jeudi 9 février 2012

Il y a trente ans mourait le Docteur L.-F. Destouches, dit Céline - Le Soir - 1er juillet 1991

Bardamu le maudit, méchant par impudeur

Le Voyage au bout de la nuit avait éclaté tel un coup de tonnerre dans le monde littéraire de l'Entre-deux-Guerres, installant Bardamu et sa pittoresque misanthropie au panthéon étroit des héros littéraires, quelque part entre Candide et les picaros. Céline avait passé trois années à l'écrire, disait-il, pour imiter « le gars » Eugène Dabit qui avait récolté un beau succès d'édition avec son Hôtel du Nord où il avait fourgué ses souvenirs d'enfance. Histoire de se faire aussi un peu d'argent, de quoi se payer un appartement.
« Le seul livre vraiment méchant de tous mes livres, c'est le Voyage... Je me comprends... Le fonds sensible », avait-il écrit en préface de la seconde édition de l'ouvrage, reparu chez Gallimard en 1949. Méchant non pas par la violence des mots comme l'avait été en 1938 Bagatelles pour un massacre, pamphlet nourri à l'antisémitisme ordinaire et vitriolé par cette langue hachée, argotique et directe qu'il « fabriquait » au plus fort de ses insomnies et qui révolutionnait les lettres françaises... à coup de points de suspension. Méchant non plus par la provocation qui imbibe toute son oeuvre. Mais tellement méchant par son impudeur, par sa manière de présenter le monde et sa misère platement, sans haine et sans reproche, avec cette résignation, cette morbide candeur. Méchant parce qu'il ne laisse rien espérer, qu'il ne laisse rien passer. Parce que la mort est là au début comme à la fin et que la nuit dont il croit avoir atteint le bout ne s'achève décidément jamais.
Avec le Voyage, Céline avait d'emblée frappé très fort, réussissant ce que tout auteur espère atteindre un jour: donner à sa vision des choses, du quotidien le plus banal, une portée universelle, métaphysique. Sans apprêts, sans dialectique pompeuse ou charabia moralisateur.
Coquetterie de star en vogue, travers d'écrivain génial ou paranoïa à bon marché, Céline allait souvent s'identifier à Bardamu, ce petit bonhomme proche par bien des côtés de Joseph K., dont le dégoût du monde et la peur des autres s'étaient révélés au casse-pipe de la Première Guerre mondiale. Et faire vibrer plus encore la fibre misérabiliste en évoquant une enfance soi-disant malheureuse dans le très « romanesque » Mort à crédit, qui nous laisse entre autres belles pages cet évanescent récit d'un tumultueux voyage en Angleterre, embrumé par le fog.
Suivirent l'autre guerre, des attitudes ambiguës et difficilement excusables, des coups de gueules antisémites et l'empreinte indélébile de Bagatelles pour un massacre, l'exil à Sigmaringen à la suite de Pétain et Laval, la prison au Danemark, le retour en France. Céline avait de quoi s'inspirer pour cultiver son image d'auteur maudit et répandre le bouillon de ses ulcères dans D'un château l'autre, Nord, Rigodon, Guignol's Band, Le Pont de Londres et autre Normance. Avant de s'embarquer pour un dernier voyage en ce 1er juillet 1961.

Pascal MARTIN
Le Soir, 1er juillet 1991

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