vendredi 12 septembre 2014

« QUE PENSEZ-VOUS DU PROCÈS CÉLINE ? » - Le Libertaire - Janvier 1950

A 100 km de Copenhague, L.-F. Céline contemple ses juges, Radar n°56, 5 mars 1950.

QUE PENSEZ-VOUS DU PROCÈS CÉLINE ?

Une sélection des principales réponses parues dans Le Libertaire  n° 211, 212 et 213 des 13, 20 et 27 janvier 1950, in Cahiers Céline VII, Céline et l'actualité littéraire, 1933-1961, Gallimard, 1986.


MARCEL AYMÉ

 

Ses ennemis auront beau mettre en jeu contre lui toutes les ressources d'une haine ingénieuse, Louis-Ferdinand Céline n'en est pas moins le plus grand écrivain français actuel et peut-être le plus grand lyrique que nous ayons jamais eu. Le fait est que la jeune littérature procède de lui sans oser s'en réclamer. La IVè République ne s'honore pas en tenant en exil un homme de cette envergure. Elle ne se montre pas non plus très habile, car un Céline exilé pourrait un jour écrire des Châtiments que tous les Français liraient avec plaisir.

RENÉ BARJAVEL

 

Céline est le plus grand génie lyrique que la France ait connu depuis Villon. Ferdinand et François sont des frères presque jumeaux. Les frontières et les régimes politiques changeront, et Céline demeurera. Les étudiants des siècles futurs réciteront La mort de la vieille bignole après La ballade des pendus, scruteront pierre à pierre les inépuisables richesses de Mort à Crédit, cette cathédrale, et s'étonneront d'un procès ridicule, Céline n'est pas à notre mesure. Vouloir le juger, c'est mesurer une montagne avec un mètre de couturière. Ses juges devront se résigner à entrer dans l'histoire avec un visage de caricature.

ALBERT BÉGUIN

 

Je tiens le Voyage au bout de la Nuit pour l'un des quelques livres indispensables de notre temps, parce que c'est un livre vrai, comme il n'y en a pas beaucoup. À mon sens, cela n'a rien à voir avec le procès Céline, dont je ne sais pas grand-chose et qui ne sera pas tranché selon le talent de l'accusé, je suppose. Il n'est pas inutile d'ajouter qu'après le Voyage, Céline n'a plus écrit une ligne valable. Tout le reste est divagation d'un cerveau malade ou ignoble explosion de bassesse. Tout antisémitisme est répugnant, mais celui de Céline, gluant de bave rageuse est digne d'un chien servile. Aussi être cet écrivain et finir par aboyer : telle est la vraie tragédie de cet homme, à quoi sa condamnation ou son acquittement ne changeront rien, ni les contre jappements de ses ennemis, ni les lamentos de ses laudateurs, apologistes et correspondants.

André Breton vers 1950

ANDRÉ BRETON

          Cher Camarade,
Mon admiration ne va qu'à des hommes dont les dons (d'artiste, entre autres)  sont en rapport avec le caractère. C'est vous dire que je n'admire pas plus M. Céline que M. Claudel, par exemple. Avec Céline l'écœurement pour moi est venu vite : il ne m'a pas été nécessaire de dépasser le premier tiers du Voyage au bout de la nuit, où j'achoppai contre je ne sais plus quelle flatteuse présentation d'un sous-officier d'infanterie coloniale. Il me parut y avoir là l'ébauche d'une ligne sordide. Aux approches de la guerre, on m'a mis sous les yeux d'autres textes de lui qui justifiaient amplement mes préventions. Horreur de cette littérature à effet qui très vite doit en passer par la calomnie et la souillure, faire appel à ce qu'il y a de plus bas au monde. L'antisémitisme de Céline, le soi-disant « nationalisme intégral » de Maurras, sous la forme ultra-agressive qu'ils leur ont donnée, ne sont pas seulement des observations, mais le germe des pires fléaux. A ma connaissance Céline ne court aucun risque au Danemark. Je ne vois donc aucune raison de créer un mouvement d'opinion en sa faveur.

ALBERT CAMUS

 

La justice politique me répugne. C'est pourquoi je suis d'avis d'arrêter ce procès et de laisser Céline tranquille. Mais vous ne m'en voudrez pas d'ajouter que l'antisémitisme, et particulièrement l'antisémitisme des années 40, me répugne au moins autant. C'est pourquoi je suis d'avis, lorsque Céline aura obtenu ce qu'il veut, qu'on nous laisse tranquilles avec son « cas ».

JEAN-GABRIEL DARAGNÈS

 

Il n'y a plus de place dans notre société pour ceux qui ne veulent pas jouer au jeu que notre civilisation nous impose. C'est pourquoi Céline, qui n'a pas voulu et ne veut pas prendre place dans ce concert absurde s'est heurté à une justice qui rebondit sur un dossier vide, mais ne veut pas tolérer tant d'indépendance. Il est certain qu'un des plus grands écrivains actuels, peut-être le plus grand depuis Proust est menacé dans sa santé, dans sa vie, dans son œuvre pour avoir été en rébellion contre une époque qui ne tolère pas la liberté de penser. Quels remords pour ceux qui auront frappé un homme accablé sous les plus abominables menaces.


JEAN DUBUFFET

Peintre
C'est bien contrariant que dans cette nation qui est la nôtre existent des lois qui interdisent à ses ressortissants de penser librement et d'exprimer clairement ce qu'ils pensent. On voudrait que, dans un pays où le mot théorique de liberté est si souvent prononcé, cette dernière miette de liberté – celle d'opinion – soit effectivement sauvegardée. Je ne sais si Céline ressent ou non de la méfiance pour les Juifs et de l'estime pour les Allemands (il ne serait pas le seul) ni si telles opinions se trouvent dans ses écrits – ses très admirables écrits – clairement énoncées. Je voudrais qu'on ait, dans notre pays, quand on éprouve de la méfiance ou de l'estime pour qui que ce soit, le droit de le dire, Céline est un des plus merveilleux poètes de notre temps. L'exil très pénible auquel l'ont obligé depuis tant d'années des factions françaises est tout à fait affligeant. Il faut y mettre fin. Il faut l'absoudre complètement, lui ouvrir grands tous les bras, l'honorer et le fêter comme un de nos plus grand artistes et un des plus fiers et incorruptibles types de chez nous. Nous n'en avons plus tant.

JEAN GALTIER-BOISSIÈRE

Directeur du Crapouillot

Céline est sans nul doute l'écrivain le plus important de l'entre-deux-guerres. Même si l'on n'est pas d'accord avec la conclusion de ses pamphlets, on ne peut que s'incliner devant la puissance et l'originalité de son œuvre romancée. Reprocher aujourd'hui à Céline son attitude d'avant guerre est aussi absurde que d'avoir reproché à Henri Béraud en 1914 son pamphlet « Faut-il réduire l'Angleterre en esclavage? », publié huit ans plus tôt ! Céline a prouvé qu'il n'avait jamais joui d'aucun avantage pendant l'occupation du fait des Allemands et qu'il n'avait jamais collaboré à aucun de leurs journaux; ce sont ses amis collaborationnistes qui se sont ingéniés à le compromettre en montant en épingle des passages de lettres privées et il est évident que dans le climat de l'époque, il lui était assez difficile d'élever une protestation. Que Céline puisse être poursuivi cinq ans après la Libération prouve l'hypocrisie de la Justice contemporaine : elle s'acharne sur un écrivain parfaitement désintéressé, alors que tous les gros industriels, coupables de collaboration économique et qui ont gagné des milliards avec l'occupant, n'ont, pour la plupart, jamais été inquiétés.

MORVAN LEBESQUE

Rédacteur en chef de Carrefour

Ma réponse, comme dit l'autre, sera brève. Je n'ai pas à connaître de la carrière politique de Louis-F. Céline, le domaine politique m'étant totalement étranger. Je considère Louis-F. Céline comme le plus grand romancier vivant avec Faulkner et le seul écrivain français de ce siècle qui ait comblé le fossé entre la littérature et le peuple. Je propose donc qu'on le fasse revenir en France avec les égards qui lui sont dus.

PAUL LÉVY

Directeur de Aux Écoutes

Céline est une personnalité puissante, qui a toujours eu besoin de se « ventiler ». À ce point de vue, on peut le rapprocher de Bernanos. Si on ne voit pas d'abord en lui l'écrivain, et j'ajouterai le poète, car il est un grand poète lyrique, on pourrait être tenté de le juger sévèrement. Mais, malgré les apparences, Céline a toujours été et est encore au-dessus de la mêlée. Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.

 
Le Libertaire (1950)
Le Libertaire (1950)

ALBERT PARAZ

 

Le fait nouveau qui me paraît le plus scandaleux c'est que les éditions Denoël ont été acquittées et que les attendus du jugement portent d'une façon tout à fait catégorique : « non » à la majorité. « La Société n'a pas, entre 40 et la libération, publié des livres en faveur de l'ennemi. » Mieux que cela, Céline avait été renvoyé devant un tribunal où il n'était plus passible que de l'indignité nationale et devait être pratiquement acquitté. Au dernier moment quelqu'un en haut lieu excité par une campagne d' « Action », d'ailleurs extrêmement courte, complètement absurde et anonyme, l'a fait renvoyer de nouveau devant une cour. Ces cours devaient être supprimées le 31 décembre, mais vous voyez qu'elles n'en finiront jamais. Bien amicalement.

ALBERT PARAZ

Auteur du Gala des Vaches

Je revendique l'honneur de contresigner tout ce que Céline a pu écrire. S'il est condamné je dois être condamné aussi et demande à partager son sort, comme Garry Davis l'a fait pour Moreau. Il y en a d'autres que moi qui se feront connaître. Ceux à qui Céline a tout donné. C'est bien peu de chose que nous pouvons faire pour lui et nous nous sentirons trop récompensés s'il nous accepte pour ses amis. Autre chose. Vous n'avez pas le droit de publier dans cette enquête les tartuferies du décromate tréchien Béguin. Ce pharisien crée un doute pour accabler un homme crucifié dans sa chair. Si c'est ce genre de bourrique qu'on est exposé à rencontrer au détour d'un bénitier à la veille de l'année sainte, ce n'est pas demain qu'on me verra hanter les églises. Il n'a jamais été question d'antisémitisme dans l'art. 83, mais d'actes de nature à nuire au moral de la Nation, c'est-à-dire, en gros, de démoralisation de l'armée. Quelle armée ? L'armée allemande ? C'est un procès en sorcellerie, les Cauchons frétillent. Ce joli Béguin s'est jeté sur le cadavre de Bernanos, qui se flattait d'avoir Drumont pour maître et qu'il exploite en publiant les lettres de celui-ci. Or, Bernanos m'a promis dix fois de témoigner en faveur de Céline. Vivant il serait venu à la barre. J'ai ses lettres. Je ne les ai pas envoyées au Béguin qui me les demandait gentiment. Une intuition...

AIMÉ PATRI

Directeur de la Revue littéraire Paru

J'ai pour l'auteur du Voyage au bout de la nuit l'admiration qui lui est due en tant qu'écrivain. Il a donné un des livres qui resteront le plus sûrement comme témoin de notre époque, bien que ce ne soit pas l'honneur de ladite époque d'avoir pu l'inspirer. Je n'apprécie pas du tout la foule de ses petits imitateurs maintenant spécialisés dans la littérature noire. De cette nuit, il faudra bien sortir puisqu'on est allé jusqu'au bout et l'on ne pouvait vraiment y aller qu'une fois.Le jugement à porter sur l'homme ne saurait évidemment pas être confondu avec celui qui concerne l'écrivain. Il risque d'interférer dangereusement dans le cas d'un livre comme Bagatelles pour un massacre au titre sinistrement prophétique. Mais je me souviens aussi qu'au temps de ma première lecture, je m'attendais à trouver à la dernière ligne la révélation que Céline lui-même pour avoir écrit une chose pareille ne pouvait être que juif. Je doute donc qu'il ait réellement servi la cause de l'antisémitisme. Il demeure enfin que je réprouve toutes les persécutions.

LOUIS PAUWELS

 

Je crois savoir que Céline ne viendra pas. J'aurais aimé qu'il se présente devant ses « juges ». Il ne risque pas grand-chose. Ce sont les juges qui risquent. Ils s'exposent à un immense ridicule. Ils s'exposent aussi, ils continuent de s'exposer à notre dégoût depuis l'assassinat de Brasillach. Mais si Céline ne vient pas, c'est qu'il ne reconnaît pas à ces « juges » le droit d'agir au nom de la justice. En ce sens, il nous donne, encore une fois, un exemple et une leçon.

BENJAMIN PÉRET

 

                 Cher Camarade,
L'intérêt soudain que Le Libertaire porte au nommé Céline me surprend profondément. Je ne peux pas oublier, en effet, que Céline a joué, avant et pendant la guerre, un râle tout à fait néfaste. Toute son oeuvre constitue une véritable provocation à la délation et, de ce fait, devient indéfendable à quelque point de vue qu'on se place car la poésie ne passe pas quoi qu'en disent ses thuriféraires par la bassesse et l'ordure. Or, l'œuvre de Céline se situe tout entière dans un égout où, par définition, la poésie est absente. Et l'on voudrait en soulever la plaque pour nous faire respirer les émanations méphitiques qui s'en dégagent ! Non, qu'il reste au Danemark où il ne risque rien s'il n'ose pas se présenter devant un tribunal dont il n'a guère à attendre qu'une condamnation de principe. C'est toute une campagne de « blanchiement » des éléments fascistes et antisémites qui se développe sous nos yeux. Hier, Georges Claude était remis en circulation. Demain ce seront Béraud, Céline, Maurras, Pétain et compagnie. Quand toute cette racaille tiendra de nouveau le haut du pavé, qu'auront gagné les anarchistes et révolutionnaires en général ? Pas de donquichottisme ! Réservons notre solidarité – et celle-ci totale – pour les victimes de notre capitalisme, de Franco, Staline et autres dictateurs qui souillent aujourd'hui la surface du globe.

Charles Plisnier

CHARLES PLISNIER

 

Céline est à mes yeux, l'un des plus authentiques génies littéraires de ce temps. C'est aussi, hélas ! l'un des plus grands pourrisseurs de la conscience libre. Pas plus dans la guerre que dans la paix, nous ne nous sommes trouvés « du même côté ». Je ne sais de quoi on l'accuse exactement. On me dit qu'il s'est, cet homme « libre », mis au service du totalitarisme nazi. Je puis à peine croire à une telle aberration. Quoi qu'il en soit, qu'on le condamne ou non, l'homme est à terre. J'aurais honte de l'accabler.

PAUL RASSINIER

(ex-concentrationnaire)

Je suis mal placé pour en parler étant donné que je suis à fond, à 150 % pour lui. D'une manière générale, je déteste le procès politique qui ne signifie rien : on condamne des hommes comme traîtres à la Patrie et on les hisse sur un piédestal parce qu'ils trahissent l'humanité... Ces choses me dépassent. Mon opinion est :
1° Que le procès que l'on fait à Céline est une saloperie. 
2° Que le sort qui lui est fait est inhumain.
3° Que les deux choses servant des intérêts de classe, notamment les gens qui le frustrent de ses droits d'auteur et l'État français qui lui a supprimé sa pension après avoir confisqué ses livres.
4° Que c'est le procès des bénéficiaires de l'opération qu'il faut faire.

ALAIN SERGENT

 

Pour bien connaître, en tant qu'ancien prisonnier politique, la mentalité des « juges républicains », je trouve que Céline a parfaitement raison de ne pas rentrer tant qu'il courra un risque, sachant sans doute trop bien ce que couvre le mot de justice. Les principes n'ont rien à voir en l'occurrence, c'est une simple question de rapport de forces sur le plan politique. On a envoyé Brasillach au poteau parce que Russes et Américains vivaient à ce moment leur lune de miel, aujourd'hui on le condamnerait à quelques années de prison. Dans une situation nouvelle, la plupart des « juges » seront prêts à condamner ceux qu'ils servent aujourd'hui, et à filer doux devant un Doriot quelconque. Il faut croire, d'ailleurs, que ce phénomène n'est pas nouveau puisque La Fontaine disait : « Suivant que vous serez puissant ou misérable... » Il reste que votre enquête est des plus édifiantes, car elle oblige chacun à prendre position. En outre, elle devient un élément du rapport de forces dont j'ai parlé en incitant pas mal de gens à réfléchir.

3 commentaires:

  1. Breton pédant pitre. Dieu merci il n'en reste rien. Son "Nadja" est un mauvais décalque du "Jardin de Bérénice".

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  2. Il serait intéressant de mettre en regard les réactions de Céline à ces témoignages, ou ses propres considérations sur ces témoins... Par exemple, le 29 janvier suivant, il demande notamment à Pierre Monnier d'adresser des exemplaires de Casse Pipe à Barjavel, à Lecoin, à Morvan-Lebesque et Louis Pauwels...

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  3. Merci pour tout ça, c'est absolument passionnant.

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