelques livres contemporains, dont plusieurs titres de l’éditeur lui-même.
Comment un éditeur québécois en marge de l’édition courante peut-il se retrouver à rééditer des textes sulfureux d’un des monstres de la littérature du xxe siècle ? Tout simplement en vertu des droits en vigueur au pays, explique Rémi Ferland. « Au Canada, la Loi sur le droit d’auteur prévoit qu’une oeuvre tombe dans le domaine public cinquante ans après la mort de son auteur. Céline est mort en juillet 1961. Il y a donc plus d’un demi-siècle aujourd’hui. J’ai étudié la question et j’ai pris conseil auprès du conseiller légal des Presses de l’Université Laval ». 

Les éditions Huit considèrent donc qu’elles ont le droit de rééditer des oeuvres que Céline avait décidé de maintenir dans l’ombre. Qu’en est-il du droit moral de l’auteur et de ses héritiers, lesquels n’ont jamais souhaité que reparaissent d’autres éditions de ces ouvrages retirés de la circulation ? La question demeure. « C’est une bonne question », affirme l’éditeur. 

Une édition critique
Régis Tettamanzi, le responsable de cette édition critique, est un universitaire français qui a consacré sa thèse de doctorat au sujet des pamphlets de Céline. « Sous la direction d’Henri Godard, qui est le responsable de l’édition critique de Céline dans la bibliothèque de la Pléiade, il avait réalisé tout l’appareil critique des pamphlets. Il a publié un livre là-dessus, mais pas les pamphlets puisqu’ils ne pouvaient paraître en France. » Ils le seront donc au Québec dès septembre, explique Rémi Ferland, accompagnés d’une avalanche de notes et d’explications rédigées par le professeur. 

Tettamanzi a travaillé avec doigté, selon son éditeur québécois. Il a même « pris contact avec l’Alliance israélite universelle » afin de s’assurer d’une présentation mesurée du texte litigieux, selon une formule qui ne soit pas décontextualisée. « Il s’agit d’une édition critique et scientifique des textes. » Un bon tiers du volumineux ouvrage à paraître est d’ailleurs consacré à cet appareil de notes et à la reproduction de documents liés à l’édition des textes originaux, précise l’éditeur.
Comment l’idée de republier ces textes est-elle venue à Rémi Ferland ? « J’ai lu Céline jeune, mais j’étais plutôt attiré par des auteurs du XIXe siècle. Ça ne m’avait pas vraiment accroché. Je l’ai redécouvert et ça m’a passionné. Sa vie, son oeuvre, le contexte idéologique… Et j’ai rencontré Régis Tettamanzi. On a parlé de démystifier ces textes-là. » Et c’est dans cette perspective de démystification que l’éditeur assure que la parution de ce livre est envisagée. 

Fondées en 1990, les éditions Huit comptent moins d’une cinquantaine de titres à leur catalogue. « Nous publions seulement un ou deux titres chaque année, surtout des livres liés au XIXe siècle. » La maison n’a plus de distributeur depuis trois ans. « Je m’occupe de mon propre réseau de distribution, explique l’éditeur. En fait, l’édition est en plus un loisir pour moi, quelque chose à côté de l’enseignement. »
Les tirages des éditions Huit sont d’ordinaire très modestes. Dans le cas de ce livre sur Céline, une brique de plus de 1040 pages, l’éditeur n’envisage pas d’imprimer plus de 400 exemplaires. Le livre devrait apparaître sur les présentoirs de certaines librairies québécoises à compter de la mi-septembre. D’ores et déjà, on peut être certain que l’annonce de cette parution ne manquera pas de susciter les passions de part et d’autre de l’Atlantique.

Jean-François NADEAU

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