vendredi 30 mars 2012

Destouches avant Céline : le taylorisme et le sort de l'utopie hygiéniste (1988)

La mission Rockefeller, Rennes, 1918 (Céline est 2é en partant de la gauche)
Destouches avant Céline : le taylorisme et le sort de l'utopie hygiéniste.
(Une lecture des écrits médicaux des années vingt)
par Philippe ROUSSIN

Résumé
Philippe Roussin : Destouches avant Céline : le taylorisme et le sort de l'utopie hygiéniste (une lecture des écrits médicaux des années 20). L'article se propose de mettre en perspective les écrits hygiénistes de Louis-Ferdinand Destouches (1894-1961) contemporains des débats des années 20 sur le taylorisme et le fordisme. Il interroge quelques-unes des voies de pénétration en France des thèses nord-américaines en matière de rationalisation médicale. Celle-ci, contre la médecine libérale, est ici pensée à partir des «modèles» offerts par la rationalisation industrielle, lesquels conduisent à proposer des définitions de la santé et de la maladie essentiellement référées au monde de la production. L'article est également une contribution à la généalogie du discours social et utopique du romancier que devait devenir Destouches sous le pseudonyme de Céline.

Les écrits médicaux de L.-F. Céline (1894-1961) constituent l'objet spécifique de cette étude. Pour être précis, il convient d'ailleurs de ne parler que de Louis-Ferdinand Destouches, Céline étant, comme on le sait, le pseudonyme que l'écrivain s'est donné en 1932 lorsqu'il a fait paraître Voyage au bout de la nuit, son premier roman, tandis que les articles, mémoires, notes dont il est ici question ont été rédigés entre 1925 et 1933, au cours des années où Destouches poursuivait et comptait réussir une carrière d'hygiéniste (1). Cette précision appelle plusieurs remarques sur la méthode suivie et la définition du corpus. Littéraire par son origine disciplinaire, cette étude s'attache à des textes : leur interprétation nécessite leur mise en rapport et leur confrontation avec d'autres séries non textuelles, en particulier historiques, sans quoi ces produits de la conjoncture seraient difficilement intelligibles, mais leur lecture demeure l'objet dernier de l'analyse et l'unité du corpus corrige l'apparence de dispersion thématique : ce travail porte essentiellement sur les textes de médecine sociale (2).
Trois raisons sont responsables d'un tel choix. D'abord une unité certaine, au départ professionnelle, de la position énonciative. Ecrits dès 1925, dans le cadre du Bureau d'Hygiène de la Société des Nations à Genève, puis à partir de 1929, au titre de son activité de médecin consultant attaché au dispensaire municipal d'hygiène d'une commune populaire de la banlieue parisienne, ces textes, au nombre d'une vingtaine, par-delà la diversité des supports où ils paraissent, celle de leur objet (Ford et le service médical, la réforme de l'enseignement de l'hygiène, les assurances sociales, la médecine de dispensaire) ou de leurs destinataires, relèvent d'une même finalité, propre à l'entreprise de persuasion où se trouve alors explicitement engagé leur auteur pour le compte de la profession : rallier l'opinion médicale à la rationalisation, et doivent se lire relativement à la fonction de persuasion du discours par rapport à quoi ils s'organisent. C'est ce critère formel qui a fait ne pas traiter dans cette étude les textes postérieurs, de fiction ou polémiques, qui sont cependant solidaires des écrits médicaux par la place de signifiant central qu'ils réservent à la maladie ou la vision de la communauté qu'ils portent (et avec lesquels, en retour, ces écrits médicaux entretiennent une proximité due à leur dimension de projet utopiste ou de fiction) (3). Ensuite, produit de l'immédiat après-guerre, dans le climat des débats suscités par le taylorisme et le fordisme, ce corpus participe, par le biais de la propagande en faveur de la rationalisation médicale, de la littérature émanant des courants tournés vers les Etats-Unis et voués à l'apologie de la modernisation industrielle et sociale (la critique du régime libéral de la santé y est d'ailleurs conduite au nom d'une congruence entre rationalisation du travail et rationalisation de la médecine) ; en ce sens, ces textes peuvent être tenus pour un exemple des réceptions européennes du taylorisme et du fordisme dans l'ordre médical, avec les conséquences qu'introduit cette référence pour les choix ultérieurs, lorsqu'ils portent sur des solutions politiques extrêmes. Enfin, ils contiennent des informations suffisantes pour cerner l'intérêt qu'un sous-groupe de la profession médicale, tel celui des médecins de santé publique engagés dans la lutte contre les « fléaux » sociaux, lointains héritiers des hygiénistes du XIXe siècle, peut avoir à être associé à une telle entreprise en faveur de la modernisation, comme les formes de sa déception (pour Céline, ce seront l'entrée en littérature et le ressentiment pamphlétaire) lorsque ces alliances hors de la profession ne produisent pas les effets escomptés sur le déroulement de la carrière.
Avant d'aborder les modalités du soutien à la rationalisation, puis l 'influence du taylorisme sur les conceptions de la santé et de la maladie propres au médecin de santé publique que fut Destouches et de traiter des contours de l'utopie que dessine cet hygiénisme tardif de l'entre-deux-guerres, il convient de préciser quelques données relatives à son accession à la profession médicale, au déroulement de sa carrière, ainsi qu'à sa vision de la profession.

A Rockefeller medicine man
L'accès à la profession
La carrière de Céline a connu les effets de la position subalterne du segment de la profession médicale auquel il a appartenu en tant qu'hygiéniste et elle a épousé les principaux détours de l'histoire de la santé publique — les « lenteurs », en particulier, qui, dans la France de l'entre-deux-guerres, se font sentir dès que l'Etat, avec la paix, en revient, en matière de lutte contre les
« fléaux sociaux » (tuberculose, alcoolisme, syphilis), à son non interventionnisme d'avant le conflit. Pourtant, et quoi qu'il en soit de la vocation médicale et de son récit rétrospectif, ce n'est pas une fois devenu médecin que Louis-Ferdinand Destouches s'est orienté vers la lutte contre les « fléaux sociaux » ; ce sont, au contraire, imposées par la guerre, les nouvelles conditions de la mobilisation sociale contre ce type de maladies qui ont entièrement déterminé son accession à la profession médicale, dans les années où la recrudescence de la mortalité par tuberculose, entre 1916 et 1919, incitait la France à se doter, à l'exemple de l'Allemagne, d'un dispositif (prophylaxie, dispensaires d'hygiène sociale, sanatoriums) permettant d'endiguer la maladie [9] [15] [16]. C'est en 1918 que ce certifié de l'école primaire a été recruté, dans le cadre de sa croisade antituberculeuse, par la Mission Rockefeller qui, on le sait, met en oeuvre au titre de l'aide américaine, de 1918 à 1923, une politique de dépistage et de prévention de la maladie avec des moyens et des méthodes qui rompent avec le régime traditionnel de l'assistance (4). Intégré aux équipes mobiles cinématographique, il se fait conférencier populaire, parcourt les départements de l'Ouest avec la roulotte d'hygiène de la Mission, délivre plusieurs causeries journalières devant des publics scolaires et ruraux et participe aux campagnes d'information auprès des élites locales. L'expérience et le nouveau champ ouvert à l'intervention médicale, joints à l'abaissement momentané des barrières sociales consécutif au conflit et aux chances de mobilité sociale ainsi offertes (notamment par le biais des facilités accordées aux combattants de conduire un cursus universitaire en un temps réduit) expliquent qu'il puisse, après un mariage réussi, en 1924, devenir médecin, au terme d'une ascension sociale en d'autres circonstances impossible (5).
La trajectoire professionnelle épouse ensuite le sort des institutions qui, la paix revenue, succèdent à la Mission, les initiatives soutenues par la philanthropie nord-américaine en France et en Europe dans le cadre de l'aide à la reconstruction et le développement de l'appareil de santé publique français. En 1924, lorsque la mission américaine confie à un Comité national de défense contre la tuberculose le soin de poursuivre sa tâche, le nouveau médecin, deux semaines après la soutenance de sa thèse, rejoint, à Genève, la Section d'hygiène que vient de créer la Société des Nations, financièrement soutenue par la Fondation privée américaine (6).
De 1924 à 1927, il participe à la formation et aux échanges internationaux de personnels sanitaires mis en place par l'organisation internationale, alors en plein essor. En 1928, retour en France : après un stage de quelques mois à l'hôpital Laënnec dans le service de Léon Bernard (7), il devient médecin consultant attaché au nouveau dispensaire d'hygiène de Clichy, ouvert, comme nombre de ces établissements, dans la banlieue ouvrière parisienne, à la suite du vote de la loi sur les assurances sociales. Il le demeure jusqu'en 1937, date à laquelle la publication du pamphlet antisémite Bagatelles pour un massacre le contraint à la démission, avant qu'il ne soit nommé en novembre 1940, par Vichy, médecin-chef de dispensaire dans une autre commune de la banlieue de la capitale.
Un tel parcours est à plusieurs titres significatif : de l'origine sociale et culturelle des nouveaux professionnels et praticiens engagés après-guerre dans le domaine de l'hygiène publique — de la confirmation du rôle joué par une institution comme la Fondation Rockefeller à l'égard des personnes qu'elle s'attache dès 1917, auxquelles, au cours de la décennie suivante, elle va accorder nombre de bourses aux Etats-Unis et dont elle espère qu'ils seront les hérauts auprès de leurs compatriotes de la conception extensive de l'hygiène publique et de la rationalisation médicale qu'elle défend [31] — des voies de la pénétration, dans l'Europe en reconstruction, des idées nord-américaines sur le travail social et l'esprit public (8). S'agissant de Céline, la Fondation Rockefeller présente toutes les caractéristiques d'une instance de formation et de socialisation professionnelle («il sera dit que la Rockefeller remplira ma vie », confie-t-il en 1924 avant de rejoindre la SDN, cit. dans le premier volume de la biographie de F. Gibault, Céline, Mercure de France, p. 248) : l'organisation philanthropique décide de sa vocation, l'oriente vers l'hygiène sociale, lui assure un emploi tant qu'en France la lutte contre la tuberculose ne dispose pas de structures stables et que les lois sociales n'ont pas étendu le marché de la santé : jusqu'en 1928, les postes successivement occupés le sont au sein d'institutions liées, par un biais ou un autre, à la Fondation nord-américaine.
L'insertion professionnelle permise par la continuité d'une telle prise en charge remédie au défaut des possibilités offertes par une extraction sociale plus élevée et peut être considérée comme caractéristique des spécialistes de la lutte antituberculeuse : par sa formation qui combine apprentissage sur le terrain et cursus court, par le cadre public de sa pratique (il n'exercera pas en cabinet de ville), par son origine sociale également, Destouches est représentatif du personnel médical engagé dans la lutte contre la tuberculose, dont les historiens ont repéré l'apparition à cette époque en dehors du cadre libéral de l'hôpital : rapidement enrôlé
en 1918, il est hâtivement formé en 1928 dans un service hospitalier spécialisé avant de devenir un praticien de dispensaire [9] [16].
Sa nomination, après 1928, à un poste en France illustre la réalité de l'élargissement du marché de la santé qui offre à de nouveaux professionnels la possibilité d'embrasser des professions soignantes auxquelles leur extraction sociale ne leur permettait pas de prétendre, mais sa condition salariée en indique aussi les limites, au même titre que la nature publique de l'emploi qui fixe le rang des positions auxquelles il peut prétendre dans la hiérarchie de la profession [3].

Position des hygiénistes
Lorsque Destouches devient l'un d'entre eux, quelle est la situation de ces héritiers des hygiénistes du XIXe siècle que sont les médecins de santé publique, attachés aux bureaux d'hygiène municipaux et aux dispensaires de lutte antituberculeuse, dont la fonction a été instaurée par la loi sanitaire de 1902 ? Nous nous bornerons à rappeler quelques données connues.



Philippe ROUSSIN

Sciences sociales et santé, volume 6, n°3-4, 1988. pp. 5-48.


Notes
(1) La version initiale de cet article a fait l'objet d'une communication présentée lors du séminaire franco-soviétique consacré aux « Enjeux symboliques et sociaux de la santé », organisé à l'initiative de la Maison des Sciences de l'Homme et de l'Académie des Sciences d'URSS à Moscou, du 12 au 16 octobre 1987.
(2) On n'a pas considéré la thèse de médecine sur Semmelweis (1924), qui a fait l'objet de plusieurs commentaires, ni les textes de vulgarisation et de publicité. Sous le titre Semmelweis et autres écrits médicaux, la plupart de ces écrits, dont la liste figure en fin d'article, se trouvent rassemblés, depuis 1977, dans le troisième volume des Cahiers Céline publiés à la NRF. Au long de l'article, pour les différencier de la bibliographie, les textes qui constituent le corpus sont signalés par un système de renvois alphabétiques.
(3) Pour une lecture littéraire de la thèse sur Semmelweis, E. Roudinesco, « Céline et Semmelweis : la médecine, le délire et la mort », in Des psychanalystes vous parlent de la mort, O. Mannoni éd., Tchou, 1978 ; récemment, L. Finas, « L'étoile et le suaire », Revue des Sciences humaines, Médecins et littérateurs 2, numéro 208, 1987-4, Lille; voir également Ph. Bonnefils, «Passage Céline», Revue des Sciences humaines, Médecins et littérateurs, numéro 198, avril-juin 1985, Lille.
(4) L'histoire de cet épisode est désormais bien connue grâce aux travaux de L. Murard et P. Zylberman [29] [31] ; sur sa place dans l'histoire de la lutte contre la tuberculose, voir P.Guillaume [16], sur la Fondation américaine, E.Richard Brown [34]. Aide à l'installation et généralisation de dispensaires qui se différencient des traditionnels bureaux de bienfaisance, formation d'infirmières visiteuses d'hygiène, établissement d'une carte sanitaire, sensibilisation des édiles et de l'opinion constituent les aspects complémentaires du programme de la Mission. Les campagnes publiques d'information et d'éducation (par voie de tracts, de diffusion gratuite de littérature médicale, de conférences, de projections cinématographiques) qui doivent beaucoup aux procédés naissants de la publicité nord-américaine préfigurent les campagnes modernes de prévention. L'épisode témoigne de l'influence et de « l'avance » américaines : la Mission est conçue à l'image des programmes de santé publique - où s'investit alors l'essentiel de l'effort missionnaire américain à l'étranger - que la Fondation Rockefeller et sa commission internationale de santé ont commencé de lancer hors des Etats-Unis avant 1910, et qui représentent, avec l'engagement en faveur de la recherche et de la réforme des études médicales, l'un des volets de son action en vue de la rationalisation des services de santé, de l'intégration de leurs diverses composantes et du développement d'une médecine préventive et sociale.
(5) En tout cas rétrospectivement narrée comme " sortie " du milieu d'origine par l'alliance contractée : « on n'imaginait pas autour de moi qu'on puisse changer de milieu (...) je n'aurais jamais pu faire mes études de médecine si je ne m' étais pas marié. Je suis entré dans une famille médicale» (août 1961, entretien repris dans Cahiers Céline 2).
(6) L.F. Destouches a consacré sa thèse au « sauveur des mères » que décime la fièvre puerpérale, l'inventeur de l'asepsie, l'obstétricien autrichien Semmelweis. Parmi les membres du jury, figure notamment S. Gunn, le vice-président pour l'Europe de la Fondation Rockefeller, correspondant américain de l'organe des médecins hygiénistes, Le Mouvement sanitaire, grâce à qui il est mis en contact avec le directeur de la section d'hygiène de la SDN, Ludwig Rajchman.
(7) L'Hôpital Laënnec est, depuis le début du siècle, un établissement pilote de l'Assistance Publique en matière de lutte anti-tuberculeuse. Léon Bernard est le représentant de la France au Comité d'hygiène de la S.D.N. En 1928, il devient le premier titulaire de la Chaire de clinique phtisiologique, créée cette année-là avec le soutien du Conseil général de la Seine et de H. Sellier, futur ministre de la Santé du gouvernement de Front Populaire.
(8) Cf. parmi d'autres exemples, l'ouvrage d'A. Tardieu, Devant l'Obstacle : l'Amérique et nous (Paris, 1927).

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