samedi 23 juin 2012

Un guide de haute littérature par Bernard Morlino (Service Littéraire, juin 2012)

En novembre 2011, les éditions du Lérot publiaient Céline en liberté, les dix chroniques de Pascal Pia publiées dans Carrefour entre 1954 et 1977 consacrées à L.-F. Céline. Ce même éditeur nous proposent aujourd'hui l'ensemble des ces Chroniques littéraires. Nous reproduisons ci-dessous l'article de Bernard Morlino paru dans le dernier numéro de Service Littéraire à l'occasion de cette parution.

Il y a des gens qui s'acharnent à vouloir rester inconnus comme d'autres sont prêts à tout pour devenir célèbres. Pascal Pia (1903-1979) appartient à ces personnages attachants qui passent leur temps à servir la littérature au lieu de s'en servir. N'a-t-il pas réclamé « le droit au néant » ? D'aucuns diront qu'il souffrait peut-être d'une psychose de l'échec. À la fois d'un manque de confiance et d'un besoin de perfection qui l'ont poussé à demander à Gaston Gallimard de ne pas publier le recueil de poèmes "Le Bouquet d'orties" qui était en partance pour l'imprimerie. Unique dans les annales de l'éditeur ! Autodidacte et éternel insatisfait, Pascal Pia a passé son temps à écrire sur les autres au lieu de composer une œuvre avec ses propres livres. Quand il a publié des monographies sur Baudelaire et Apollinaire, il regrettait de ne pas l'avoir fait sous pseudonymes. Son patronyme dans le monde littéraire en était déjà un : Pascal Pia s'appelait en fait Pierre Durand. Né le 15 août 1903, le Parisien a eu une enfance très difficile matériellement, orphelin de père mort aux combats, en 1915. Avant d'être journaliste, il a vécu d'expédients et toujours là où on ne l'attendait pas. Le facétieux iconoclaste est allé jusqu'à commettre des faux poèmes de Baudelaire et d'Apollinaire pour tromper les plus grands exégètes. Devenu critique littéraire, l'ex-mystificateur ne s'est jamais laissé Gruger par un talent surfait.
Les éditions du Lérot ont du mérite de mettre en librairie les chroniques de Pascal Pia au temps de son passage à "Carrefour" entre 1954 et 1977. Pour aller vers ce livre, il faut être éperdument amoureux des lettres et de son histoire. Avant d'accéder à la prose, il faut rogner les pages avec une délicate attention. Moins on est de fous, plus on lit. Si pour beaucoup lire ne sert à rien alors pensez un peu ce qu'ils doivent penser quand on se met à raviver les souvenirs de lectures d'un homme qui dévorait aussi bien Jacques Perret que Vauvenargues et le débutant Patrick Modiano. Cette large ouverture de compas atteste d'un esprit curieux de tous les styles estimés authentiques. N'empêche, Pia n'accorde pas le droit aux écrivains de s'exprimer sur l'augmentation de la plaquette de beurre au Guatemala. Il est pour qu'un auteur ne quitte pas le périmètre de son oeuvre, sous peine de passer pour une Marie-Chantal. Le bloc-notes de Mauriac ? Il ne s'adresse « qu'à la population des beaux quartiers ». Que reste-t-il de Gide ? « Ses livres qui traitent directement » de son autobiographie. Quand Marcel Jouhandeau lui envoie "Réflexions sur la vieillesse et la mort" en 1957, Pascal Pia se défend d'être un magistrat : « Je ne m'attache ni à rendre des arrêts, ni à dresser des listes noires ». Le greffier des lettres parle toujours à la première personne. Ses avis n'engagent que lui. « Le critique n'a pas à traiter les auteurs comme des prévenus déférés à sa compétence, mais à se prononcer sur des œuvres », signale-t-il le 11 janvier 1956. Ayant renoncé à devenir romancier, Pascal Pia accomplissait pour les autres ce qu'il ne faisait pas pour lui. Il a œuvré sans relâche auprès de Malraux et des éminences grises de Gallimard pour faire éditer "L'Étranger" de Camus. A l'époque, les deux hommes étaient inséparables. Pour remercier Pia de l'avoir fait débuter dans le journalisme à Alger, Camus lui dédia "Le Mythe de Sisyphe". Devenu résistant, Pascal Pia anime le journal "Combat" sans grande illusion de pérennité : « Nous allons tenter de faire un journal raisonnable. Et comme le monde est absurde, il va échouer ». Cette aventure journalistique fut si collective que ne signait jamais ses éditoriaux : un acte qui va au-delà de la précaution liée à la clandestinité. Les chroniques de Pascal Pia sont à l'image de leur rédacteur : elle stimule l'intelligence, informe sans jamais lasser. Impitoyables avec les journalistes, Charles de Gaulle a dit de ceux de "Combat" : « Ils sont les seuls honnêtes ».

Bernard MORLINO
Service Littéraire n°53, juin 2012.

Pascal PIA, Chroniques littéraires (1954-1977), préface de Jean-Jacques Lefrère, cahier de photos inédites, Du Lérot éditeur, 538p., 50 €.

Du Lérot, éditeur
Les Usines Réunies
16140 Tusson
Tél. 05 45 31 71 56
Courriel : du.lerot@wanadoo.fr
www.dulerotediteur.fr


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