jeudi 16 février 2012

Céline pardonné – Journal de Genève – 13 juillet 1963

L’admirable don d’invention verbale qui distingue Céline l’a fait souvent comparer à Rabelais. Mais Rabelais est un esprit gai. Tandis que l’humour de Céline est sarcastique. Rabelais est d’un époque où naît la fois en l’homme et en la science. Louis-Ferdinand Destouches tient d’une enfance triste, nourrie de nouilles et de coups, une vision désenchantée du monde que sa pratique médicale dans les quartiers pauvres de Paris ne fit que corroborer. Cette pratique revit dans le Voyage au bout de la nuit, qui reste l’un des grands livres de l’entre-deux-guerres, et cette enfance, dans Mort à crédit. Tempérament fougueux et oratoire, Céline étale dans ces deux épais romans une bile et des rancoeurs du plus beau noir. Il prend l’humanité à son niveau le plus bas, le plus laid, le plus malade, le plus près de son pourrissement. Et si même il n’est pas sans cœur, ce cœur est offusqué très vite, comme chez trop d’irréductibles attachés à dénoncer la Vacherie Universelle, par l’indifférence, par le découragement, par l’évidence de l’impuissance, par la fatigue de la vie. « Elle ne croyait pas aux sentiments, est-il dit d’une héroïne de Mort à crédit. Elle jugeait bas, elle jugeait juste. » Céline aussi, par une propension irrésistible de sa nature, croit juger juste en jugeant bas. Il y a chez lui un attrait maladif pour les êtres tarés, ou souffrants, ou stupides. Il n’est sans doute pas le premier à condamner les vices secrets ou étalés de la civilisation bourgeoise, mais il est le premier à qui une imagination assez puissante permette de transposer la société à laquelle il s’en prend sur un plan quasi mythique, où elle s’égale aux enfers ou du moins aux gémonies. D’où le plaisir presque malsain, presque sadique avec lequel Céline récite les féroces litanies des misères humaines, spécialement les médicales qu’il connaît bien :

« Toute la crasse, l’envie, la rogne d’un canton s’était exercée sur sa pomme. La hargne fielleuse des plumitifs de sa propre turne il l’avait sentie passer. L’aigreur au réveil des 14 000 alcooliques de l’arrondissement, les pituites, les rétentions exténuantes des 6422 blennorrhées qu’il n’arrivait pas à tarir, les sursauts d’ovaire des 4376 ménopauses, l’angoisse questionneuse de 2266 hypertendus, le mépris inconciliable de 722 biliaires à migraine, l’obsession soupçonneuse des 47 porteurs de taenias, plus les 352 mères des enfants aux ascarides, la horde trouble, la grande tourbe des masochistes de toutes lubies. Eczémateux, albumineux, sucrés, fétides, trembloteurs, vagineuses, inutiles, les « trop », les « pas assez », les constipés, les enfoirés du repentir, tout le bourbier, le monde en transferts d’assassins, était venu refluer sur sa bouille, cascader devant ses binocles depuis trente ans, soir et matin. »

Sous une telle violence, ce n’est évidemment qu’en filigrane que l’on peut lire, comme le fait le professeur Mondor dans sa généreuse préface, l’angoisse d’un thérapeute « jamais assuré de savoir assez et d’avoir fait suffisamment ». Ce qui frappe, c’est le dégoût. Céline est un classique, sans doute, par l’autorité tapageuse de son style et l’invention fulgurante de sa langue – et puisqu’on l’a mis dans la Pléiade. Mais c’est un classique de la détresse et du désespoir – un humaniste à rebours.
La Pléiade a recueilli dans un volume, confié aux soins éclairés de Jean-André Ducourneau, auteur d’une solide biographie de Céline, les deux chefs-d’œuvre que sont le Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. (Il est vrai que D’un château l’autre et Nord constitueraient un choix tout aussi justifié.) Dans une préface nuancée, le professeur Henri Mondor, qui fut si secourable à son collègue médecin – « Un médecin se devait d’en secourir un autre » - fait un bel effort de compréhension et d’accueil à l’égard d’un confrère dont le génie chaotique devait bien l’effrayer un peu. Les textes sont malheureusement donnés tout nus, sans annotation ni variantes. On ignore même si les manuscrits existent encore. En revanche la chronologie de J.-A. Ducourneau est d’une précision parfaite et rendra de nombreux services.

On la rectifiera cependant sur quelques points par les précieux renseignements que nous apporte un gros cahier spécial de L’Herne consacré tout entier à l’auteur du Voyage. Un large éventail de témoignages (Guy Mazeline, Héron de Villefosse, Joseph Delteil, Lucien Rebatet, Karl Epting, Robert Champfleury, Abel Bonnard, etc.) nous permet de prendre une vue exacte du personnage singulier, entier, difficile que fut Céline, et d’évaluer à leur juste poids les accusations qui furent portées contre lui sous l’Occupation et plus tard. Bien sûr, personne ne songe à approuver que Céline dans Bagatelles pour un massacre, ait appelé le feu du ciel sur les juifs qu’il avait en horreur, ni que, dans L’Ecole des cadavres, il ait frénétiquement salué les cataclysmes qui allaient fondre sur son pays, ni qu’il ait récidivé dans Les Beaux draps. Les événements sont encore trop proches de nous pour que l’on puisse passer légèrement sur les graves écarts de langage qui étaient aussi de graves écarts de morale. Mais enfin les études ici réunies, dont quelques-unes très belles (de Marcel Aymé, de Jean-Louis Bory, de Marc Hanrez, de Robert Poulet, de Pierre-Henri Simon, de F.-J. Grover, de Robert Faurisson, etc.) nous font mieux comprendre comment la victime perpétuelle en vient à se muer en athlète rageur, le mutilé 75% en pamphlétaire féroce, le médecin des individus en justicier des sociétés. On y découvre aussi par quelle géniale métamorphose la colère devient langage.
La partie la plus impressionnante de ce beau recueil, ce sont les lettres de Louis-Ferdinand Céline lui-même, surtout celles de son exil au Danemark. Si, à vues humaines, l’auteur de Bagatelles pour un massacre avait à expier, il faut convenir que le châtiment l’a durement atteint. Rien de plus cruel que cette plainte tragique qui émane de sa correspondance de maudit, ces appels et ces sarcasmes d’un Hamlet blessé qui attend la mort aux rives d’Elseneur. Un seul exemple :

« Naud mon avocat s’est rendu au Parquet pour mon compte. Il n’a rien trouvé de plus à mon dossier que ce que l’on reproche à Montherlant, à La Varende, à Giono, à cent autres qui ne s’en portent pas plus mal. Je suis vraiment l’objet d’un traitement de choix. D’une haine fignolée. Et je ne vois guère les choses s’arranger. Trop de gens se sont fait des situations dans la répression. Et Dieu sait si en France on s’accroche aux « Situââtions ». Il faudra attendre au moins dix ans comme les Communards. La France n’a pas beaucoup de cœur. C’est une race « légère et dure » disait Voltaire. Sauf exceptions. On pense bien à vous, à chaque instant. Vous parlez de l’été comme s’il était déjà fini. Déjà l’automne… la rentrée en ville… On en pleure d’y penser, nous qui sommes sortis du monde habitable, dont chaque heure est une angoisse, qui n’osons voir personne, ni être reconnu de personne. Les saisons pour nous n’ont plus de sens. C’est la haine notre saison. »

Qui sème le vent…

P.-O. WALZER
Journal de Genève, 13 juillet 1963.

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