samedi 31 décembre 2011

Céline, d'une langue l'autre par Guy Laflèche (1974)

La langue parlée et la langue écrite diffèrent sur un seul point, mais essentiel : le point final. On peut bien tenter de transcrire la langue parlée et la langue écrite peut toujours être prononcée, il n’en reste pas moins qu’il s’agit là de deux systèmes sémiologiques radicalement différents et que la littérature – même orale – n’appartiendra jamais qu’au deuxième. La raison, me semble-t-il, en est simple et la sagesse populaire la connaît bien lorsqu’elle traduit le brouillage sémiologique de la langue parlée « écrite » par l’expression faire des phrases. Il est en effet paradoxal que la linguistique moderne se donne pour objet la phrase et ses éléments constitutifs et qu’elle privilégie en même temps la langue parlée qui ne la connaît pas. Qu’est-ce que la phrase ? Une compagnie d quatre linguistes en donne la définition suivante :

Elle répond à des critères de sens (« [Elle] est apte à représenter pour l’auditeur l’énoncé complet d’une idée conçue par le sujet parlant [Marouzeau]) et à des critères de forme : elle se termine par une ponctuation forte, généralement un point, et répond à une intonation déterminée.

La moitié de cette définition, celle de la grammaire usuelle, traditionnelle et scolaire, s’efface dès qu’on remarque que la linguistique ignore ce qu’est une « idée » et ne peut évidemment savoir ce qu’en serait l’énoncé complet. Plus encore : comme toute unité de forme correspond nécessairement à une unité de sens, le lien qui unit les deux faces du signe linguistique est proprement la signification définissant les unités de première et de deuxième artculations, les monèmes et les phonèmes, par l’opération de commutation. Or si l’on peut concevoir une unité minimale de la signification (le monème : le plus petit élément linguistique porteur de sens), on peut difficilement en imaginer une « unité maximale ». On dira, de façon imagée, que la soustraction de sens s’arrête à l’insignifiant, tandis que l’addition de sens n’a aucune limite concevable (l’illogique, l’absurde ou la contradiction ne peuvent même pas être considérés comme des syncopes sémantiques) : il n’existe donc aucun critère correspondant au passage de l’être au néant de la signification, aucun critère de sens. Restent les critères formels. On assiste alors à un court-circuit puisque la grammaire nous renvoie à la phonologie qui définit : voir grammaire. La phrase « répond à une intonation déterminée » ? le phonologue André Martinet est au contraire très satisfait d’une description grammaticale, car elle

nous permet de définir la phrase comme l’énoncé dont tous les éléments se rattachent à un prédicat unique ou à plusieurs prédicats coordonnés, et nous dispense de faire intervenir l’intonation dans cette définition, ce qui présente un sérieux avantage, étant donné le caractère faiblement linguistique de ce phénomène.

En réalité, l’intonation dont il est question ici est la prononciation d’une « ponctuation forte, généralement un point » et la seule définition acceptable de la phrase est d’une vulgarité à faire rougir l’homme de science : une suite de mots terminée par un point. C’est dire que non seulement la phrase n’existe que dans la langue écrite, mais plus encore qu’elle est le critère essentiel permettant de départager la dichotomie langue parlée/langue écrite : le locuteur change de système sémiologique dès qu’il commence à faire des phrases. Toute la question sera de savoir maintenant si le brouillage inverse est concevable : un scripteur peut-il ignorer le point final ? On ne peut l’espérer d’aucune écriture idéologique : qu’elles se parlent ou qu’elles s’écrivent, les phraséologies n’échappent jamais à la ponctuation. Reste l’œuvre littéraire : le degré zéro de l’écriture ne serait-il pas justement l’état qui échapperait à la phrase ? Il s’agit en tout cas d’une des dimensions de l’Utopie du langage.
Une œuvre, me semble-t-il, est susceptible d’illustrer magnifiquement cet état d’ascripture : celle de Louis-Ferdinand Céline, écrite sur le mode du n’être pas non seulement dans l’intention se son auteur (qui n’a jamais cessé de proclamer le caractère oral de son œuvre), mais surtout dans la détérioration progressive de la syntaxe, du Voyage au bout de la nuit (1932) à Rigodon (1969). Détérioration ? Avec le premier roman déjà, une évidence s’impose : il semble que ce texte ne soit pas « écrit », qu’il échappe à la langue écrite. L’évidence se renforce avec le roman suivant : à partir de Mort à crédit, la ponctuation ronge le texte comme un cancer, à tel point qu’avant la lecture, au premier coup d’œil, le dessin de la page signe le texte et qu’après cette lecture, la plupart des œuvres littéraires paraissent d’une ordinaire fadeur. Céline lui-même s’en est expliqué (apparemment) dans ses Entretiens avec le professeur Y, auxquels nous nous en tiendrons ici :

- Vous avez inventé quelque chose ?… qu’est-ce que c’est ?
Il demande.
L’émotion dans le langage écrit !… le langage écrit était à sec, c’est moi qu’ai redonné l’émotion au langage écrit !… comme je vous le dis !… c’est pas qu’un petit turbin je vous jure !… le truc, la magie, que n’importe quel con à présent peut vous émouvoir « en écrit » !… retrouver l’émotion du « parlé » à travers l’écrit ! c’est pas rien !… c’est infime mais c’est quelque chose !… […] L’émotion du langage parlé à travers l’écrit ! Réfléchissez un petit peu, Monsieur le Professeur Y ! faites marcher un peu votre nénette !

Tout tient dans un petit truc et c’est lui qui le souligne dans le texte : il consiste à faire passer la langue parlée dans la langue écrite, l’émotion du parlé dans l’écrit. Reste à décrire cette invention sur laquelle Céline opère une série de comparaisons et dont il montre les effets, mais qu’il ne décrit jamais. Entretiens, le titre en tout cas est significatif : commentaire sur l’œuvre, ce texte se place et place l’œuvre dans une très longue tradition littéraire : par son titre, l’interview ou plutôt l’interviouwe avec le professeur Y alias le Colonel Réséda court-circuite le dialogue socratique en passant par le dialogue philosophique du XVIIIè siècle et l’entretien classique : tentation sans âge du naturel et du débraillé – de la langue parlée.

I – LA PURE INVENTION : LA CONNOTATION
L’écart le plus évident de la langue écrite à la langue parlée tient certainement au caractère oral de cette dernière ; on a déjà parlé de l’intonation que la ponctuation aurait pour fonction de représenter : elle pourrait transcrire, par exemple, la prosodie de l’interrogation ou de l’exclamation :

… je laisse rien à la Surface ! […] Non ! j’emmène tout !
- Les ponts avec ?
- Les ponts avec !

Les deux derniers signes de ponctuation ont une valeur informationnelle totale puisqu’ils distinguent à eux seuls la signification par ailleurs identique des deux énoncés. De même, la graphie peut mimer l’allongement vocalique : « formidââââble », ou consonantique : « Vzzzz ! vzzz ! vzzz ! », et même le bégaiement : « Al !… alors !… Al !… allons-y ! ». Mais on chercherait vainement dans les Entretiens d’autres « transcriptions » des réussites et des ratés de la prononciation, d’autant plus que l’orthographe « idéââs » nous assure qu’il s’agit d’un jeu proprement graphique. Ce relevé exhaustif montre la fréquence négligeable du phénomène. Par contre, des contractions « phonétiques » se réalisent systématiquement ; elles se réduisent toutefois au nombre de trois dont la première est de loin la plus fréquente :

1- L’élision du relatif « qui » devant voyelle :
Tous ceux qu’on des femmes de ménages…
Tous ceux qu’ont pas encore appris à écrire en « style émotif »
Un émotif ministre qu’aura les larmes !

2- La transformation du pronom « lui » en « y » :
J’y dis
On y apprendra à se foutre du monde !…
Ça y avait transformé la vie ce terrible accident du pont !…

3- L’effacement du pronom « il » dans le gallicisme « il y a » :
Y a pas de saperlipopette !
Y a belle lurette qui y aurait plus de guerre…
Y a plus de costumes pour votre nature !…

Voilà à quoi se réduit ce qui pourrait correspondre au caractère à première vue essentiel de la langue parlée : la prononciation. Bien entendu, tout cela n’a aucun rapport avec une transcription phonétique, mais l’élisme du morphème « qui », si elle ne change rien à sa signification (ou plutôt à sa fonction d’embrayeur ou d’opérateur de la relativisation), n’en porte pas moins une signification seconde, celle justement de l’articulation phonique (qu’= « je suis un « qui » prononcé »), disséminée tout au long du message.
Cette connotation de la graphie ou de l’ortographe se retrouve au niveau lexicologique, également disséminée à travers le message. Une des fonctions de l’argot est bien, en effet, de connoter non plus le caractère articulatoire de la langue parlée, mais cette langue elle-même. Chaque vocable de ce lexique colore de place en place l’ensemble du texte :
La langue parlée peut bien échapper dans une très large mesure à l’argot, mais lui n’y échappe jamais : à cause de la très forte pesée du purisme sur la langue écrite, il est bien entendu que l’argot ne s’écrit pas ans la précaution des guillemets. La fréquence de l’adverbe en –ment et celle de l’adjectif de mise en évidence (« vous êtes joliment peu aimable », « une sacrée pensée de Pascal, etc.) ont également cette fonction. Or il me semble qu’il en est de même, paradoxalement, de tous les néologismes, composés et dérivés qui truffent les textes de Céline et qui, partout ailleurs, signifieraient la langue écrite plus que parlée : maquereauter (« ils la maquereautent »), morphiner (« elle est morphinée de la radio »), comme goncourteux et paracafouilleux, outre la signification qu’ils posent, supposent la langue parlée : cela tient au mythe de la parole saussurienne, à la prétendue liberté du locuteur individuel devant la langue considérée comme institution sociale ; inconsciemment, la dichotomie langue écrite/langue parlée recouvre injustement la dichotomie langue/parole, de sorte que l’invention permise et rigoureusement déterminée par le code linguistique semble s’exercer contre lui, hors de lui – dans un ailleurs ineffable : la langue parlée.




Guy LAFLECHE
Études françaises, vol. 10, n° 1, 1974, p. 13-40.

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