vendredi 27 janvier 2012

Céline le grand imprécateur - Journal de Genève - 12 octobre 1991

Pas facile d’être l’éditeur de Céline ! L’auteur du « Voyage au bout de la nuit » passe son temps à engueuler ses correspondants de la N.R.F., comme d’ailleurs le monde entier. Avec lui, on ne peut que s’amuser ou se fâcher.

Pascal Fouché, qui a établi et annoté ces six cents pages de Lettres à la NRF, est un habitué des travaux au long cours puisqu’il s’est déjà occupé en 1989 de la volumineuse correspondance de Proust avec Gaston Gallimard. Proust, Céline : le romancier de la mémoire et celui de la rupture ont en commun d’avoir d’abord été publiés ailleurs, par Grasset ou Denoël. Et ni l’un ni l’autre n’oubliera jamais le refus ou le manque de décision qui a précisé à leurs premiers rapports avec la NRF.
En avril 1932, le Dr Louis Destousches dépose chez l’éditeur son manuscrit du « Voyage au bout de la nuit (5 ans de boulot). Je vous serais particulièrement obligé de me faire savoir le plus tôt possible si vous êtes désireux de l’éditer et dans quelles conditions ». Il le définit comme « une manière de symphonie littéraire, émotive plutôt que d’un véritable roman », qui brasse « 700 pages de voyages à travers le monde, les hommes et la nuit, et l’amour, l’amour surtout que je traque, abîme, et qui ressort de là, pénible, dégonflé, vaincu… »

« EFFROYABLEMENT FRANÇAIS »
Le futur Céline (prénom de sa grand-mère) termine sa lettre sur cette étonnante prophétie : « C’est du pain pour un siècle entier de littérature. C’est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil pour l’Heureux éditeur qui saura retenir cette œuvre sans pareil, ce moment capital de la nature humaine… » De fait, publié par l’outsider Denoël qui lui a répondu plus vite que Gallimard, Céline ratera de peu le Goncourt (attribué à un certain Guy Mazeline) qu’il aurait probablement obtenu s’il avait été édité par la NRF. Faut-il imputer à ce déni de reconnaissance originel sa haine de l’establishment littéraire, sa dérive raciste ultérieure et tous ses ennuis avec la société ? Ce n’est pas totalement exclu, chez un persécuté-né de cette espèce.
Sa correspondance avec la NRF commence véritablement quinze ans plus tard, à la fin 1947. Céline vit au Danemark, assigné à résidence, après avoir été détenu quatorze mois sous l’inculpation de trahison (il sera condamné en 1950 puis amnistié en 1951). A Jean Paulhan qui prend sa défense, l’exilé dit, en attaquant les juifs dans ses pamphlets, n’avoir pas voulu Auschwitz, ni Buchenwald ; il se proclame « EFFROYABLEMENT FRANÇAIS », se dépeint comme « la victime expiatoire idéale », « l’auteur le plus maudit du Siècle » et s’exclame « ah que je n’aime pas les vainqueurs ! »
La littérature l’horripile : Racine est pour lui un bouffon, Balzac et Gide des imposteurs, Genet, Sartre, Mauriac, Montherlant, Lacretelle, etc. « absolument même tambouilles-chromos plus ou moins maniérés, tarabiscotés, Dellys… Dellys Brothers ». A Proust, qui « n’écrit pas en français mais en franco yiddich tababiscoté », il reconnaît « un petit carat de créateur ce qui est rarissime, il faut l’avouer ». Quant au « truc de faire passer le langage parlé à travers l’écrit », ils sont peu nombreux à l’avoir réussi avant lui : « Barbusse dans Le FeuRamuz un peu… Paul Morand dans Ouvert la nuit et puis c’est tout. Je ne les ai plagiés ni les uns ni les autres. »
Pour lui, qui a « horreur d’écrire », tout son travail a été de « rendre la prose française plus sensible, raidie, voltairisée, pétante, cravacheuse et méchante, en lui injectant un langage parlé, son rythme, sa sorte de poésie et de tendresse malgré tout, du rendu émotif » : il se tient, modestement, pour le « petit inventeur » d’une forme « qui périme toujours les autres littératures »…
Gallimard regrette son erreur, Gallimard le veut à son catalogue ? « Il l’aura Gaston mon trésor ! (…) Mais billes sur Table ! Oh làlà ! Je suis méchant à la chanson ! Quand je serai sorti d’être hors la loi je me vois encore comme mille fois plus chiant ! Il a pas fini le Gaston ! ». Ce qu’exige Céline, c’est d’être payé comme un ouvrier, « comptant, à la livraison de son boulot, net, sec, cash, pas d’Histoire ». Le 18 juillet 1951, l’écrivain (qui n’a plus que dix ans à vivre) signe avec l’éditeur un contrat « très avantageux » sur le contenu exact duquel Pascal Fouché ne nous renseigne malheureusement pas, en dehors du montant des droits d’auteur (18%, la norme variant de 10 à 15%). Il ne faut pas croire que, dès lors, il ne sera plus question d’argent entre les deux hommes. Au contraire !
L’autre grande préoccupation de Céline es d’être réédité, moitié pour « l’amélioration du goût littéraire français », moitié « pour emmerder le monde ». Il n’aura de cesse d’être publié en édition de poche, d’obtenir une édition illustrée du Voyage au bout de la nuit, qu’il ne verra pas plus que son entrée dans la Pléiade, pourtant revendiquée avec insistance, dès février 1955, « entre Bergson et Cervantès par exemple ». Son éditeur hésite à employer le mot de génie à son propos ? Réponse, du tac au tac : « Vous serez toujours désespérément 1900 ! Sourire, modestie, bas noirs, et tout ! » Et à Marcel Arland, il précise au moment de la sortie de D’un Château l’autre qu’il entend être situé « une bonne fois pour toutes entre Rabelais et Dostoïevski et très fermement ! »
Sur tout, Céline a toujours son mot à dire : problèmes de correction, confiés à la fidèle Marie Canavaggia ; envoi des services de presse, même s’il taxe les articles de « néants embêtants » ; publicité et campagnes de lancement, même s’il se refuse aux interviews, sauf à la fin de sa vie (par exemple à la « Radio des goîtreux » : la nôtre donc) ; tirages et chiffres de vente en librairie, toujours insuffisants à ses yeux : boycott ! sabotage !, accuse t-il. Lisant vite et mal son courrier, qu’il ne conserve pas, il force (c’est sans doute une stratégie) ses divers correspondants à répéter leurs explications. Et il ne cesse de les harceler, surtout, avant et pendant les vacances, qu’il vomit.

« GASTON D’ALIBI »
Paulhan a très vite rompu toute relation avec lui : Céline ne pardonne pas à ce « Landru proustreux » de lui avoir, « monstrueux outrage », demandé des coupures dans un texte. Fin 1956 verra l’arrivée chez Gallimard de l’interlocuteur rêvé : le jeune et gai romancier Roger Nimier, qui remplit dans la maison la fonction indispensable de renseigner les auteurs sur l’état de leurs manuscrits ou de leurs livres sans leur donner l’impression qu’ils sont des « trouble-fête obscènes et super incongrus ».
En attendant, il faut tout l’esprit de Gallimard – dit « Gaston d’Alibi », « Père Déficit », « paltoquet », « Méphisto », « désastreux épicier » - pour résister avec courtoisie à ces soupçons et à ces reproches perpétuels. Mais l’éditeur sait bien, même si Céline reste (comme Sartre plus tard) son débiteur, que c’est au bout du compte la NRF qui y gagne, en s’assurant l’exploitation d’une telle œuvre durant un demi-siècle.
On lit cette correspondance avec beaucoup d’intérêt, parce qu’elle éclaire tout un pan d’histoire littéraire. Mais on ne la lit pas sans malaise. Voir partout, dans la presse comme dans le « bazar » NRF, une conjuration des « youtrons, cocos, académiques, figarotteux » signale un racisme peut-être assez ordinaire. Mais dire que personne ne parlerait plus de Proust s’il n’avait pas été juif, qu’est-ce sinon de l’aveuglement et de la bêtise ? Dans une lettre de recommandation à Claude Gallimard, Malraux parle de Céline comme d’un grand écrivain, en même temps que d’un « pauvre type ». Une assertion qu’on vérifie trop souvent hélas dans cette correspondance.

Isabelle MARTIN
Journal de Genève, 12 octobre 1991.


Louis-Ferdinand Céline, Lettres à la N.R.F., 1931-1961, Galimard, 1991.
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