mercredi 21 décembre 2011

Semmelweis : biographie ou autobiographie ? par Johanne Bénard (1985)

Il a vécu, lui si sensible, parmi des lamentations si pénétrantes que n'importe quel chien s'en fût enfui en hurlant. Mais ainsi, forcer son rêve à toutes les promiscuités, c'est vivre dans un monde de découvertes, c'est voir dans la nuit, c'est peut-être forcer le monde à entrer dans son rêve. (La Vie et l'oeuvre de Philippe Ignace Semmelweis, p. 52)

Est-ce le propre de l'oeuvre de Louis-Ferdinand Céline que de nous échapper ? L'histoire de la critique célinienne est somme toute l'histoire d'une conquête. À côté des romans comme Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, on a peu à peu découvert ces autres romans qui avaient reçu en leur temps un plus ou moins bon accueil : de Guignol's band à la dernière trilogie (1), en passant par Féerie pour une autre fois. Et surtout, on a levé depuis peu l'interdit qui pesait sur les pamphlets antisémites. Il ne s'agit plus maintenant de condamner, d'excuser ou encore d'ignorer le pamphlétaire; des études comme celles de Kristeva ou de Muray (2) ont replacé les pamphlets dans le corpus célinien, tentant de réconcilier ce qui avait longtemps paru irréconciliable, soit le contenu réactionnaire d'un discours fascisant et la modernité d'une écriture. Et tous d'y aller de leur « analyse » du sujet célinien. Derrière les textes ou dans les textes, c'est l'homme qu'on cherche, c'est cet homme divisé, déchiré ou au bord de la psychose que l'on veut comprendre et expliquer. Effet de mode ? Quoi qu'il en soit, cela nous aura permis de reconstituer l'oeuvre célinienne — dans sa continuité ou peut-être dans sa discontinuité. Il faudra la relire.

Alors, de toute urgence et de toute évidence, nous devons, sur cette lancée, retourner voir la thèse médicale de Céline, la Vie et l'oeuvre de Philippe Ignace Semmelweis, qu'on a lue un peu vite. Si, à la différence des pamphlets, cette thèse n'a pas été mise à l'index, à leur instar, on l'a considérée comme une oeuvre marginale dans le corpus célinien. Publiée il n'y a pas si longtemps dans les Cahiers Céline parmi des articles de médecine, parfois techniques, d'autres fois plutôt polémiques (3), son statut paraît aussi ambigu que celui des pamphlets. Peut-elle, au même titre que les romans, être étudiée comme un texte célinien ; n'est-ce pas Louis Destouches, et non L.-F. Céline, qui l'a signée ? Nous sommes en 1924, presque une décennie avant le Voyage au bout de la nuit, c'est-à-dire bien avant que Louis Destouches ne devienne Céline; Semmelweis serait à strictement parler un texte célinien avant la lettre, soit peut-être un document tout juste bon pour l'analyse du sujet célinien. Toutefois, et on l'oublie trop souvent, cette thèse, après avoir été publiée la même année sous une forme abrégée dans la Presse médicale (4), a été publiée en 1936, intégralement cette fois et sous le seul titre de Semmelweis, avec Mea culpa (un court pamphlet que Céline écrit à la suite d'un séjour en U.R.S.S.). Précédée d'une nouvelle préface, cette œuvre médicale vient alors, d'une certaine manière, prendre sa place dans le corpus célinien: entre Mort à crédit et Bagatelles pour un massacre. Il n'en fallait pas plus pour que nous décidions de l'étudier autrement que comme un discours médical, pour que nous nous autorisions, dans le cadre de cet article, à la lire comme un texte célinien ou, plus particulièrement, comme un récit célinien (5).

La Vie et l'oeuvre de Philippe Ignace Semmelweis n'a absolument rien d'une thèse de médecine technique, à tel point que l'on s'étonne qu'elle ait pu constituer l'examen final du Dr Destouches. Il s'agit essentiellement et uniquement de la biographie de Semmelweis (1818-1865), ce médecin hongrois, grand précurseur de Pasteur, qui, pour avoir trouvé dans la désinfection des mains des accoucheurs le remède à la fièvre puerpérale, aurait été persécuté et aurait sombré dans la folie. De surcroît, il s'agit d'une biographie romancée, dont on a vite reconnu les erreurs, au niveau des dates comme des faits. La valeur de ce texte serait-elle plus littéraire que médicale ?



Johanne BÉNARD
Études littéraires, vol. 18, n° 2, 1985, p. 263-292.


Louis-Ferdinand Céline, Semmelweis, Gallimard, 1999.
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Notes
1 - On a ainsi relu et découvert les trois derniers romans de Céline (D'un château l'autre, Nord et Rigodon) dans l'excellente édition critique de Henri Godard (Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1974).
2 - Après différents articles, un livre de Julia Kristeva dont les derniers chapitres sont consacrés à Céline (Pouvoirs de l'horreur, essai sur l'abjection, Paris, Seuil, Tel Quel, 1980, pp. 155-248). Et celui de Philippe Muray : Céline (Paris, Seuil, Tel Quel, 1981).
3 - Cahiers Céline 3, Paris, Gallimard, 1977 (textes réunis et présentés par Jean-Pierre Dauphin et Henri Godard). Toutes nos références entre parenthèses renverront à cette édition.
4 - Cette version figure également dans les Cahiers Céline: «les Derniers Jours de Semmelweis», pp. 81-94.
5 - Pour cette raison, nous nous permettrons de parler de la thèse de Céline, même si elle a été d'abord signée par Louis Destouches.

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