lundi 2 janvier 2012

Louis-Ferdinand Céline au "Tarapout" par Pascal-Manuel Heu

L’un des événements parisiens, littéraires et mondains de la fin 2011 a été la présentation le 21 novembre, au Gaumont Opéra (Paris, boulevard des Capucines), du documentaire de Patrick Buisson [réalisé par Guillaume Laidet] Paris Céline, avec l’excellent Lorànt Deutsch. L’indispensable Bulletin célinien (BC, n°336, décembre 2011, p.13) en a bien entendu rendu compte, en reprenant l’article publié dans Présent par Francis Bergeron, quasi parfait comme toujours. Je me permets d’y renvoyer en émettant cette très légère réserve car deux omissions se sont glissées (1).

Est oublié, parmi les personnalités qui ont assisté à cette projection exceptionnelle, notre ami commun Philippe d’Hugues, qui, pour n’être pas un fervent célinien déclaré, en remontre à beaucoup, non seulement en histoire du cinéma, mais en histoire littéraire, y compris sur cet auteur pour lequel il n’a nul mépris, bien qu’il ne figure pas parmi ses préférés. Il m’a en effet signalé la seconde omission : le Gaumont Opéra n’est autre que le Paramount Opéra, son précédent nom. « So What ? », me direz-vous. Il s’agit du fameux Paramount, dont l’inauguration en novembre 1927 fut un événement encore plus considérable (ci-contre le compte rendu publié par Émile Vuillermoz dans Le Temps du 26 novembre 1927, page 6, que j’avais déjà reproduit dans mon livre "Le Temps" du cinéma, page 212 ; cliquez sur l'image pour agrandir). Mais encore…

Il convient tout simplement de rappeler que Céline lui-même a abondamment parlé de cette salle prestigieuse, à sa façon cela va de soi et en l’affublant d’un petit nom de son cru, dans le Voyage au bout de la nuit, dont je reproduis ci-dessous quelques passages (Éditions Gallimard, collection « Folio » pages 445-445 et 448-450) :

[…] le « Tarapout » m’a attiré. Il est posé sur le boulevard comme un gros gâteau en lumière. Et les gens y viennent de partout pressés comme des larves. Ils sortent de la nuit tout autour les gens avec les yeux tout écarquillés déjà pour venir se les remplir d’images. Ça n’arrête pas l’extase. C’est les mêmes qu’au métro du matin. Mais là devant le Tarapout ils sont contents, comme à New York ils se grattent le ventre devant la caisse, ils suintent un peu de monnaie et aussitôt les voilà tout décidés qui se précipitent en joie dans les trous de la lumière. On en était comme déshabillés par la lumière, tellement qu’il y en avait sur les gens, les mouvements, les choses, plein des guirlandes et des lampes encore. On aurait pas pu se parler d’une affaire personnelle dans cette entrée, c’était comme tout le contraire de la nuit.

[…] Voilà que pendant qu’on se parlait bien agréablement ainsi, qu’on se confessait en somme, survint l’entracte du Tarapout et les musiciens du ciné qui débarquent en masse au bistrot. On prend du coup un verre en choeur. Lui Parapine il était bien connu des musiciens.

De fil en aiguille, j’apprends d’eux qu’on cherchait justement un Pacha pour la figuration de l’intermède. Un rôle muet. Il était parti celui qui le tenait le « Pacha », sans rien dire. Un beau rôle bien payé pourtant dans un prologue. Pas d’efforts. Et puis, ne l’oublions pas, coquinement entouré par une magnifique volée de danseuses anglaises, des milliers de muscles agités et précis. Tout à fait mon genre et ma nécessité.

Je fais l’aimable et j’attends les propositions du régisseur. Je me présente en somme. Comme il était si tard et qu’ils n’avaient pas le temps d’aller en chercher un autre de figurant jusqu’à la Porte Saint-Martin, il fut bien content le régisseur de me trouver sur place. Ça lui évitait des courses. À moi aussi. Il m’a examiné à peine. Il m’adopte donc d’emblée. On m’embarque. Pourvu que je ne boite pas, on ne m’en demande pas davantage, et encore...

Je pénètre dans ces beaux sous-sols chauds et capitonnés du cinéma Tarapout. Une véritable ruche de loges parfumées où les Anglaises dans l’attente du spectacle se détendent en jurons et cavalcades ambiguës. Tout de suite exubérant d’avoir retrouvé mon beefsteak je me hâtai d’entrer en relations avec ces jeunes et désinvoltes camarades. Elles me firent d’ailleurs les honneurs de leur groupe le plus gracieusement du monde. Des anges. Des anges discrets. C’est bon aussi de n’être ni confessé, ni méprisé, c’est l’Angleterre.

Grosses recettes au Tarapout. Dans les coulisses même tout était luxe, aisance, cuisses, lumières, savons, sandwichs. Le sujet du divertissement où nous paraissions tenait je crois du Turkestan. C’était prétexte à fariboles chorégraphiques et déhanchements musicaux et violentes tambourinades.

Mon rôle à moi, sommaire, mais essentiel. Ballonné d’or et d’argent, j’éprouvais d’abord quelque difficulté à m’installer parmi tant de portants et lampadaires instables, mais je m’y fis et parvenu là, gentiment mis en valeur, je n’avais plus qu’à me laisser rêvasser sous les projections opalines.

Un bon quart d’heure durant vingt bayadères londoniennes se démenaient en mélodies et bacchanales impétueuses pour me convaincre soi-disant de la réalité de leurs attraits. Je n’en demandais pas tant et songeais que cinq fois par jour, répéter cette performance c’était beaucoup pour des femmes, et sans faiblir encore, jamais, d’une fois à l’autre, tortillant implacablement des fesses avec cette énergie de race un peu ennuyeuse, cette continuité intransigeante qu’ont les bateaux en route, les étraves, dans leur labeur infini au long des Océans...

Pascal-Manuel HEU
Mister Arkadin, janvier 2012.

Note :
(1) Plus une affirmation qui, pour être juste, se trouve nuancée pour cette occasion : Patrick Buisson y est décrit comme un « conseiller politique de Sarkozy, directeur de chaîne télévisée, éminence grise, auteur de best-sellers historiques, bibliophile averti, documentaliste hors pair, régulièrement vilipendé par Le Monde et les bien-pensants ». Rien à redire, sinon que, pour une fois, Le Monde s’est montré "fair-play" à l’égard de Buisson puisque ce journal a publié, dans son supplément « Télévisions », un article élogieux pour Paris Céline. On n’en dira en revanche pas autant de Télérama, aussi fielleux qu’impertinent.

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