vendredi 4 novembre 2011

Les Entretiens du Petit Célinien (III) : Eric SANSON

Eric Sanson interprète Céline depuis le 15 septembre et jusqu'au 30 décembre 2011 au théâtre Essaïon à Paris. Il nous raconte son parcours, ce qui a motivé le choix de Mort à crédit, son Céline.

Débutons cet entretien par une question d’ordre personnel : pourquoi avoir embrassé la profession de comédien ?
Cela m'est apparu comme une évidence, qui n'a cessé de se confirmer tout au long de mon cheminement. Ce ne fut pas un choix mais une détermination dont l'essentiel est de m'habiter des mots. A tel point que j'ai fondé "Le Petit Théâtre", à Bordeaux.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours professionnel ?
En matière de parcours théâtral, j'ai choisi un théâtre de textes et d'auteurs. Les pièces les plus marquantes sont : Pilate, Don Quichotte, Cyrano né Bergerac, Gauguin Van Gogh, Baudelaire juste avant la nuit, Sanson dans le Vin, Casanova et Mort à Crédit.

Quel fut votre premier contact avec l'œuvre de Louis-Ferdinand Céline ? En gardez-vous un souvenir particulier ?
Ma rencontre avec Céline provient d'un livre reçu en cadeau de Pierre Lafont, un merveilleux comédien. Il s'agissait de Mort à crédit. Là, l'impact troublant du mot lu à haute voix m'a transporté dans l'univers atypique de l'un des grands auteurs de notre littérature. La musicalité unique se dégageant de ce texte m'imprègne d'une volonté de transmettre, par le geste et la voix, l'incomparable écriture d'un auteur contemporain inégalable.

Votre spectacle est un extrait théâtral de Mort à crédit (1936), second roman de Céline. Qu'est-ce qui a motivé ce choix ?
C'est la rencontre de ces deux personnages, Roger-Marin Courtial des Pereires et Louis-Ferdinand Céline, dont chacune des fortes personnalités, ainsi que leur affrontement, m'ont inspiré le projet de la pièce. Car toute notre humanité est transcrite admirablement par Céline, dans ce passage précisément. Et notamment ce conflit de générations très intéressant à interpréter, entre un Céline jeune, vierge de tout, et un Courtial désenchanté : "Le monde attendait l'esprit pour changer. Le monde a changé c'est un fait. Mais l'esprit lui n'est pas venu."

Pensez-vous que cet ouvrage occupe une place particulière dans l’œuvre de l'auteur ?
Non, pas plus qu'un autre. Son œuvre tout entière est, d’après moi, indissociable : elle m'émeut sans condition.

Quels sont les épisodes de Mort à crédit que vous interprétez sur scène ? Pourquoi avoir effectué cette sélection plutôt qu'une autre ?
Les épisodes relatent la rencontre de Courtial et de Céline au périodique "Le Génitron", et cette sélection me permet, en tant que comédien, de pouvoir explorer deux forts tempéraments exacerbés, dans leur diversité. C'est une grande expérience pour un comédien de traverser un texte aussi riche d'émotions. La puissance des mots de Céline a une capacité de transcendance époustouflante.

Dans la biographie qu’il consacre à Céline (La vie de Céline, Gallimard, 2005), Frédéric Vitoux évoque le style de Mort à crédit, « beaucoup plus éclaté, libre, frénétique que celui de Voyage, où se multiplient les points de suspension, la respiration haletante de phrases saccadées, heurtées, incomplètes (…) ». Comment parvenez-vous à rester fidèle au style singulier du roman ?
Par le travail. Oui, je n'ai cessé de travailler avec acharnement et souffrance, en m'efforçant d'interpréter et de restituer l'écriture de Céline, de la comprendre tout d'abord, pour la faire comprendre, en essayant de prendre modèle sur lui, dans son investissement tout entier dans l'écriture.

L’année en cours, qui est celle du cinquantième anniversaire de la mort de l’écrivain, connait une actualité théâtrale importante. Toutes les œuvres de Céline sont-elles transposables au théâtre ?
L'intégralité, je ne sais pas. Je ne peux répondre que pour moi, par rapport à mes coups de cœur sur certains textes de son œuvre.
Mais j'ai un souhait, celui d'adapter pour le théâtre la rencontre, à Londres, de Ferdinand avec Virginie, tirée de Guignol's Band, pour moi un véritable chef d'œuvre. Courez tous acheter Guignol's Band ! Une centaine de pages du roman sont consacrées à une rencontre amoureuse jamais aussi bien décrite dans le monde de la littérature.
Chacun est par ailleurs libre, selon son propre engagement, de porter à la scène l'ensemble de l’œuvre de Céline, car il est essentiel dans notre culture de se nourrir de tout, sans préjugés.

Comment le travail du metteur en scène permet-il d'enrichir la prose célinienne ?
Question à poser au metteur en scène, Renaud Cojo en l'occurrence. Mais je pense qu'il s'est collé le plus possible au texte : il n'a rien ajouté de superflu. Il est resté d'une grande modestie, afin de faire exploser le style.

Nous connaissons l'accueil mitigé de Mort à crédit lors de sa sortie en librairie, en 1936. Quelles sont les réactions du public ? Avez-vous eu de bons articles de presse ?
Le public est enchanté et les articles de presse sont excellents. Il suffit de se connecter au blog de la pièce pour les consulter : www.sansonmortacredit.blogspot.com

Question poil à gratter : qui lit Céline aujourd'hui ?
Les lecteurs de bonne volonté. Il n'est pas si facile de rentrer dans le monde de Céline, ça demande des efforts, la paresse étant notre plus grande ennemie.

Pour clore cette interview, parlons un peu de l'après Mort à crédit. Avez-vous d'autres projets en perspective ?
Oui. Vous n'êtes pas sans savoir que Louis-Ferdinand Céline aimait Voltaire et ma Virginie, de mon histoire amoureuse à moi, m'a offert un conte philosophique pour me faire voyager avec elle sur la planète Sirius : Micromégas.



Propos recueillis par Emeric CIAN-GRANGÉ
Le Petit Célinien, 4 novembre 2011

> Téléchargez cet entretien (pdf)
Théâtre Essaïon
6 rue Pierre au Lard
75004 Paris

Du 15 septembre au 30 décembre 2011.
Tous les jeudi, vendredi et samedi à 20h00.
Relâche le 24 décembre 2011.
Durée du spectacle 1h00.
Métro : Hôtel de Ville - Rambuteau

Réservation au 01 42 78 46 42
www.essaion.com

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