samedi 17 mars 2012

Fallait-il éditer Drieu la Rochelle dans la Pléiade ? par Bernard Morlino

Et si les éditions Gallimard avaient une dette envers Drieu ? En effet, l'écrivain dirigea la NRF lors de l'épisode le plus noir de la célèbre institution, entre décembre 1940 et le printemps 1943. La présence de Drieu dans les locaux de la rue Sébastien-Bottin permit à Gaston Gallimard de faire tourner la boutique alors qu'auparavant il fut question de nommer un administrateur allemand. Le 21 juin 1940, Drieu écrit dans son Jounal: "Quant à la NRF, elle va ramper à mes pieds. Cet amas de Juifs, de péderastes, de surréalistes timides, de pions francs-maçons ya se convulser misérablement." Six mois plus tard, il publiait le premier numéro de la revue où ne pouvait plus signer Benjamin Crémieux, qui mourra à Buchenwald. Le 1er janvier 1943, Pierre Drieu la Rochelle, directeur-gérant de la NRF, écrit dans la revue : "Je n'ai vu d'autres recours que dans le génie de Hitler". Tâche à la fois débile et indélébile. Sous son règne le sigle NRF signifiait Nouvelle Revue Fasciste... Comme il croyait que l'Allemagne nazie était en train de construire les Etats-Unis d'Europe, il misa sur la case du nazisme. Jusqu'à sa mort, Drieu ne cessa pas d'être un foyer de contradictions, égaré dans tous les courants politiques possibles, disant tout et son contraire. A l'inverse de Gaston Gallimard, qui ne fit pas 14-18, Drieu est un ancien soldat de la grande boucherie. "Si Drieu et moi n'avions pas été traumatisés par la guerre, il est évident que nous aurions consacré tout notre temps à écrire des romans au lieu de nous épuiser à trouver des solutions politiques " m'a dit son ami Emmanuel Berl avec la sincérité qui le caractérisait. Quand je l'ai questionné sur Drieu sous l'Occupation, il me confia sans l'ombre d'une hésitation: "C'est lui qui sauva la NRF ! Sans Drieu, l'empire Gallimard risquait de s'effondrer pour toujours". L'audience culturelle de la NRF était si grande que tout Paris répétait une phrase attribuée à l'ambassadeur allemand Otto Abetz : "Il y a trois puissances en France : le communisme, les grandes banques et la NRF ". La revue faisait la pluie et le beau temps dans le monde littéraire depuis sa création en 1909, sous l'impulsion d'André Gide. Drieu fut pris entre deux feux : d'un côté Gaston Gallimard qui avait besoin de lui pour maintenir la NRF; de I'autre Otto Abetz qui se servait de Drieu pour diffuser la peste nazie par le biais d'une diffusion de prestige. Aux différents sommaires de la revue collaborationniste, on note les présences de Jouhandeau, Chardonne, Fernandez, Morand, Léautaud. . . Mais aussi de Giono, Aymé, Audiberti, Armand Robin, Henri Thomas et Fargue. Drieu fit cette remarque : " Je suis loin de croire que Fontaine et Poésie 41,42 aient présenté des sommaires plus importants que les nôtres. (. . ) Toute une nouvelle génération de poètes s'est levée dans la NRF (. . ) Certains m'ont reproché de faire de la politique dans la revue. J'aime mieux ceux qui me haïssent pour y avoir fait une certaine politique ". Présent dans la livraison de la NRF de février 1941, Paul Eluard fut, à la Libération, sans pitié pour le perdant.
Eternel insatisfait, Drieu ne se réjouit pas longtemps de prendre la place de Jean Paulhan : " La revue, la collaboration, tout cela m'embête (.. .) Je suis excédé par le rôle qu'il me faut tenir jusqu'au bout. J'ai souvent envie de me suicider tout de suite ", note t-il dans son Journal, le 17 décembre 1942. Le mois suivant, il tente un examen de conscience : " Ai-je eu tort, ai-je eu raison de me lancer dans cette petite entreprise ? J'ai certes eu tort à l'égard de moi-même (..) le propre d'un écrivain est d'écrire et non de s'occuper de l'écriture des autres ". Berl, encore lui, avait bien raison de dire qu'ils avaient été détournés de l'essentiel en raison de l'actualité qui devenait trop vite de l'Histoire. La NRF cessa de paraîtree en juin 1943, alors que Drieu s'en était déjà détourné deux mois auparavant. La décision de donner à lire la prose de Drieu dans la plus prestigieuse collection Gallimard n a pas été prise à la légère. Dans un passé pas si lointain, dès qu'on évoquait la "pléiadisation" possible de l'auteur de "Rêveuse bourgeoisie", on se ravisait aussitôt afin de ne pas heurter, par exemple, la susceptibilité d'un Hervé Bazin, qui espérait voir son oeuvre connaître les honneurs de La Pléiade. Avec le temps, on finit par récompenser celui qui porta un temps à bout de bras la maison Gallimard. A la fin de la guerre, les écrivains du bon côté frappèrent d'interdiction la NRF, mais ne réclamèrent aucune sanction contre son éditeur qui pouvait toujours éditer leurs livres. Le Comité National des Ecrivains, composé à majorité de communistes, dressa une liste noire où figurait Drieu, qui se suicida le 15 mars 1945, après deux tentatives ratées: "Ma mort est un sacrifice librement consenti qui m'évitera quelques salissures, certaines faiblesses ". Berl et Malraux avaient essayé de le localiser pour l'aider, en vain. Gaston Gallimard assista aux obsèques, à Neuilly, alors que Drieu ne le souhaitait pas. L'éditeur savait ce qu'il devait au disparu sans connaître ce que confia beaucoup plus tard le lieutenant Gerhard Heller, chargé de la censure dans la France occupée : " Drieu m'a demandé de veiller à ce qu'il n'arrive jamais rien à Malraux, Paulhan, Gaston Gallimard et Aragon... " Quand la demande ne fut pas respectée, Drieu intervint pour faire libérer Jean Paulhan. Proférer des horreurs sur sa première femme, Colette Jéramec, ne l'empêcha pas de l'extirper de Drancy. Drieu n'a pas pris soin de ses proches pour plaider ensuite le double jeu. Persuadé de finir en prison ou d'être condamné à la peine capitale,le samouraï de la NRF se supprima. Sa mort violente et celle de Brasillach (fusillé) permirent à Céline, Chardonne et Jouhandeau de mourir dans leur lit.

Bernard MORLINO
Service Littéraire n°50, mars 2012.

Pierre Drieu La Rochelle, Récits, romans et nouvelles, Pléiade, Gallimard, 2012.
Sortie le 15 avril 2012.

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