jeudi 15 décembre 2011

Entretien avec Lorant Deutsch - Le Nouvel Observateur - 13 décembre 2011

Après avoir interprété Sartre dans un téléfilm [et joué dans un film sur l'assassinat de Robert Denöel, à voir ici], vous racontez le Paris de Céline. Des personnages que tout oppose ?
On a fait passer Sartre pour un héros et Céline pour un diable. Je crois que l’un comme l’autre n’étaient ni l’un ni l’autre. On cloue Céline au pilori. Il avait des côtés détestables, effrayants. Mais, contrairement à Sartre, il n’a jamais été subventionné par le Paris occupé.

Quand avez-vous découvert l’auteur du “Voyage au bout de la nuit”?
C’était il y a six ou sept ans. Ce fut un choc. Tout d’un coup, je n’avais pas besoin d’un dictionnaire pour lire un livre: Céline, c’est le seul mec qui écrit comme mon père parle. Celui-ci a grandi à Bobigny et cet argot-là ne l’a jamais quitté. Il a toujours dit un “culbutant” pour un pantalon, un “palpitant” pour un coeur, un “schlass” pour un couteau. J’avais donc l’impression d’avoir une intimité incroyable avec les romans de Céline. Mais je ne suis pas un fan absolu. Je suis fou furieux de l’écrivain, bouleversé par ce qu’il pense de l’humanité, mais je le trouve odieux lorsqu’il sombre dans l’antisémitisme. Par ailleurs, je suis quelqu’un de croyant. J’essaye d’avoir la foi et l’espérance. Lui n’en avait aucune. Dans sa noirceur, il fracasse Nietzsche, les existentialistes, tout le monde. C’est un Antéchrist, ce type-là. Ecrivain maudit, Céline n’a pas droit à la moindre plaque commémorative dans Paris.

Avec cette balade célinienne dans la capitale, avez-vous cherché à compenser cette amnésie volontaire ?
Ce film est une sorte de bestiaire de Paris. Un hommage au petit peuple, à la culture populaire. Nous avons essayé de sortir de ces guides rouges qui ne sont que des promène-couillons pour touristes et qui prétendent vous faire découvrir Paris en deux heures entre deux avions. Nous voulions montrer que Paris avait plusieurs couches, plusieurs strates. Qu’on pouvait découvrir un Paris un peu personnalisé, un peu interlope à travers un auteur underground par excellence. Comme seule trace de son existence parisienne, il n’existe qu’une seule et unique mention sur une borne située à l’entrée du passage Choiseul où sa famille vivait et tenait une boutique de dentelles. Et encore, elle semble écrite du bout des doigts. Pour combler cette absence, des céliniens font faire des pochoirs à son effigie qu’ils vont apposer sur les murs des immeubles où l’écrivain a vécu. Mais ils sont aussitôt effacés pas les syndics. Ceux-ci ne veulent que se développe une culture touristique célinienne. Ce n’est pas plus mal d’ailleurs.

Dans votre documentaire, on découvre que les bas-fonds tels que décrits par Céline ne correspondaient pas forcément à la réalité ?
Aucun auteur ne vous décrit le Paris de la Belle Epoque d’une manière aussi désastreuse, déglinguée, branlante. Alors qu’on nous a dit que la ville était alors à son firmament, vitrine du progrès et de la technologie, Céline démontre que tout ça n’est qu’un voile pour dissimuler le chaos. Cependant, il ne faut jamais faire totalement confiance à Céline. Quand il décrit sa banlieue comme un lieu de misères, un déversoir, un dépotoir de Paris, il faut savoir qu’il s’y installe au moment où, au contraire, l’endroit devient vivable, où on construit les fameux HBM [habitation à bon marché, NDLR]. Quant au passage Choiseul, qu’il surnomme “le passage des Berezina”, l’endroit est à deux pas des Grands Boulevards, là où, à l’époque, tout se passe.

L’adaptation de votre best-seller “Métronome” est prévue pour le printemps prochain sur France 5. Etes-vous en train de vous transformer en historien ? L’Education nationale vous a-t-elle approché ?
Maintenant, quand je vais chercher le pain, on pense que je suis à la recherche d’un tombeau mérovingien (rires). J’ai été contacté par l’Education nationale mais nos positions sont irréconciliables. Elle est en train de transformer l’Histoire de France en croisière Costa. On nous parle du royaume du Ghana pour montrer qu’on est dans une sorte d’internationalisme triomphant mais, dans le même temps, trois des dates fondatrices de notre Histoire viennent d’être supprimées du programme: le baptême de Clovis, le traité de Verdun, première fois que le français fut employé, et enfin la Bataille de Bouvines, victoire de Philippe Auguste qui permet à notre pays de sortir de la vision carolingienne d’un grand empire européen pour installer une nation française. C’est plus important que Marignan. On a une Histoire, il faut la raconter. Notre identité nationale, pas besoin de débats: elle est simple, il s’agit de notre mémoire et notre langage. Notre identité appartient à tous. Et chacun, qu’il soit là depuis mille ans ou mille secondes, peut la revendiquer à partir du moment où il sait d’où il vient.

Propos recueillis par Vincent MONNIER
NouvelObs.com, 13/12/2011.

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