samedi 5 novembre 2011

La guerre des genres. Le roman contre l'antisémitisme chez Céline

La guerre des genres. Le roman contre l'antisémitisme chez Céline
(
Mort à crédit et Bagatelles pour un massacre)
par David Décarie


Roman et antisémitisme
Le roman et l'antisémitisme ont en commun d’avoir été façonnés par la civilisation européenne. Il s’agit bien sûr ’“objets culturels” fort différents: si le genre romanesque et ses fleurons représentent le meilleur de l’esprit européen, l’antisémitisme est l’un des pires fléaux qu’il a engendré. Le rapprochement de deux “objets” aussi dissemblables peut sembler gratuit, voire incongru: le roman est après tout une forme littéraire, un genre, et l’antisémitisme, une idéologie. Les travaux de Marc Angenot sur le discours social montrent toutefois que la littérature n’est pas étrangère à l’idéologie et que cette dernière se crée et s’échange de façon similaire à la littérature. La forme écrite joua d’ailleurs un rôle important dans la propagation de l’antisémitisme qui devint, partout en Europe, la “spécialité” de nombreux et prolixes plumitifs.
La fabrication du plus célèbre de ces écrits, Les prototocoles des sages de Sion, atteste du caractère paneuropéen de cet “antisémitisme de plume” il fut, en effet, préparé en Russie en s’inspirant du roman d’un antisémite allemand (Hermann Goedsche) signé d’un pseudonyme anglais (Sir John Retcliffe) et en plagiant des passages complets d’un pamphlet français dirigé contre Napoléon III (Dialogues aux enfers entre Montesquieu et Machiavel, Maurice Joly, 1865). Ajoutons que ces Protocoles émurent l’opinion mondiale lorsque le Times en rendit compte, le 8 mai 1920, dans un article portant pour titre: «The Jewish Peril. A Disturbing Pamphlet: a Call for Inquiry». La transgression générique (prendre un roman pour un document historique) et l’amalgame générique (utiliser dans un document présenté comme historique les ficelles rhétoriques et argumentatives du pamphlet) qui donnèrent lieu à ce célèbre faux montrent que la question des genres n’est pas étrangère à l’étude de l’antisémitisme. Angenot n’hésite d’ailleurs pas à affirmer que l’«antisémitisme à la française est un genre littéraire» (Angenot 1989).
S’agit-il d’une boutade? La question est complexe et n’a guère été étudiée : s’il est vrai que l’antisémitisme peut se greffer à plusieurs genres (on peut même supposer que tous les genres ont servi, à un moment ou à un autre, de “véhicule” à l’antisémitisme), il est également vrai que toutes les manifestations écrites d’antisémitisme partagent ce qu’il conviendrait peut-être d’appeler une forme commune. Si l’antisémitisme possède une forme, il serait donc possible de poser la question de ses relations avec d’autres formes, et notamment avec le genre romanesque. L’antisémitisme est-il apparenté au roman? Angenot aurait tendance à le croire (voir surtout Angenot 1982: p. 126-128), parlant de l’oeuvre de Drumont, il écrit ainsi :

Son oeuvre est d’ordre essentiellement romanesque et essayistique; il construit un “type juif” avec son intrigue ad hoc, sa convergence d’intrigues typiques et produit par cumulation une grande isotopie de la déterritorialisation attribuée à la conspiration d’un agent mauvais (Angenot 1989: p. 194).

Ou y aurait-il, comme le pensait intuitivement Sartre («personne ne saurait supposer un instant qu’on puisse écrire un bon roman à la louange de l’antisémitisme», Sartre 1948: p. 80), une opposition fondamentale entre le roman et l’antisémitisme ? La réponse, on le verra, dépendra grandement de la définition du roman que l’on adopte. Voyage au bout de la nuit de Céline, pose ces questions avec acuité : l’un des plus grands romanciers français du XXe siècle, il devint, dans les pamphlets antisémites qu’il publia avant et durant la Seconde guerre mondiale, l’un des plus fanatiques propagandistes de l’antisémitisme. Le changement de genre de Céline semble donner raison à Sartre : la forme antisémite, à l’évidence, «passe» mieux dans le genre pamphlétaire que dans celui du roman. Il s’agira d’ailleurs du principal genre emprunté par les idéologues antisémites en France.
Ajoutons que Céline change de genre en un laps de temps relativement court: en 1936, il publie Mort à crédit, son second roman; en 1937, son premier pamphlet antisémite, Bagatelles pour un massacre. Cette brutale transition pourrait donner l’impression que le romancier se convertit soudainement et que son écriture romanesque se cristallise presque instantanément dans sa forme pamphlétaire et antisémite. L’antisémitisme de l’auteur, pourtant, apparaît dès sa première oeuvre, la pièce de théâtre L’Église, écrite en 1926, qui met en scène un complot juif international, et il est vraisemblable qu’il ait été antisémite sa vie durant. Le mystère Céline n’est donc pas qu’il ait écrit des pamphlets mais bien qu’il ait écrit de grands romans. Phillipe Muray a posé la question essentielle: «Comment se fait-il que sa religion antisémite qui a ruminé dans trois gros livres le mot “Juifs”, n’a pas réussi à incarner ce mot dans les romans» (Muray 1984: p. 25)? Et y a répondu :

Prendre le nom pour la personne c’est, comme l’a montré Freud, l’essence même du paganisme, à quoi l’opération biblique du Nom imprononçable de Dieu vient dire à quel point il s’agit d’enfantillages. On peut se demander ce qui a pu empêcher Céline, qui se voulait si fébrilement païen, de tomber justement dans ces puérilités païennes. Sûrement pas la Bible, sûrement pas Freud. Peut-être la littérature ? Pourquoi ne pas voir là un effet de son pouvoir d’empêcher un mot de prendre, de consister dans le réel de la fiction? Une passion se croirait la vérité, pendant des siècles et des siècles, et puis, au moment d’entrer en contact avec une langue ou une écriture particulière, la fusion ne se ferait pas, il n’y aurait pas rencontre, mais dissolution de la passion en question par l’écriture en question... (Muray 1984: p. 25)

Allant plus loin que Sartre, Muray prête à la littérature un pouvoir de dissolution idéologique. Une étude des genres pratiqués par Céline permet à la fois de confirmer et de préciser cette intuition et de mieux comprendre comment fonctionne cette dissolution.
Les oppositions en jeu (chefs-d’oeuvre publiés dans la Pléiade/pamphlets abjects) étant déjà suffisamment contrastés, il n’y a rien à gagner à simplifier la question. Il faut au contraire, chercher les zones grises et celles-ci existent. Lorsqu’on y regarde d’un peu plus près, l’on s’aperçoit en effet que Mort à crédit et Bagatelles pour un massacre ne présentent pas une structure unie : par une symétrie qu’il convient d’interroger, Mort à crédit et Bagatelles pour un massacre font l’un et l’autre place à un autre genre (ou genre “intercalaire”) : des fragments d’une “légende” apparaissent dans le roman tandis que des arguments de ballet servent de prologue et de conclusion au pamphlet.
Les genres ont longtemps été étudiés en vase clos, or, pour mieux comprendre la dynamique des genres chez Céline, il faut les analyser conjointement. Il est en effet possible de considérer la légende et le ballet comme des moyens termes, comme des “genres intermédiaires” qui possèdent des caractéristiques et des fonctions communes à la fois avec le roman et avec le pamphlet antisémites. Constituant en quelque sorte des “chaînons manquants”, les genres intermédiaires permettent de mieux comprendre le passage du roman au pamphlet. L’étude des genres dans Mort à crédit et Bagatelles pour un massacre permet de montrer que l’écriture, loin d’être statique, est animée d’une série de mouvements, est tiraillée entre diverses forces qui s’opposent souvent directement mais qui permettent aussi quelquefois le glissement d’un genre à l’autre.

De la démystification au mythe
N’était-ce du scandale des pamphlets, le succès des romans – et des romans seuls – aurait pu faire oublier que l’écriture célinienne fut longtemps tiraillée entre plusieurs genres. Céline fut ainsi un dramaturge raté avant de devenir romancier. Cette “guerre des genres” fait rage avec une intensité particulière dans Mort à crédit. Le narrateur, au seuil de son texte, hésite : écrira-t-il une légende (La légende du roi Krogold) ou un roman (Mort à crédit) ? Cette hésitation n’est pas que rhétorique ou fictive: Céline travailla longtemps à l’écriture de cette légende, aujourd’hui disparue.



David DECARIE, "La guerre des genres. Le roman contre l'antisémitisme chez Céline", RiLUnE n°1, 2005, p.53-67.


David Décarie est professeur adjoint auprès du Département d’études françaises, Université de Moncton (Canada). Entra autres, il a publié Metaphorai. Poétique des genres et des figures chez Céline (Québec: Nota bene, 2004) et «Un assassin-écrivain : poétique en oeuvre et “interfiguralité” dans la trilogie allemande de L.-F. Céline», Roman 20/50, 37 (juin 2004), p. 103-114.

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